‹ Le testament du p. Lacordaire publié par le comte de MontalembertChapitre 1 sur 13 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le 29 septembre 1861, je vis le Père Lacorflaire, pour la dernière fois. Il était couché sur le lit où il allait mourir quelques semaines plus tard. Pendant les jours trop courts que je pus passer près de lui, je le pressai de recueillir ses souvenirs et de les faire mettre par écrit sous sa dictée, de ftiçon à laisser uu témoignage authentique des intentions et des convictions qui avaient dominé sa vie, dans un récit qui deviendrait ainsi son testament religieux et historique. Il écouta en si-

NUTICK. a

Icnce les raisons que je faisais valoir à l’appui de mon désir, puis me promit de l’exaucer. Dès le lendemain de mou départ il appela auprès de lui le jeune religieux de son ordre, Frère Adrien Seigneur*, qui lui servait de secrétaire depuis deux ans, et commença à dicter ce que l’on va lire. 11 poursuivit cette œuvre avec la précision et la résolution qu’il mettait en toute chose, jusqu’au 24 octobre, jour où l’intensité toujours croissante de ses souffrances l’obligea de s’arrêter, avant d’avoir accompli la tâche qu’il s’était proposée et dont il avait tracé d’avance les limites et le cadre.

Il mourut le 21 novembre sans avoir pu reprendre cette tâche. 11 fut donc condamné à se taire sur les dix dernières années de sa vie. Mais ce qu’il nous a laissé suffit pour constituer un monument qui ne perd rien à avoir été interrompu par la mort et qui offre tous les grands contours de la vie peut-être la plus admirable de notre siècle.

C’est pourquoi, en présence de cet ensemble

■ Aujourd'hui ricairo de la paroisse de Saint-Philippe du Roule, il Paris,

saisissant des efforts et des vues qui ont domine presque toute la durée de son pèlerinage mortel, j'ai cru devoir donner le titre plus approprié de Testament à l’œuvre incomplète qu’il avait luimême qualifiée d’une désignation plus modeste et plus restreinte.

J’ai entre les mains le manuscrit original de celte dictée, le premier et le seul qui ait été rédigé. C’est, à mon sens, une sorte de merveille. Il ne porte aucun signe d’un travail soigné ou pénible, prémédité ou révisé à un degré quelconque. Le moribond se faisait relire chaque jour les dictées précédentes, avant de reprendre le cours de sa narration, mais ces lectures réitérées ne lui inspiraient le désir d’aucun changement. Vingt , trente, quarante pages se succèdent sans la moindre trace d’une lecture ou d’une correction. On dirait la sténographie originale et parfaitement réussie d’un discours coulé d’un seul jet, prononcé en une seule fois, par un orateur qui n’aurait eu ni le temps ni la volonté de revoir ses paroles.

Je l’ai dit ailleurs et je le répète : nées dim véritable miracle de force morale, et dictées avec

mie sùrelé el une rapidité sans égale pendant les derniers combats de sa vie mortelle, ces pages, dont chacune a été précédée ou suivie d’atroces douleurs, feront voir son style arrivé à la perfection et son mâle génie comme illuminé par ce te)*rible {lambeau qu'on allume aux mourants. Il faut l’avoir vu, dit son biographe, M. Foissel, comme je Tai vu, au moment même où de ses lèvres pâlies, il laissait tomber ces récits merveilleux, il faut avoir contemplé ce visage devenu méconnaissable aux amis les plus chers, ce corps déjà 1 éduit à l’état de cadavre, pour concevoir quel ])i*üdige ç’a été que le contraste d’une telle ruine physique avec une si splendide possession, dans leur plénitude, des dons les plus rares de l’intelligence. On citerait difficilement un autre exemple où éclate à ce point la suprématie de l’âme sur le corps et la victoire de la force morale sur toutes les misères de la nature.

