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CHAPITRE IV

Conférences du collég;e Stanislas et de IVotre-Dame de Paris.

Dans le cours du mois de novembre ou du mois de décembre 1835, M. l'abbé Buquet, alors préfet des éludes du collège Stanislas, vint me proposer de donner des conférences religieuses aux élèves de son établissement. C'était un homme droit, sincère, étranger à tout esprit de parti. J'acceptai son offre. C'était une vieille idée en moi que ce genre de ministère h cause de la privation où avait été ma jeunesse de toute parole chrétienne capable de m'éclairer. Une seule fois, au collège de Dijon , quelques accents d'éloquence m'avaient ému et depuis j'avais été toujours possédé de cette pensée que si la religion pénétrait jusqu'à la jeunesse par une bouche aimée et puissante, elle y créerait, malgré l'indifférence du siècle, de fortes convictions.

Le premier dimanche où je parlai à la chapelle du collège Stanislas, il ne s'y trouva que les élèves et

quelques amis de la maison. A la seconde conférence, les auditeurs du dehors furent beaucoup plus nombreux, et enfin le troisième jour il fallut renvoyer la plus grande partie des élèves pour donner place à une multitude d'iiôles imprévus. Celte affluence dura trois mois; elle me révéla ma véritable vocation, qui était l'enseignement apologétique de la religion du haut de la chaire.

M. l'abbé Frayssinous en avait donné en France le premier exemple, et son succès avait justifié l' à-propos de sa tentative ; mais il s'était borné au vestibule du temple et n'avait pas pénétré dans les profondeurs mystérieuses du dogme chrétien. Esprit clair et sensé, écrivain correct, orateur parla majesté du port et des traits, il avait été plus disert qu'éloquent, et le génie créateur n'avait point gravé sur son œuvre le sceau parfait de l'immortalité. Il avait ouvert une route neuve, il y avait marché honorablement, mais il n'avait pas été jusqu'au bout, et sa noble carrière encourageait à le suivre sans désespérer de l'atteindre.

Un autre siècle d'ailleurs nous séparait du sien ; il avait parlé sous le despotisme, qui n'avait même pas supporté longtemps son exquise prudence ; nous avions à parler sous l'empire de la liberté. Il était par son âge et ses traditions une image vénérable de l'ancien clergé français; nous étions par le nôtre l'image d'une génération ardente, passionnée, et demandant à l'Église cette jeunesse de formes et d'idées qui ne

fut jamais incompatible avec son immuable antiquité. A la différence de ces sociétés mortes qui vivent d'un dogme comme on vit dans un tombeau, ia société chrétienne a toujours ressemblé à ces astres du firmament qui se meuvent dans un espace indéfini, sans jamais rompre pourtant l'ordonnance de leur marche et des lois qui la régissent sous la main de Dieu.

Rencontre singulière ! à l'heure même où sans dessein préconçu et par l'effet d'un appel que je n'avais pas cherché je reprenais à la chapelle du collège Stanislas les traces respectées de M. l'abbé Frayssinous, l'archevêque de Paris avait songé aussi à les reprendre dans la chaire de sa métropole, mû à cette inauguration par une demande respectueuse d'une partie de la jeunesse des écoles de Paris. Celait sur deux points à la fois que le sillon se rouvrait, et on ne larda pas à se demander à qui resterait l'empire et la moisson. Personne n'avait songé à ce concours entre deux œuvres, dont l'une nécessairement devait l'emporter sur l'autre. La station de Notre-Dame n'avait duré que six semaines ; celle de Stanislas, nous l'avons dit, dura trois mois. Je me retirai poursuivi par l'accusation d'avoir prêché des doctrines empreintes de l'esprit de révolution et d'anarchie; ce devait être longtemps l'arme de mes adversaires, et encore aujourd'hui elle n'est pas brisée dans leurs mains. M. de Quélen ne me fît aucun reproche. Mais lorsque je lui demandai l'autorisation expresse de continuer mes conférences»

