Le théâtra archi-moral; conférence
— Sur cette table, à gauche, un encrier et des plumes: à droite un verre d'eau sucrée. — Derrière la table, une chaise. — A gauche, premier plan, une deuxième chaise.
— Au lever du rideau, Cornillon entre. — Il est prétentieusement vêtu : habit et pantalon noir, gilet et cravate blanche; il a un faux toupet. — Tête d'une gravité comique. — Il porte un parapluie et deux tableaux enveloppés dans un ihilfon en serge noire. — Il ouvre soigneusement son parapluie et l'étalé au premier plan à droite; il prend ensuite les deux tableaux et les accroche devant la table, bien en vue du public; il place enfin son chapeau sur la chaise qui se trouve à gauche, puis s'installe derrière la table; il y dépose successivement des paperasses, des journaux, une immense tabatière, un mouchoir à carreaux et des lunettes qu'il essuie avec soin. — Il prépare son veire d'eau sucrée, se recueille un instant et commence timidement et d'une façon presque inintelligible.
Mesdames et Messieurs, Je ne viens point ici sur cette place... derrière ce! le table, veux-je dire, pour vous entretenir de sujets plus
ou moins... et qui pourraient éveiller en vous de légitimes sus. ..sus ...susceptibilités... que sembleraient démentir les principes de ma vie tout entière, dont le but moral peut se résumer dans la moralisalion des masses... que j'espère moraliser... à l'aide d'une force... moralisatrice, que j'appellerai : le théâtre moral!
Changeant de ton.
Je vous demande pardon, mesdames et messieurs; mais, ainsi que vous devez vous en apercevoir, je n'ai pas une grande habitude de parler en public. — Le public ne connaît guère de moi que mes œuvres que voici :
Il désigne les deux tableaux.
Ces deux tableaux à la plume... car ils sont à la plume... l'un: Androclùs et le lion, prouve qu'un bienfait n'est jamais perdu ; et l'autre : Joseph et Putiphar, nous démontre qu'il vaut mieux renoncer à son pardessus qu'à son honneur 1... — Ces deux tableaux n'ont jamais figuré à l'exposition des beaux-arts; mais du moins on peut les voir étalés en plein jour à chaque coin de rue... Ça, c'est une petite réclame que je me fais... Je me nomme Gornillon, professeur de calligraphie, attaché à l'établissement Petdeloup, si connu de vous tous... En vingt leçons, un élève, avec des dispositions, peut exécuter aussi bien et même mieux que moi de petits chefs-d'œuvre dans le genre de ceuxci... C'est gentil... on offre ça pour une fête... c'est un joli petit cadeau à faire. — Eh bien, messieurs, ces deux grandes conceptions, que vous voyez là, ont exercé leur influence salutaire sur toute ma vie... Pendant les rares loisirs que m'a laissés la calligraphie, j'ai écrit
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une foultitude de pièces... en une foultitude d'actes... et que j'ai éparpillées de ci, de là dans une foultitude de théâtres. — Mais il est une question que vous ne me faites pas et que vous pourriez me faire : Pourquoi ces pièces n'ont-elles jamais été représentées ? . . . Pourquoi !.. Eh ! mon Dieu, c'est bien simple... parce que le grand réformateur de l'art dramatique, parce que M. Paul Féval n'avait point encore parlé!... parce que les directeurs, timides et incertains du succès de mes œuvres, mêles avaient toutes impitoyablementrefusées!.. Mais les temps sont changés ! le grand homme a fait entendre sa voix et l'heure du théâtre moral vient enfin de sonner... elle a sonné... — Sonnez, sonnez!.,. Chœur des villageois dans la Dame Blanche — l'heure du théâtre moral!!...
n s'arrête un instant, trempe sa plume dtns l'encrier, prend quelque» notes tt replace par inadrertanc* sa plame dans le verre d'eau sucrée. — Il prend ensuit* une prise de tabac dans la tabatière et s'en sert *n guise de poudii pour mettre sur ce qu'il vient d'écrire. — Il secoue le papier et fait voler quelques grains de tabac dans son œil, ce qui lui fait faire la grimace. — Il se remet et continue.