Tout a été dit ou tout va l’être, sur le P. Lacordaire, dans les volumes de son disciple chéri, le P. Chocarne, et de son ami de jeunesse, M. Foisset. J’entends tout ce qui peut se dire d’un homme avant que tous ses contemporains aient

disparu; le reste viendra quand on publiera le texte intégral de ses lettres. Mais en atlendanl cette révélation suprême, et comme pour en donner l’avant-goût, il est bon de le laisser parler luimême de lui-même, comme il le voulait sur son lit de mort. Tons ceux qui l’ont connu de son vivant, tous ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres, admettront volontiers qu’il n’a jamais rien dit, rien écrit de plus achevé. Je ne veux entreprendre aucune comparaison avec les monuments de notre littérature, mais je crois être sûr que parmi ceux de mon siècle, si fécond en Mémoires posthumes, et même en confidences qui n’ont pas attendu le prestige de la mort pour affronter le jour , il ne se rencontre rien de pareil à cette épitaphe, burinée du premier coup pour l’immortalité, sous la forme d’un appel confiant et modeste à la miséricorde de Dieu et à la justice de la postérité.

En dehors des questions vitales abordées dans ces récits, comme des grands tableaux, si précieux pour la religion et l’histoire, où se résument des aspects si importants et si peu connus d’un passé encore bien peu éloigné, comment ne pas

admirer cette évocation faite par un mourant de ces scènes de la nature qui se traduisent en paysages d’un charme et d’un éclat incomparables ? On sent que ces souvenirs encadrent avec une convenance louchante la grandeur et la pureté majestueuse de ses pensées habituelles. On y respire ce calme qui a toujours exclu chez lui tout emportement, toute amertume, toute dureté. On y contemple la beauté sereine qui, jusque sur son visage, servait de parure à cette bonté où il avait toujours reconnu le don suprême et l’attrait vainqueur de Fâme.

Mais on se demandera peut-être pourquoi cette publication a tardé dix ans. Ce retard a pour cause première la disparution prématurée de l’abbé Perreyve, à qui Lacordaire avait légué tous ses papiers comme au plus aimé et au dernier venu de ses amis. Lorsque par la dernière volonté de ce jeune prêtre, « mort dans la fleur de Page et de la vertu, » l’inappréciable manuscrit me fut échu, je commençais à tomber moi-même en proie à un mal incuiable. De longues années de souflrancc m’avaient fait perdre de vue ce dépôt sacré. Mais

en apprenant que M. Foisset allait publier une biographie complète du Père, avec des extraits considérables de cette Notice, j’ai pensé que le moment était venu de la donner en entier et sans la moindre altération ou modification. Je remplis cette mission avec un respect religieux qui ne saurait se mieux manifester que par la reproduction scrupuleusement fidèle du texte.

Je n’ajonterai à ce texte aucun commentaire.

Quand je le voudrais, mon état de ruine m’interdirait tout effort de ce genre. Mais quand même je le pourrais, rien ne m’en ferait comprendre l’utilité ou l’à-propos. Que dire à ceux que la beauté surhumaine de cette âme et de cette parole laisseraient dans le doute ou dans l’indifférence sur la valeur d’un tel homme et d’une telle vie?

Un seul point, mais des plus essentiels, semble exiger quelques éclaircissements. En ces derniers temps, les événements ont changé de face, en politique comme en religion. Mais rien n’annonçait

ce changement à l’époque où Lacordaire se débattait contre les étreintes de la mort. De là son silence sur tout ce qui nous agite aujourd’hui. De là l’absence complète de toute allusion, meme la plus lointaine, à la situation actuelle de l’Eglise et de l’État. Mais on a le besoin, le droit, le devoir de s’enquérir de l’attitude inlérieiire et extérieure qu’aurait prise, s’il vivait encore, dans la double crise que nous traversons, celui que l’on s’honore d’avoir eu pour maître et pour modèle. Un tel homme ne disparaît pas sans laisser à ceux qui l’ont aimé et suivi ici-bas le désir impérieux de savoir s’ils restent ou non d’accord avec lui pendant l’intervalle, toujours trop long, mais court en soi, pendant lequel ils sont condamnes à lui survivre.

