‹ Le Thâeãatre de la cour áa Compiáegne pendant le ráegne de Napolâeon IIIChapitre 39 sur 80 · LE CHEVEU BLANC · texte numérisé non relu

LE CHEVEU BLANC

Comédie en un acte, en prose, de M. Octave Feuillet. FERNAND DE LUSSAC. . . MM. Bressant.

CLOTILDE Mmes MADELEINE BrOHAN.

LOUISON PoNSiN.

Le dimanche 27 novembre, ce fut la Comédie Française qui \mijouev Faute de s' entc7idre, agréable comédie de M. Gh. Duveyrier, /es Finesses du mari^ comédie de M. de Saint-Remy, et le Cheveu blanc, proverbe d'Octave Feuillet.

L'auteur des Finesses du mari est M. de Morny. Il signait du pseudonyme de Saint-Remy ses œuvres théâtrales qui n'étaient pour lui qu'une amusante distraction ; ce qui ne l'empêchait pas de donner à ses petites pièces tous les soins qu'on peut attendre d'un auteur zélé et de ne négliger aucun détail de mise en scène et de répétitions. Il obtint un gros succès avec J/. CJioufïeurircstcra chez lui... opérette qui eut plusieurs centaines de représentations. Les paroles et la musique sont de

ioO LE THEATRE DE LA COUR A COMPIEGNE

M. de Morny, la musique en collaboration avec Offenbach.

J'ai nommé plusieurs fois dans le cours de cette revue M. de Morny et M. Mocquard, tous deux auteurs dramatiques à certaines heures de leur vie très occupée, et je crois pouvoir donner place ici à deux esquisses que j'ai publiées en 1869. Voici ce que je disais de M. de Morny :

« Cet esprit facile et varié s'adonnait à la

» fois avec une souplesse singulière, une inces- » santé activité, à la politique, aux beaux arts, au » théâtre, montrant parfois des qualités supérieu- » res, — personne n'a guère mieux présidé la » Chambre que lui — mais toujours homme d'un » goût déhcat et d'une exquise distinction. Cette » dernière qualité, que M. de Morny possédait à » un degré tout à fait exceptionnel, est insépa- » rable de son souvenir et se présente tout d'a- » bord à la pensée de ceux qui ont eu plus ou » moins occasion de le connaître...

Je passe à M. Mocquard :

« Il avait une singulière ardeur pour le

» théâtre. Jeune d'esprit à soixante ans passés,

d'une gaieté pleine de verve, communicative et de nuance un peu gauloise, incorrigible faiseur de bouts-rimés, mais en même temps doué d'une imagination vive, impressionnable et même passablement romanesque, il avait toujours quelque pièce sur le chantier et mettait une sérieuse importance à ses travaux dramatiques. Il avait fait avec son remarquable roman de Jessie une comédie en quatre actes qui, je crois, a été présentée aux Français et n'y a pas été reçue. J'ai lu la pièce qui m'a paru bien écrite, trop bien même, intéressante, avec une très belle scène au troisième acte. A coup sûr on en a représenté au Théâtre-Français de moins bonnes qui ont réussi. Je n'ai guère vu d'homme plus heureux que M. Mocquard touchant deux cent cinquante francs par soirée, pour sa part de droils d'auteur, pendant les trente premières représentations de la Tireuse de cartes. En véritable auteur dramatique chez qui, en pareille affaire, l'intérêt se fusionne à merveille avec l'amour- propre, il aimait mille fois mieux l'argent qui lui venait de cette source-là que celui

)) qu'il recevait de son traitement de sénateur. » Je ne crois pas me tromper en parlant ainsi » de M. Mocquard, et pourtant ce portrait ne pa- » raîtra pas ressemblant aux personnes qui n'ont » connu en lui que l'homme politique, le secré- » taire particulier et l'ami de Napoléon III. Mais » rien n'est moins rare que ce double aspect chez » les hommes qui occupent de grands emplois ; » vous les voyez, la plupart, tout autres dans la » vie intime que dans la vie officielle. Pour celui » qui observe, ils sont un frappant exemple des » contrastes que la nature s'est plu à multiplier » en nous »

Ce que c'est pourtant que les passions politiques ! Si ce livre, par une fortune à laquelle il ne doit pas s'attendre, passait sous les yeux d'un grand nombre de lecteurs, je m'imagine que plus d'un le rejetterait à cause de certains noms qui y figurent et qui aujourd'hui encore sont très sévèrement jugés. C'est ainsi que, sans avoir de partipris, sans se prendre de haine ou d'engouement,

en se tenant enfin dans Jes limites d'une modération impartiale, on ne saurait éviter les froissements, les critiques injustes, les indignations feintes ou sincères.

