ÉPOUX UN ROI CHÉRI DES MORTELS
Il disoit qu'il aimoit Aspar, son premier ministre, parce qu'il parloit toujours des sujets, plus rarement du roi, et jamais de lui-même.
« Il a, disoit-il, trois grandes choses : l'esprit juste, le cœur sensible, et l'ame sincère. »
Arsace parloit souvent de l'innocence de son administration. Il disoit qu'il conservoit ses mains pures, parce que le premier crime qu'il commettroit décideroit de toute sa vie, et que là commenceroit la chaîne d'une infinité d'autres.
« Je punirois, disoit-il, un homme sur des soupçons. Je croirois en rester là; non : de nouveaux soupçons me viendroient en foule contre les parens et les amis de celui que j'aurois fait mourir. Voilà le germe d'un second crime. Ces actions violentes me feroient penser que je serois haï de mes sujets : je commencerois à les craindre. Ce seroit le sujet de nouvelles exécutions , qui deviendroient ellesmêmes le sujet de nouvelles frayeurs.
« Que si ma vie étoit une fois marquée de ces sortes de taches, le désespoir d'acquérir une bonne réputation viendroit me saisir; et, voyant
que je n'effacerois jamais le passé, j'abandonnerois l'avenir. »
Arsace aimoit si fort à conserver les lois et les anciennes coutumes des Bactriens, qu'il trembloit toujours au mot de réformation des abus, parce qu'il avoit souvent remarqué que chacun appeloit loi ce qui étoit conforme à ses vues, et appeloit abus tout ce qui choquoit ses intérêts.
Que de corrections en corrections d'abus, au lieu de rectifier les choses, on parvenoit à les anéantir.
Il étoit persuadé que le bien ne devoit couler dans un état que par le canal des lois; que le moyen de faire un bien permanent, c'étoit, en faisant le bien, de les suivre; que le moyen de faire un mal permanent, c'étoit, en faisant le mal, de les choquer ;
Que les devoirs des princes ne consistoient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres, que contre leurs propres passions;
Que le désir général de rendre les hommes heureux étoit naturel aux princes; mais que ce désir n'aboutissoit à rien, s'ils ne se procuroient continuellement des connoissances particulières pour y parvenir;
Que, par un grand bonheur, le grand art de régner demandoit plus de sens que de génie, plus de désir d'acquérir des lumières que de
grandes lumières , plutôt des connoissances pratiques que des connoissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connoître les hommes que la capacité de les former;
Qu'on apprenoit à connoître les hommes en se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose; qu'il est très-incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours; que la plupart des hommes ont une enveloppe; mais qu'elle tient et serre si peu qu'il est très-difficile que quelque côté ne vienne à se découvrir.
Arsace ne parloit jamais des affairés qu'il pouvoit avoir avec les étrangers; mais il aimoit à s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume, parce que c'étoit le seul moyen de le bien connoître; et là-dessus, il disoit qu'un bon prince devoit être secret, mais qu'il pouvoit quelquefois l'être trop.
Il disoit qu'il sentoit en lui-même qu'il étoit un bon roi; qu'il étoit doux, affable, humain; qu'il aimoit la gloire, qu'il aimoit ses sujets; que cependant, si, avec ses belles qualités, il ne s'étoit gravé dans l'esprit les grands principes de gouvernement, il seroit arrivé la chose la plus triste, que ses sujets auroient eu un bon roi; et qu'ils auroient peu joui de ce bonheur, et que ce beau présent de la Providence auroit été en quelque sorte inutile pour eux.
« Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône, se trompe, disoit Arsace : on n'y a que le bonheur qu'on y a porté, et souvent même on y risque ce bonheur que l'on a porté. Si donc les dieux, ajoutoit-il, n'ont pas fait le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent, il faut qu'ils l'aient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent. »
Arsace savoit donner^ parce qu'il savoit refuser.
« Souvent, disoit-il , quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable, ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d'état; mais il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de luxe. »
Arsace étoit plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.
« C'est là, disoit-il , que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m'instruis de tous ces malheurs, qui, tous ensemble, pourroient former le mien.