Dans l’ordre politique, nul ne peut douter de la joie palrioiique qui l’eût enflammé en présence de l’heureuse et pacifique révolution dont nous sommes témoins. Cette nation qui rétracte et renie sa trop longue abdication, cette grande et inespérée justice rendue aux instances et aux protestations des âmes libérales, cette graduelle, surprenante et rafraîchissante renaissance du

régime parlemenlaire, ce printemps de la vie publique et nationale après un si long hiver, tout cela, en donnant raison avec éclat à toutes ses préférences, en justifiant toutes les appréhensions, toutes les répugnances, toutes les indignations des derniers temps de sa vie, l’eùt comblé de joie. Lui qui était né, comme on va le voir, partisan de la royauté parlemenlaire, c’esl-à-dire tempérée et contrôlée ; lui qui se vantait de l’être toujours resté, môme au milieu des tumultes et des illusions de la république*, eût salué avec bonheur les honnêtes gens dont ravénemcnt au pouvoir a ramené la probité publique de l’exil et délivré la liberté de la captivité où elle gisait ensevelie pendant dix-sept années de ténèbres et de deuil.

De cette heureuse et consolante rénovation de l’ordre politique, il aurait peut-être conclu, avec nous, à un changement plus ou moins rapproché, mais encore plus désirable et plus nécessaire dans la sphère des intérêts religieux. Peut-être aussi eût-il pensé que le mal est trop enraciné, trop aggravé pour qu’un remède radical et souverain

• Voy. plus loin, page 112 de la Notice.

à«- a c»îa fj,-

i? naiiiiîrut^i i - . ^ -je-néat—

ïiu rjt!:;'; ,-■- rir^n-.c— a- i w-t-. i i*»

üjiiîM sir 1.111 nu r.'is- aroî auuupf'inir*i U - lûs^t:^ r.-mi: r-'c i- i.-je alusuiu. UKaDf i* piiis «lUiKiiiie. 1 a siuaiuat scîtuj^ ôf TÉxis; . . 1 ^ 1 . »n ; e nesnu. îf àrrc:. le •Sii-.ir îa ï iiitnil;*.''!' ie aLiiuiât nuÆ^tîarï -it ci-

.crKST? ^ im-iiL irs^. i [ ■^nai. aiiMc-i. isns a ô:c^ùi ..T-:si; nie :-rv-vinsv .nt{“ qt:o

Ica 5 x<:cn:nî iit .-lt j»l tout naflr^ f-; v •.;r 1 >?i îcauntf nf tisoîsciil laïf sir.> ' '

ü SU' 1 1TÎ~Cu.i- ^.

irapt^Voi .ie 5a^ è -soeoL w a-:r. '

3TCC hii penriat Uop lor

mai^ court en sx, peitekiM ki|«fi sont ^ - ~. Hamné; à loi snrrhre.

Dan^ Tordre politique, aalifc. pem dou joie patriociqae qui Teàl enfluaaéen |:

Theureuie et pacifi-]iie néndnli .sommes témoins. Otle naiK renie sa trop longue abdir inespérée just»^ proleslalK «iirpr

ijai^enisraire, ce |<rïiHan~ • paLliqne el maank api-ès inr'WtBr»*" oda. CL dunnaDl raison avéré»; «Mri- .

•• à celte , . ès la (léfi- .ra que plus

lëi'euces. en justifiant (Mlhs i** luulfs^ les réiHqrnances. ^ moins

des dmiiers temps de sa it . i «i ® Gratry

Lui qui élan ué, coinne *,. en système,

brwautéfarienienianv.r-r-^- c'*se de Dieu, au ooau-C^: lui qui J, • ...e catholique, et, ce

resté, niiae an «s w. âmes.