Comment faire? Ne rien dire, ne rien écrire surtout sur les choses contemporaines ? ce serait prudent, mais où est donc la liberté? Les lois la donnent, les hommes la refusent, et cela me fait pensera cette belle page de madame de Girardin que j'aime à citer ici, parce que je l'ai souvent relue et parce qu'elle est de tous les temps :

« Ah ! quel bonheur d'être libre, libre de la » plus belle de toutes les libertés, celle delà pen- » sée ; de ne porter la chaîne d'aucun parti, d'ê- » tre indépendant du pouvoir, et de n'avoir fait » aucune alliance avec ses ennemis ; de n'avoir » à défendre ni la sottise des uns, ni la mauvaise » foi des autres, de n'être responsable des actions » de personne, de pouvoir agir en son nom et » pour soi ; de n'attendre d'avis que de sa con- » science ; de se fier sans crainte à ce pur instinct » de la vérité que le ciel a mis en nos cœurs et )) que nous avons nommé la foi ; d'admirer sans

lo4 LE THEATRE DE LA COUR A COMPIEGNE

» se croire flatteur, d'être juste sans se croire gé- » néreux ; de chercher le bon côté de toutes les » choses, comme l'abeille cherche le miel de tou- » tes les fleurs ; de regarder avec un œil pur, » d'écouter avec une oreille indépendante ; de » voyager sans ordre et de s'arrêter, selon sa » fantaisie, là où le site est plus beau, là où le » soleil est plus brillant ; de n'avoir pas besoin )) de demander à qui appartient un pays, pour sa- » voir si l'on doit s'y plaire ; de n'avoir pas be- » soin de demander le nom d'un auteur, pour » savoir s'il faut l'applaudir; de retenir indiffé- )) remment tous les airs, s'ils sont harmonieux; )) de s'enivrer impartialement de tous les par- » fums ; de s'amuser de tous les esprits, de jouir » de tous les talents, quelles que soient les cou- » leurs dont ils se parent ; d'honorer tous les )) courages, quelle que soit la bannière qu'ils dé- » fendent. Oh ! quel bonheur de n'avoir pas de » nom parmi les ambitieux vainqueurs eu mé- » contents ; de n'avoir point de parrains politi- » ques, de n'avoir point de devoirs de conven- )) tion ; de n'être forcé à aucune haine ; de n'être

» engagé dans aucun mensonge ; d'être libre en-

» fin ! ^ »

Mais me voici bien loin de la représentation du 27 novembre. Il est temps que j'y revienne : je me souviens qu'elle a plu beaucoup. Pouvaitil en être autrement et ne devait-on pas y trouver le plaisir le plus vif, du moment que Delaunay, Régnier, Dressant, Goquelin et Madeleine Brohan en faisaient les frais ? Elle était offerte aux invités de la troisième série parmi lesquels je citerai le prince et la princesse deMetternich, le duc et la duchesse de Morny, le maréchal Canrobert, le duc de Mouchy, le duc de Montmorency, le marquis et la marquise de Ghasseloup-Laubat, le comte de Germiny, MM. Troplong, Béhic, Benoit Ghampy, de Franqueville, Wolowski, J. Oppert, Garo, Janet, Blount, Mermet, Gustave Doré, Octave Feuillet, le docteur Tardieu et toujours Viollet-Le-Duc que je ne nommerai plus pour éviter de toucher toutes les fois une fausse note.

1. Le vicomte de Launay, Lettres Parisiennes, Paris, Librairie Nouvelle, 1856.

Spectacle du Dimanche 4 décembre 1864

THEATRE DU GYMNASE-DRAMATIQUE

Page 1