il me la refusa, ne voulant, disait-il, assumer sur lui ni la responsabilité de mon silence ni celle de ma parole. Cette sorte de liberté, outre qu'elle me laissait sans défense, me causait aussi l'appréhension de blesser un évêque auquel je devais tant de reconnaissance etde filiale piété. Le temps s'avançait et je ne savais à quoi me résoudre. Un jour que je traversais le jardin du Luxembourg, je rencontrai un ecclésiastique qui m'était assez connu; il m'arrêta, et me dit : « Que faitesvous? il faudrait aller voir l'archevêque et vous entendre avec lui. » A quelques pas de là, un autreecclésiastique qui m'était beaucoup moins connu que le premier, m'arrêta pareillement et me dit : a Vous avez tort de ne point voir l'archevêque. J'ai des raisons de penser qu'il serait bien aise de s'entretenir avec vous. » Cette double invitation me surprit, et accoutumé que j'étais à un peu de superstition du côté de la Providence, je me dirigeai lentement vers le couvent de Saint-Michel, non loin du Luxembourg, où l'archevêque demeurait alors. Ce ne fut point la portière qui vint m'ouvrir, mais une religieuse de chœur qui me voulait du hïeu parce que^ disait-elle, tout le monde 7n^ était op/)ose. Monseigneur, selon ce qu'elle m'apprit, avait absolument défendu sa porte, « mais ajouta-t-elle, je vais le prévenir et peut-être vous recevra-t-il. » La réponse fut favorable. En entrant chez l'archevêque, je le trouvai qui se promenait dans sa chambre avec un air triste et préoccupé. Il ne me.

donna qu'un faible témoignage de bienvenue et je me mis à marcher à ses côtés, sans qu'il prononça une parole. Après un assez long intervalle de silence, il s'arrêta tout court, se tourna vers moi, me regarda d'un œil scrutateur et me dit: « J'ai le dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame, l'accepteriez-vous ? » Cette ouverture si brusque dont le secret m'échappait complètement ne me causa aucune ivresse. Je répondis à l'archevêque que le temps était bien court pour me préparer, que le théâtre était bien solennel et qu'après avoir réussi devant un auditoire restreint, il était facile d'échouer devant une assemblée de quatre mille âmes. La conclusion fut que je lui demandais vingt-quatre heures de réflexion. Après avoir prié Dieu et consulté madame Swetchine, je ^ répondis affirmativement.

Que s'était-il donc passé? M. l'abbé Liautard, ancien supérieur du collège Stanislas et alors curé de Fontainebleau, avait depuis quelques semaines fait circuler dans leclergé de Paris un mémoire manuscrit, où il inculpait vivement l'administration archiépiscopale. Ce mémoire avait été porté à l'archevêque le jour même de la scène que je viens de raconter, et il en achevait la lecture à l'heure où la Providence m'envoyait vers lui. Bien entendu que, dans cette pièce accusatrice, il était question des conférences de Stanislas et que l'archevêque y était taxé d'inintelligence et de faiblesse à propos de la conduite qu'il avait tenue à mon

égard. J'ignore si jamais auparavant la pensée lui était venue de m'ouvrir la chaire de Notre-Dame, mais quand il me vit arriver à l'heure même où il était ému du jugement porté sur son administration par un homme d'esprit, il est probable que cette coïncidence, presque merveilleuse tant elle était imprévue , le frappa comme un avertissement de Dieu et qu'un éclair rapide traversant son esprit lui montra dans mon élévation à la chaire métropolitaine des conférences une réponse éclatante à ses ennemis personnels. Quand il eut fait connaître autourde lui l'engagement qu'il avait contracté à mon égard, il fut surpris du peu d'opposition qu'il rencontra. C'est que mes adversaires, dont il était entouré, espéraient que ce triomphe serait l'occasion de ma chute, persuadés que je n'avais ni les ressources théologiques ni les facultés oratoires capables de me soutenir dans une œuvre où les unes et lés autres étaient nécessaires à un haut degré. Ils ne savaient pas que depuis quinze ans je n'avais cessé de me livrer à de sérieuses études philosophiques et théologiques et que depuis quinze ans aussi je m'étais exercé au ministère de la parole dans les situations les plus diverses. Il en est d'ailleurs de l'orateur comme du mont Horeb : avant que Dieu Tait frappé, c'est un rocher aride; mais quand Dieu Ta touché de son doigt, c'est une source qui féconde le désert.

Le jour venu, Notre-Dame se remplit d'une mul-

litude qu'elle n'avait point encore vue. La jeunesse libérale et la jeunesse royaliste, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prête pour tout ce qui est nouveau, s'étaient rendus à flols pressés dans la vieille basilique.