^oùà- At b ré|i«fijiiaL n- . '-odait le témoignage de la kÊÊimmttes gm sa consécration ini-

la pitAu- jhmk •' ni écrit une phrase hl^erté de la oiBnuts» ■ communiquer à la France dix-sepi . •'^ous des formes acceptables avec douceur, tempérance et

([ui, dans une lettre mémoraent publiée par le panégyriste is, a le premier signalé, dans üiis, la progéniture directe de iiiiais sous la Restauration, et lors obligé de protester contre

celle urmf e l’ordre pofaœ^

ti'

,i mais eofiBRjtMn * la spl '

#eùf--|

ijnis, 7* édition, ji. 24.

— iG —

soit facile, pour que la délivrance soit prochaine, et ne doive pas être précédée par une crise plus longue et plus cruelle encore.

Mais ce qui est hors de doute, c’est que dans la lutte qui divise et trouble aujourd’hui l’Eglise, il fût intervenu, avec la calme et intrépide franchise, avec la décision énergique et mesurée qui marquait la trempe spéciale de son âme et son caractère. 11 aurait réclamé sa place au premier rang dans la crise suscitée par l’école d’invective et d’oppression qui pèse depuis trop longtemps sur leclergéde France etailleurs. 11 nourrissaitdepuis longtemps le pressentiment trop fidèle des périls qu’elle nous réservait, après les affronts qu’elle nous avait déjà valus, et les dix dernières années de sa correspondance portent l’empreinte foudroyante de l’horreur qu’elle lui inspirait.

Je ne prétends nullement établir quelle eût été son opinion sur la question théologique ou historique de l’infaillibilité personnelle et séparée du Pape, telle qu’on l’enseigne aujourd’hui.

J’affirme seulement que son vigoureux appui,, son ardente sympathie, n’eût manqué à aucun de ceux qui ont tenu bon et qui auront à tenir encore

dans la luUe antérieure et supérieure à celle question, lutte qui , loin de cesser après la définition prévue et désirée, n’en deviendra que plus ardente et plus profonde.

J’affirme qu’il eût regimbé avec non moins d’énergie que l’évêque d’Orléans ou le Père Gralry contre l’autocralie pontificale érigée en système, imposée comme un joug à l’Église de Dieu, au grand déshonneur de la France catholique, et, ce qui est mille fois pire, au grand péril des âmes.

N’esl-ce pas lui qui se rendait le témoignage de n’avoir, « depuis le jour de sa consécration initiale à Dieu, pas dit une parole ni écrit une phrase qui n’eût pour but de communiquer à la France l’esprit de vie, mais sous des formes acceptables par elle, c’est-à-dire avec douceur, tempérance et patriotisme*? »

N’esl-ce pas lui qui, dans une lettre mémorable, imprudemment publiée par le panégyriste de Mgr de Salinis , a le premier signalé, dans ce que nous voyons, la progéniture directe de l’école de La Mennais sous la Restauration, et qui se sentait dès lors obligé de protester contre

• Leltresà det jeunet gens, 7* ôdilion, i>. ‘■H.

ce qu’il appelait la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Jésus-Christ

N’esl-cepas lui qui, dans le dernier écrit sorti de sa plume, a qualifié l’Ktat romain de gouver-^ nement d'ancien régime^ et qui par cela seul, n’aurait jamais compris que l’on piU vouloir, comme on le prétend aujourd’hui, juger d’après celte échelle et ramener à ce type tous les besoins de l’humanité moderne?

N’est-ce pas lui qui, tout en se déclarant pour le Saint-Siège contre ses oppresseurs, tout en professant la nécessité morale de son domaine temporel, tout en proclamant qu’il donnerait pour la Papauté jusqu’à la dernière goutte de son sang, n’est-ce pas lui qui réclamait un « changement « radical dans la direction morale résumée dans a ces derniers temps par V Univers et la Civiltà « cattolica? »

N’esl-ce pas lui enfin qui, au plus fort de Penthousiasme libéral excité par Pie IX, m’écrivait, le 26 mai 1847, en ces termes :

* Vie de Mgr de Salmis^ par M. l’abbé de La Doue, 'p. 257. Paris, i8(>4.