Elle a sonné, l'heure du théâtre moral!... Eh! messieurs, trouverais-je dans tout Paris un endroit mieux choisi que celui-ci, pour vous entretenir d'un pareil sujet?.... Loin de moi la pensée de déprécier les auteurs dramatiques, mes confrères.... Je n'ai pas l'habitude de casser du sucre sur mes camarades.... mais, entre nous, ils exercent une bien fâcheuse influence sur la société moderne!... — et ce que j'avance.... je le prouve.... "Voici un journal que j'ai placé là, tout exprès, sur cette table, afin de l'avoir sous la main au moment oppor-
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tun.... il n'y a rien ici de préparé !... Je lis au hasaril... au hasard.... (ii cherche.) Allons, bon! je ne retrouve plus le passage.... au hasard... Ah! le voici! Je lis au hasard: « Une dame du meilleur monde, madame X... (on ne la nomme pas et franchement on n'a pas tort)... madame X..., non contente de tromper son mari, l'a coupé en petits morceaux et en a servi pendant huit jours à son amant, en lui disant que c'était du haricot de mouton! B Eh bien, croyez-vous que madame X..., une femme du meilleur monde, eût eu l'idée de couper son mari en petits morceaux et de le servir à son amant en guise de haricot de mouton, si elle n'eût jamais assisté à la représentation d'Orphée aux Enfers ?... Assurément non! car, qu'est-ce que Orphée aux Enfers, si ce n'est l'apologie de l'adultère mythologique?... Donc, supprimez Oi'phée aux Enfers, vous supprimez la femme adultère ! . . . vous supprimez l'amant!... vous supprimez le mari!... vous supprimez le haricot de mouton!!! — Prenons un autre exemple: Tous ces suicides excentriques qui ne cessent, depuis longtemps, d'alimenterle fait divers.... ici dans un bain... ailleurs dans un cabinet de restaurant... Une cervelle sautée au six... boum!.. Croyez-vous que la fameuse mort de mademoiselle Sphinx par la Croizette..,. mademoiselle Croizelte dans le Sphinx, veux-je dire, soit étrangère à toutes ces idées de suicides à sensation?... Assurément non.... non.... mille fois non!... Mais je m'arrête dans le choix de mes exemples; car, je le sens, je vous ai tous convaincus... tous... tous... tous... tous !...
Il accompagne ces derniers^ mots d'un geste saccadé, plonge sans s'en apercevoir son doigt dans l'encrier, le retire tout noirci, et l'essuie è la nianrhe de son Lnbit.
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Je viens d'indiquer le mal.., où est le remède? Le grand homme vous en a fait connaître les bases.., et avec quelle clarté il s'est exprimé ! Le Lien est dans l'art, a-t-il dit, et l'art est dans le marasme!... .Mais le mal n'est pas le bien... Mettez le mal dans le marasme à la place du bien et vous rendrez à l'art le bien en le sortant à tout jamais du marasme !.... C'est logique, précis et indiscutable.... indiscutable.... précis et logique... logicuiii . . . precisuin et indiscuta bile ! .' ! !
Il s'assied, s'essuie la figure avec son mouchoir, soulève légèrement Bon faux toupet, passe son mouchoir par-dessous et essuie également son front qui «st entièrement dénudé; il ramue ensuite machinalement son vetre d'eau sucrée à l'aide de la plume qui s'y trouve, puis boit en faisant la grimace et continue :
Que font aujourd'hui nos auteurs en vogue ''... ils cherchent des sujets scabreux... des enfants oubliés pendant vingt ans par leur mère au fond d'une armoire et retrouvés au bout de ce laps par le père qui refuse de les reconnaître... ils trouvent des dénoùments immoraux : des femmes qui quittent leurs maris, des maris qui tuent leurs femmes et se suicident ensuite afin d'épouser
la sœur de leur veuve 1 Le théâtre moral, lui, piétine
sans vergogne sur ces moyens illicites et cherche ses succès dans la vertu, la candeur, la pureté, l'innocence et la fleur d'oranger !... Voulez-vous enfin savoir ce que c'est qu'une pièce morale, je vais vous le dire :
Dernièrement, dans une petite soirée intime, nous avons joué... moi, ma femme... car j'ai une femme... on n'est pasparfait... et ma fille... un ange... trente-trois ans à peine, pure, tricotant avec goût et faisant des tableaux à la plume, comme son père... enfin, un excellent parti
pour un jeune homme de famille... nous avons joué à nous trois une œuvre de votre serviteur... quand je dis à nous trois... il nous manquait un quatrième pour un rôle de jeune prince diplomate; j'ai prié le père Duplanquet, notre concierge, de vouloir bien s'en charger... il est un peu artiste... le père Duplanquet... sa fille est au Conservatoire. Eh bien, vous allez voir combien cette pièce était à la fois simple, intéressante et morale. La première scène était une petite élude de mœurs... Ma femme entrait et me disait: Mon gros lapin... vous voyez comme c'est intime... mon gros lapin, je t'ai fait pour ce matin un bon petit déjeuner : du liomard, desflagc'olets et une tarte à la frangipanne, toutes choses légères, à cause de ta gastralgie... Est-ce assez intime?... Tu ajouteras une omelette fines herbes, répliquais-je, car j'ai invité pour ce matin le prince Gargarisme, un jeune diplomate qui pourrait bien être un bon placement pour notre fille... Là-dessus, Lolottc entrait.. Lololte c'était notre fille... A la ville elle s'appelle Agathe... mais dans la pièce, Lolotte... Je lui donnais quelques conseils de père... Mon enfant, lui disais-je, quand nous serons à table, aie bien soin de ne pas manger avec tes doigts... n'oublie pas de faire une croix sur le pain avant de le couper, et surtout ne marche pas trop sur les pieds du diplomate... ça ne se fait pas dans la bonne société!... Trèsbien, papa, je tâcherai de me tenir!... C'est alors qu'entrait le prince diplomate le prince diplomate, c'était le
père Duplanquet... Il était très-bien mis... la poitrine couverte de décorations et un grand cordon en sautoir.. . pas
le cordon de... (ll fait le gesle de tirer 1« cordon.) Nou... Un COrdon
étranger... A sa vue, ma fille s'écriait: Ah! papa... un sùnjge!... Le prince, llatté de cet accueil, exclamait ii son
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tour: Qu'elle est belle !... ah! qu'elle est belle !... accordezmoi donc sa main, voulez-vous?... Je consultais alors ma fille en lui faisant remarquer les décorations du prince... un mari qui a beaucoup d'ordres, c'est à considérer dans un ménage... En fait d'oi'dres, mon père, disait-elle, je ne dois obéir qu'aux vôtres!... A ce sublime élan du cœur, le prince faisait trois pas en avant... un... deux... trois...