« C'est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes, qui font toujours les délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connoître que je puis devenir un plus
grand prince que je ne le suis. J'y vois la joie succéder aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie. »
On lui dit un jour que, dans quelques réjouissances publiques, des farceurs avoient chanté ses louanges.
« Savez-vous bien, dit-il, pourquoi je permets à ces gens-là de me louer? C'est afin de me faire mépriser la flatterie, et de la rendre vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand pouvoir, qu'il sera toujours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous, mes amis, dites-moi la vérité; c'est la seule chose du monde que je désire, parce que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer. »
Ce qui avoit troublé la fin du règne d'Artamène, c'est que dans sa jeunesse il avoit conquis quelques petits peuples voisins, situés entre la Médie et la Bactriane. Ils étoient ses alliés; il voulut les avoir pour sujets, il les eut pour ennemis; et, comme ils habitoient les montagnes, ils ne furent jamais bien assujettis : au contraire, les Mèdes se servoient d'eux pour troubler le royaume ; de sorte que le conquérant avoit beaucoup afîoibli le monarque, et que, lorsque Arsace monta sur le trône, ces peuples étoient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les
firent révolter. Arsace vola, et les soumit. Il fit assembler la nation, et parla ainsi :
« Je sais que vous souffrez impatiemment la domination des Bactriens : je n'en suis point surpris. Vous aimez vos anciens rois qui vous ont comblés de bienfaits. C'est à moi à faire en sorte, par ma modération et par ma justice, que vous me regardiez comme le vrai successeur de ceux que vous avez tant aimés. »
Il fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au peuple :
« Je les fais mener devant vous, pour que vous les jugiez vous-mêmes. »
Chacun, en les condamnant, chercha à se justifier.
« Connoissez, leur dit-il, le bonheur que vous avez de vivre sous un roi qui n'a point de passion lorsqu'il punit, et qui n'en met que quand il récompense; qui croit que la gloire de vaincre n'est que l'effet du sort, et qu'il ne tient que de lui-même celle de pardonner.
« Vous vivrez heureux sous mon empire, et vous garderez vos usages et vos lois. Oubliez que je vous ai vaincus par les armes, et ne le soyez que par mon affection. ))
Toute la nation vint rendre grâces à Arsace de
sa clémence et de la paix. Des vieillards portoient la parole.
Le premier parla ainsi :
« Je crois voir ces grands arbres qui font l'ornement de notre contrée. Tu en es la tige, et nous en sommes les feuilles; elles couvriront les racines des ardeurs du soleil. »
Le second lui dit :
« Tu avois à demander aux dieux que nos montagnes s'abaissassent pour qu'elles ne pussent pas nous défendre contre toi. Demandeleur aujourd'hui qu'elles s'élèvent jusques aux nues, pour qu'elles puissent mieux te défendre contre tes ennemis. »
Le troisième dit ensuite :
« Regarde le fleuve qui traverse notre contrée ; là où il est impétueux et rapide, après avoir tout renversé , il se dissipe et se divise au point que les femmes le traversent à pied. Mais si tu le regardes dans les lieux où il est doux et tranquille, il grossit lentement ses eaux, il est respecté des nations, et il arrête des armées, n
Depuis ce temps, ces peuples furent les plus fidèles sujets de la Bactriane.
Cependant le roi de Médie apprit qu'Arsace régnoit dans la Bactriane. Le souvenir de l'af-
front qu'il avoit reçu se réveilla dans son cœur. Il avoit résolu de lui faire la guerre. Il demanda le secours du roi d'Hircanie.
« Joignez-vous à moi, lui écrivit-il; poursuivons une vengeance commune. Le ciel vous destinoit la reine de Bactriane : un de mes sujets vous l'a ravie; venez la conquérir. »
Le roi d'Hircanie lui fît cette réponse :
« Je serois aujourd'hui en servitude chez les Bactriens, si je n'avois trouvé des ennemis généreux. Je rends grâces au ciel de ce qu'il a voulu que mon règne commençât par des malheurs. L'adversité est notre mère, la prospérité n'est que notre marâtre. Vous me proposez des querelles qui ne sont pas celles des rois. Laissons jouir le roi et la reine de Bactriane du bonheur de se plaire et de s'aimer. »
Imprimé par D. JO UA US T