CHAPITRE IV
Conféreneea dn collège Stoolalaa et de Kotre-Dome de Parla.
Dans le cours du mois de novembre ou du mois de décembre 1853, M. l’abbé Buquet, alors préfet des éludes du collège Stanislas, vint me proposer de donner des conférences religieuses aux élèves de son établissement. C’était un homme droit, sincère, étranger à tout esprit de parti. J’aoccptai son offre. C’était une vieille idée en moi que ce genre de ministère à cause de la privation où avait été ma jeunesse de toute parole chrétienne capable de m’éclairer. Une seule fois, au collège de Dijon , quelques accents d’éloquence m’avaient ému et depuis j’avais été toujours possédé de cette pensée que si la religion pénétrait jusqu'à la jeunesse par une bouche aimée et puissante, elle y créerait, malgré l’indifférence du siècle, de fortes convictions.
Le premier dimanche où je parlai à la chapelle du collège Stanislas, il ne s’y trouva que les élèves et
quelques amis de la maison. A la seconde conférence, les auditeurs du dehors furent beaucoup plus nombreux, et enfin le troisième jour il fallut renvoyer la plus grande partie des élèves pour donner place à une multitude d’hôtes imjirévus. Celte affluence dura trois mois; elle me révéla ma véritable vocation, qui était renseignement apologétique de la religion du haut de la chaire.
M. l’abbé Frayssinous en avait donné en France le premier exemple, et son succès avait justifié l’à-propos de sa tentative ; mais il s’était borné au vestibule du temple et n’avait pas pénétré dans les profondeurs mystérieuses du dogme chrétien. Esprit clair et sensé, écrivain correct, orateur parla majesté du port et des traits, il avait été plus disert qu’éloquent, et le génie créateur n’avait point gravé sur son œuvre le sceau parfait de l’immortalité. Il avait ouvert une route neuve, il y avait marché honorablement, mais il n’avait pas été jusqu'au bout, et sa noble cariière encourageait à le suivre sans désespérer de l’atteindre.
Un autre siècle d’ailleurs nous séparait du sien ; il avait parlé sous le despotisme, qui n’avait même pas supporté longtemps son exquise prudence ; nous avions à parler sous l’empire de la liberté. Il était par son âge et scs traditions une image vénérable de l’ancien clergé français; nous étions par le nôtre l’image d'une génération ardente, passionnée, et demandant à l’Église cette jeunesse de formes et d’idées qui ne
fut jamais incompalible avec son immuable anliqiiitf?. A la ililTérence do ces sociétés mortes qui vivent d’un dogme comme on vit dans un tombeau, ia société chrétienne a tou jours ressend)lé à ces astres du (irmament qui se meuvent dans un espace indéfini, sans jamais rompre pourtant l’ordonnance de leur marclie et des lois qui la régissent sous la main de Dieu.
Rencontre singulière! à l’heure même où sans dessein préconçu et par l’effet d’un appel que je n’avais |)as cherché je reprenais à la chapelledu collège Stanislas les traces l•espectées de M. l’abbé Frayssinous, l’archevè(|ue de i'arisavait songé aussi à les reprendre dans la chaire de sa métrojmie, mû à cette inauguration par une demande respectueuse d’une jiartie de la jeunesse des écoles de Paris. C’était sur deux points à la fois que le sillon se rouvrait, et on ne tarda jias tà se demander à tpii resterait l’emjnre et la moisson. Personne n'avait songé à ce concours entre deux œuvres, dont l’une nécessairement devait remporter sur l’autre. La station de Notre-Dame n’avait duré (pie six semaines; celle de Stanislas, nous l’avons dit, dura trois mois, .le me retirai poursuivi par Paccusalion d’avoir prêché dos doctrines em|»reintes de l’esprit de révolution et d’anarchie; ce devait être longtemps l’arme de mes adversaires, et encore aujourd’hui elle n’est pas brisée dans leurs mains. M. do Quélen ne me fit aucun reproche. Mais lorsque je lui diunandai l’autorisation expresse de continuer mes conférences.