Je montai en chaire, non sans émotion mais avec fermeté, et je commençai mon discours l'œil fixé sur l'archevêque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. Il m'écoutaitla tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas simplement spectateur ni même juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, et que l'inspiration eût fait placeau calme d'un début, il m'échappa un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir. L'archevêque tressaillit visiblement; une pâleur qui vint jusqu'à mes yeux couvrit son visage, il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée dans son esprit ; elle l'était aussi dans l'auditoire. Rentré chez lui, il annonça qu'il allait me nommer chanoine honoraire de sa métropole ; on eut beaucoup de peine à le retenir et à le faire attendre jusqu'à la fin de la station.

. Depuis ce jour, M. de Quélen s'honora de moi et tout le pa^sé de ma ^ie depuis dix ans lui apparut comme une préparation delà Providence à l'œuvre qu'il venait de me confier. Il était heureux de voir son affection justifiée et d'avoir tant hasardé sans s'être trompé. Tout proche encore des jours où il avait vu tomber son palais, caché encore dans les murs étroits d'une cellule de couvent, il reparaissait à Notre-Dame avec la majesté d'un évêque entouré de son peuple et lui faisant entendre sous une forme populaire, par une bouche acceptée, les enseignements d'une religion vaincue la veille avec' une monarchie de dix siècles et incapable, croyait-on, de ressaisir jamais l'empire des esprits. C'était une noble réponse au sac de l'archevêché. M. de Quélen venait après M. de la Mennais pour étonner et désarmer l'opinion publique, et disciple de l'un après avoir été disciple de l'autre, j'ajoutais par cette singularité même à l'éloquence du triomphe.

. M. de Quélen sentait cela vivement; il en était heureux et fier; il me prit un jour dans sa voiture au sortir d'une conférencepour me conduire chez madame

Swetchine et il lui dit en entrant dans son salon : a Je vous amène notre géant.» Une autre fois, du haut de son siège, à Notre-Dame, il ne craignit pas de m'appeler publiquement un nouveau prophète.

. Grâce à Dieu, ces témoignages de la faveur épiscopale et de la sympathie populaire ne m'éblouissaient

^ 85 — point. Outre qu'une portion du public me demeurait toujours hostile, j'avais été préparé par trop de misère à demeurer maître de moi en présence du succès. Un autre genre de joie d'ailleurs s'adressait à mon âme et l'élevaitdans des régions plus pures que celles de la renommée. Jusque-là ma vie s'était passée dans l'étude et la polémique; elle était entrée par les conférences, dans les mystères de l'apostolat. Le commerce avec les âmes se révélait à moi, commerce qui est la véritable félicité du prêtre quand il est digne de sa mission, et qui lui ôle tout regret d'avoir quitté pour Jésus-Christ les liens, les amitiés et les espérances du monde. C'est à Notre-Dame, au pied de ma chaire, que j'ai vu naître ces affections et ces reconnaissances dont aucune qualité naturelle ne peut être la source et qui attachent l'homme à l'apôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la force. Je n'ai pas connu toutes ces âmes rattachées à la mienne par le souvenir de la lumière retrouvée ou agrandie ; tous les jours encore il m'en revient des témoignages dont la vivacité m'étonne, etjesuis semblable au voyageur du désert à qui une amitié inconnue envoie dans un vase obscur la goutte d'eau qui doit le rafraîchir. Quand une fois on a été initié à ces jouissances qui sont comme un arôme anticipé de l'autre vie, tout le reste s'évanouit et l'orgueil ne monte plus à l'esprit que comme un souffle impur dont le goût amer ne peut le tromper.

Après deux années de conférences à Notre-Dame, je compris que je n'étais pas assez mûr encore pour fournir la carrière d'un seul trait, et que j'avais besoin de me recueillir pour achever dignement l'édifice commencé. Je demandai donc à l'archevêque la permission de me retirer et d'aller passer quelque temps à Rome. 11 fut peiné de cette ouverture, me dit que c'était une faute, que je ne retrouverais pas quand je voudrais le poste d'honneur dont j'entendais m'éloigner, et que, s'il y avait un certain avantage à interrompre mes conférences, il était plus que compensé par les inconvénients. Je ne cédai point à ces instances. Au fond ma retraite à Rome n'était pas ce que je croyais : elle avait un but qui m'était caché à moi-même et qui ne devait se révéler que plus tard.

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