* Lellre du 11 février 1860.

« L'omnipotence papale est sans doute une « expression dont on peut se servir, puisque le « concile de Florence définit le pouvoir du Pape : « plenam potestatem pascendi, regendi et gubei'- « nandi Ecclesiam Dei; mais déjà ces dernières « expressions réduisent Tomnipotence au gouver- « nement intérieur de l’Église, et, de plus, tous « les catholiques instruits savent que le Pape ne « peut rien contre les dogmes et les institutions « apostoliques. Mais les ignorants, qui sont noma breux, ne le savent pas. Le mot d’omnipotence c< se traduit dans la pensée de la foule par celui « de pouvoir absolu et arbitraire, tandis que rien « n’est moins absolu et moins arbitraire que le « pouvoir pontifical. — J’ai sans cesse occasion « de voir combien il importe de ne pas donner Ci lieu à de fausses idées sur un point aussi im- « portant. — Le gallicanisme ancien est une vieil- « lerie qui n’a plus que le souffle, et à peine. « Mais le gallicanisme raisonnable, qui consiste à « redouter un pouvoir qu’on lui présente comme « sans limites et s’étendant par tout l’univers sur « deux cents millions d’individus, est un gallica- « nisme très-vivant et très-redoutable, parce qu’il

« est fondé sur un instinct naturel et môme chré- « tien. Des catholiques parfaitement romains ont « défini l’Église une monarchie tempérée d'aristo- « cratie,et même une monarchie représentative. « Je n’ai vu nulle part qu’elle fût appelée une « monarchie absolue. »

Cent autres preuves, tirées de ses discours, de ses écrits, de ses lettres, viendraient à l’appui de ce que j’affirme. — Oui , malgré les clameurs sauvages du parti qui se croit vainqueur contre tout ce qui lui résiste ou lui échappe, notre Lacordaire n’eût ni tremblé ni reculé devant lui. Il eût mérité les dénonciations et les diatribes de nos terroristes orthodoxes, au même titre que ces nobles champions de notre vieille renommée et de notre vieille éloquence qui n’ont pas voulu que le drapeau du bon sens et du bon droit restât sans défense dans la patrie de saint Bernard et de Bossuet.

Vieux compagnon de ses luttes, vieux confident de son cœur généreux, de son âme intrépide, réduit désormais à la cruelle impuissance de servir cette cause de l’alliance entre la foi et la liberté qui nous était si chère, je mentirais à ma con-

science et je trahirais sa gloire si je lui refusais mon témoignage ; témoignage d’autant plus nécessaire que le nombre est grand de ceux qui, après avoir compté naguère parmi ses admirateurs ou ses disciples , se monlrent aujourd’hui aussi infidèles à son esprit qu^à ses exemples , pour s’enfoncer dans une inexcusable timidité, ou se retrancher dans une neutralité à laquelle personne ne croit, et que personne n’honore.

Un mot encore. Comment pourrais-je donner congé à ces pages sans une parole de souvenir et d’adieu pour celui dont la main mouranle me les a transmises, si peu de temps après les avoir reçues de leur immortel auteur? Comment me taire, la dernière fois sans doute où j’aborderai le public sur cette apparition délicieuse, qui, à trente ans de distance, m’a fait revoir Lacordaire tel qu’il parut devant la Cour des Paii*s de France, jeune, éloquent, intrépide, doux et franc, austère

et charmant, mais surtout ardent et tendre, muni de cet élan fascinateur, de cette clef des cœurs, que Ton rencontre si rarement ici-bas ?

Si Lacordaire avait pu terminer son récit, nous aurions à coup sûr une page incomparable sur Henri Perreyve, sur l’être qu’il a probablement le plus aimé ici-bas. En lui étincelait un reflet de la grande ame dont il était en quelque sorte le rejeton, mais non sans qu’il fût doué d’une originalité puissante et fière qui l’eût toujours préservé d’être un copiste ou un contrefacteur.