il me la refusa, ne voulant, disait-il, assumer sur lui ni la responsabilité de mon silence ni celle de ma parole. Celte sorte de liberté, outre qu’elle me laissait sans défense, me causait aussi l’apprébension de blesser un évêque auquel je devais tant de reconnaissance et de liliale piété. Le temps s’avançait et je ne savais à quoi nie résoudre. Un jour que je traversais le jardin du Luxembourg, je rencontrai un ecclésiastique qui m’était assez connu; il m’arrêta, et me dit : « Que faitesvous? il faudrait aller voir l’archevêque et vous entendre avec lui. » k quelques pasde là, un autreecclésiastique qui m’était beaucoup moins connu que le premier, m’arrêta pareillement et me dit : « Vous avez tort de ne point voir l’archevêque. J’ai des raisons de penser qu’il serait bien aise de s’entretenir avec vous. » Cette double invitation me surprit, et accoutumé que j’étais à un peu de superstition du côté de la Providence, je me dirigeai lentement vers le couvent de Saint-Michel, non loin du Luxembourg, où l’archevêque demeurait alors. Ce ne fut point la {)ortière qui vint m’ouvrir, mais une religieuse de chœur qui me voulait du bien parce que, disait-elle, tout le monde m'était opposé. Monseigneur, selon ce qu’elle m’apprit, avait absolument défendu sa porte, « mais ajouta-t-elle, je vais le prévenir et peut-être vous recevra-t-il. » La réponse fut favorable. En entrant chez l’archevêque, je le trouvai qui se promenait dans sa chambre avec un air triste et préoccupé. Il ne me
donna qu’un faible témoignage de bienvenue et je me mis à marcher à ses côtés, sans qu’il prononça une parole. Après un assez long intervalle de silence, il s’arrêta tout court, se tourna vers moi, me regarda d’un œil scrutateur et me dit: « J’ai le dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame, l’accepteriez-vous ? » Cette ouverture si brusque dont le secret m’échappait complètement ne me causa aucune ivresse. Je répondis à l’archevêque que le temps était bien court pour me préparer, que le théâtre était bien solennel et qu’après avoir réussi devant un auditoire restreint, il était facile d’échouer devant une assemblée de quatre mille âmes. La conclusion fut que je lui demandais vingt-quatre heures de réflexion. Après avoir prié Dieu et consulté madame Swetchine, je répondis affirmativement.
Que s’était-il donc passé? M. fabbé Liautard, ancien supérieur du collège Stanislas et alors curé de Fontainebleau, avait depuis quelques semaines fait circuler dansleclergé de Paris un mémoire manuscrit, où il inculpait vivement l’administration archiépiscopale. Ce mémoire avait été porté à l’archevêque le jour même de la scène que je viens de raconter, et il en achevait la lecture à l’heure où la Providence m’envoyait vers lui. Bien entendu que, dans cette pièce accusatrice, il était question des conférences de Stanislas et que l’archevêque y était taxé d’inintelligence et de faiblesse à propos de la conduite qu’il avait tenue à mon
é«an]. J’ignore si jamais auparavant la pensée lui était venue de m’ouvrir la chaire de Notre-Dame, mais quand il me vit arriver à l’heure même où il était ému du jugement porté sur son administration par un liomiiie d’esprit, il est probable ([ue cette coïncidence, pres(|ue merveilleuse tant elle était imprévue, le frapj>a comme un avertissement de Dieu et qu’un éclair rapide traversant son esprit lui montra dans mon élévation à la chaire métropolitaine des conrércnces une réponse éclatante à ses ennemis personiu'ls. Quand il eut fait connaître autourde lui l’engageuKMit (ju’il avait conlracli‘ à mon égard, il fut surjiris (lu peu (roj)positiou (pi’il rencontra. C’est que mes adversaires, dont il était entouré, espéraient que ce triomjdie serait l’occasion de ma chute, persuadés que je n’avais ni les ressources théologiques ni les facultés oratoires capables de me soutenir dans une œuvni où les unes et les autres étaient nécessaires à un haut degré. Ils ne savaient pas que depuis quinze ans je n’avais cessé de me livrer à de sérieuses études philosophiques et théologiques et que depuis quinze ans aussi je m’étais exercé au ministère de la parole dans les situations les plus diverses. 11 en est d’ailleurs de l’orateur comme du mont lloreb : avant que Dieu Fait frappé, c’est un rocher aride; mais quand Dieu l’a touché de son doigt, c’est une source qui féconde le <lésert.
L(i jour venu, Notre-Dame se remplit d’une mul-
lilucle qirelle n'avait point encore vue. La jeunesse iiluM-ale et la jeunesse royalisie, les amis et les enrieinis, cl celle foule curieuse (ju’une grande capitale lient toujours prele pour tout ce (jui est nouveau, s’étaient rendus à flots pressés dans la vieille l)asili(jue.