U exécuta lui-même ce mouvement et donne un coup de pied dant la sois de aon parapluie qui se -déchira... Il lo replie arec soin sa disant :
Allons, bon! pas de chance., il y a à peine trois ans que je l'ai acheté d'occasion... Enfin... je le ferai recouvrir.
Le prince, dis-je, faisait trois pas, baisait la main de ma fille, que je lui accordais avec ivresse, et on fixait à six mois le jour du mariage... il offrait à Lolotte comme cadeau de noce ce qu'il y a de plus précieux pour une jeune fille, après sa robe virginale : une machine à coudre !... Ce dénoùment a eu un succès fou... Mais pourquoi, me disait-on, ne portez-vous pas cette pièce au Gymnase?.. Eh bien non, j'ai préféré céder mon œuvre à un impressario étranger, afin qu'il la fît représenter dans toute l'Amérique !
Tel est, mesdames et messieurs, lo théâtre moral... que dis-je?.. le théâtre archi-moral...
En disant ces derniers mot», il tombe assis sur la chaise de gauche et écrase son chapeau, qu'il retire rirement.
Allons, autre chose., mon chapeau... pas de chance !.. donnez-m'en un vieux, je vous en rendrai un neuf, voilà
ma seule ressource... mais c'est vexant tout de même quand on n'en a pas d'autre.
Permettez-moi, mesdames et messieurs, de terminer cette petite conférence par deux comparaisons, dont la simplicité vous sautera aux yeux :
Première comparaison : Un bourgeois traverse un carrefour., voilà un camion qui vient d'un côté, un omnibus de l'autre, un fiacre par-ci et un vélocipède par-là... L'omnibus lui crie : Ohé, hop !.. le camion : Va donc, eh! wagon!, le vélocipède: Gare là, gare!. .et le fiacre ne lui crie rien du tout
11 y a à deux pas du bourgeois un refuge que l'édilité prévoyante aplacélà tout exprès pour lui... Eh bien, non, se dit notre bourgeois, je n'en veux pas de ton refuge! et il se fait successivement écraser par le camion, l'omnibus, le fiacre et le vélocipède.
Seconde comparaison: Devant un café, un homme, jeune encore, prend une absinthe... il a l'air abruti... à côté de lui, un marchand de coco fait tinter sa sonnette en criant: A la fraîche, (jui veut boire?.. L'une de ces boissons est inoffensive et rafraîchissante, c'est le coco., l'autre est malfaisante et funeste, c'est l'absinthe... l'une coûte un sou le verre, l'autre en coûte huit... le jeune homme pourtant préfère le poison.
Mais du moins pour Thonnète femme qui va à pied, le refuge existe, et pour l'honnùte homme qui a soif le coco coule.
p]h bien, de ces deux comparaisons je déduis que pour les gens affamés de théâtre, il n'y a ([u'absinthe et écrasement, tandis que pour les honnêtes amateurs de l'art dramatique... il y a le théâtre moral... c'est-à-dire le théâtre refuge, c'est-à-dire le théâtre coco ! . . ..
J'ai fini, messieurs !... (Mettant successivement dans sa poclin toas les objets qui se trouvent sur la table.) TrOp hcurCUX, Si j'em-
porte d'ici.... ah ! mes tableaux d'abord... si j'emporto d'ici... votre estime... où est donc ma tabatière?., ah ! la voici... mes lunettes, mon mouchoir... si j'emporte la persuasion de vous avoir persuadé... si j'emporte... l'encrier, le verre d'eau... n'oublions pas le sucre... votre assentiment... en un mot si j'emporte l'assurance de votre parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur, Justinicn Cornillon, professeur de calligraphie, de 3 à 4 heures ; 4 francs les douze cachets: qu'on se le dise!...
CLICIIY. — UIPUMERIE l'ALL 1)U1'0>T , 12, ai E DU U.\C-D',VSMtUES.