En lui renaissait ce grand et tendre regard que nul ne saurait oublier après l’avoir esssuyé, cet œil interrogateur et naïf comme celui de l’enfant, naïvement étonné des misères de Thomme, et gardant cette surprise honnête jusqu’à la fin de sa vie. Parmi tant de qualités attrayantes, je voudrais signaler surtout la charmante modestie qui se mariait si bien chez lui au courage obstiné, à d’indomptables résistances quand il le fallait. Je me rappelle encore les flots de tristesse, que des jugements trop élogieux, des pronostics trop favorables soulevaient dans son âme sincèrement humble et résolûment sacerdotale.

Lui aussi a connu tout ce que l’arrogance de la secte dominante peut fomenter de dédains et île soupçons, tout ce qu’elle sème d’embûches et d’obstacles dans le champ de la vérité. Lui aussi a eu besoin que la main de deux archevêques de Paris s’étendît sur sa jeune tête pour n’être pas victime de l’ostracisme à l’aurore de sa vie.

Vivant ou mort, celui qu’il appelait son bienaimé maître l’a toujours soutenu, enflammé, dirigé par son exemple.

Déjà mortellement atteint, et sur le point de nous être dérobé pour le ciel , il écrivait : « Je passe des heures, le soir et bien avant dans la nuit, avec le Père Lacordaire. Nous conversons. Je vois cette belle tête , humble et libre. Je lui renouvelle la promesse de vivre et de mourir dans le culte de ce qu’il a aimé. »

Tous deux ont vécu pour la gloire de Dieu, pour le salut des âmes et n’ont vécu que pour cela. Tous deux ont parlé aux hommes avec une conviction sincère comme la lumière du jour, et avec cet honneur exquis dans les choses de Dieu que rien ne peut remplacer. Tous deux ont noblement servi la vérité, combattu l’ignorance

snns la tromper, réfuté l’erreur sans l’insulter, réprouvé l’esprit de violence clans l’Eglise ; tous deux ont détesté l’injustice altière et méprisante, les triomphes du mensonge; tous deux ont compati de toute l’énergie de leur tendresse aux victimes de tant de cruelles inintelligences, de tant de douleurs méprisées, de tant de muets sup- I)lices, de tant d’immolations cachées sous les victoires et les pros|)érités du monde ; tous deux sont morts, comme le voulait le plus jeune des deux, « avec la joie sacrée de savoir que l’on n’a « jamais faille moindre mal à une seule âme *. » J’ai donc vu deux fois, de mes yeux indignes, et de tout près, ce spectacle singulier, que l’Église de Jésus-Christ a pu seule produire , du prêtre jeune et imposant , attrayant et austère, virginal et viril, amoureux de tout ce qui est bon, grand, saint, généreux; du prêtre tel qu’il le faut à notre siècle, hommede courage, de liberté et d’honneur, en même temps que de ferveur, de pénitence et de sainteté. J’y pense avec confusion, puisque j’en ai trop peu profité, mais avec une admiration toujours

• Dernière page du dernier sermon de l'abbé Perrejve, prêché à la Sorbonne le 29 mai 1864.

renaissante, avec une tendresse loujours intime et intense. A la fin d'une trop longue vie, écoulée dans des milieux bien divers et des fortunes bien contraires, je veux confesser tout haut que c'est là le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler ici-bas.

Pauvre feuille, tombée et séchée de la forêt où ils aimaient à errer, pauvre et décrépit débris d’un passé où l'avenir saura bien distinguer l’ombre et la lumière, que ne puis-je faire vibrer encore un écho de ces voix célestes et offrir ainsi aux âmes troublées ou attristées par les misères de notre temps, comme de tous les temps, les exemples et les souvenirs qui ne cessent de me consoler moi-même et de m'élever vers un monde meilleur !

Ch. de MONTALEMBERT.

NOTICE

Page 1