Je nionlai en chaire, non sans émotion mais avec fernn'lé, (‘t je commençai mon discours Tcpil fixé sur l’archev('(jne, (]ui était [)our moi, après Dieu, mais avant le public, le jjremier personna^^e de celle scèiun Il m’écoulait la tèle un peu baissée, dans un étal d’inij)assibilité al)soluc, comme un homme tpii n’était pas simplement spectateur ni même juge, mais ipii courait d(îs risfj nés personnels dans celte solennelle aventure. Oiiaiid j’eus |)i is pied dans mon sujet et mon audiloii’e, (jue ma poitrini' se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d’hommes, et que l’inspiration eût fait placeau cabne d’un début, il m’échappa un de ces cris dont racc('iit, lors({u’il est sincère et j)rofond, ne mam[ue jamais d’émouvoir. L’archevêque tressaillit visiblement; une prdeur (jui vint jus(ju’à mes yeux couvrit son visage, il releva la tête etjet.isur moi un regard étonné. Ji; compris que la bataille était gagnée dans son esprit; elle l’était aussi dans rauditoire. Rentré chi‘Z lui, il annonça qu’il allait me nommer chanoine honoraire de sa métropole; on eut beaucoup de peine à le retenir et à le faire attendre jusqu’à la fin de la station.
Depuis ce jour, M. de Quélen s’honora de moi et tout le passé de ma vie depuis dix ans lui apparut comme une préparation delà Providence à l’œuvre qu’il venait de me confier. Il était heureux de voir son affection justifiée et d’avoir tant hasardé sans s’être trompé. Tout proche encore des jours où il avait vu tomber son palais, caché encore dans les murs étroits d’une cellule de couvent, il reparaissait à Notre-Dame avec la majesté d’un évêque entouré de son peuple et lui faisant entendre sous une forme populaire, par une bouche acceptée, les enseignements d’une religion vaincue la veille avec une monarchie de dix siècles et incapable, croyait-on, de ressaisir jamais l’empire des esprits. C’était une noble réponse au sac de l’archevêché. M. de Quélen venait après M. de la Mennais pour étonner et désarmer l’opinion publique, et disciple de l’un après avoir été disciple de l’autre, j’ajoutais par cette singularité même à l’éloquence du triomphe.
M. de Quélen sentait cela vivement; il en était heureux et fier; il me prit un jour dans sa voiture au sortir d’une conférencepour me conduire chez madame Swetchine et il lui dit en entrant dans son salon : « Je vous amène notre géant.» Une autre fois, du haut de son siège, à Notre-Dame, il ne craignit pas de m’appeler publiquement un nouveau prophète.
Grâce à Dieu, ces témoignages de la faveur épiscopale et de la sympathie populaire ne m’éblouissaient
point. Outre qu’une portion du public me demeurait toujours hostile, j’avais été préparé par trop de misère à demeurer maître de moi en présence du succès.
Un autre genre de joie d’ailleurs s’adressait à mon âme et l’élevait dans des régions plus pures que celles de la renommée. Justjue-là ma vie s’était passée dans l’étude et la polémique; elle était entrée par les conférences, dans les mystères de l’apostolat. Le commerce avec les âmes se révélait à moi, commerce qui est la véritable félicité du prêtre quand il est digne de sa mission, et qui lui ôte tout regret d’avoir quitté pour Jésus-Christ les liens, les amitiés et les espérances du monde. C’est à Notre-Dame, au pied de ma chaire, <|ue j’ai vu naître ces affections et ces reconnaissances dont aucune qualité naturelle ne peut être la source et qui attachent l’homme à l’apôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la force. Je n’ai pas connu toutes ces âmes rattachées à la mienne par le souvenir de la lumière retrouvée ou agrandie; tous les jours encore il m’en revient des témoignages dont la vivacité m’étonne, et jesuis semblable au voyageur du désert à qui une amitié inconnue envoie dans un vase obscur la goutte d’eau qui doit le rafraîchir. Quand une fois on a été initié à ces jouissances qui sont comme un arôme anticipé de l’autre vie, tout le reste s’évanouit et l’orgueil ne monte plus à l’esprit que comme un souffle impur dont le goût amer ne peut le tromper.
Après deux années de conférences à Notre-Dame, je compris que je n’étais pas assez mûr encore pour fournir la carrière d’un seul trait, et que j’avais besoin de me recueillir pour achever dignement l’édifice commencé. Je demandai donc à l’archevêque la permission de me retirer et d’aller passer quelque temps à Rome. Il fut ])einé de cette ouverture, me dit que c’était umi faute, que je ne retrouverais j>as quand je voudrais le poste d’honneur dont j’entendais m’éloigner, et (|U(‘, s'il y avait un certain avantage à interromj)re mes conférences, il était plus que comp(;nsé par les inconvénients. Je ne cédai point à ces instances. Au fond ma retraite à Rome n’était pas ce qu(‘ je croyais : elle avait un but qui m’était caché à moi-mème et (jui ne devait se révéler que ])lus tard.