SCÈNE IV Les Mêmes, JULES et LOUIS
M. DAVENANT, continuant.
Ah ! ah ! voici le maître d'hôtel Jules et son aide
Louis qui apportent toutes choses pour le festin. Marguerite va les aider à mettre le couvert, là, à gauche, sous ce platane touffu, où nous serons dans
Une Ombre propice et réconfortante. (Les enfants rangent les objets sur une nappe étendue. A Mme Davenant.) Cette aventure me
grise positivement. Ne remarques-tu pas, ma chère amie, que mon langage a quelque chose de plus élevé, de mieux senti, de plus poétique que le langage ordinaire? Si cet enivrement augmente seulement encore un peu, je sens que je vais parler en vers, comme dans les tragédies.
MADAME DAVENANT
Tout ça, ce sont des folies, et je ne comprends pas que tu aies le cœur de plaisanter. Nous allons boire et manger, c'est fort bien; tu restes gai pour que les enfants ne soient pas alarmés et je t'en remercie ; mais il n'en est pas moins vrai que nous sommes loin de chez nous, sans moyen de transport pour regagner la maison. Voyons, parlons sérieusement; comment sortirons-nous d'ici?
M. DAVENANT
Je n'en sais rien; mais là, absolument rien. C'est pourquoi je suis enchanté. Ceci n'est pas une aventure d'opéra-comique, et c'est ce qui en fait le charme.
MADAME DAVENANT
Si tu crois que tu me rassures!...
M. DAVENANT
Je te pensais plus de courage et de sang-froid. Mon
intention n'est pas de te rassurer : je mentirais d'ailleurs si je disais que nous sortirons d'ici facilement. Les bateaux à vapeur ne viennent pas de ce côté; il n'y a que les fantaisistes et les flâneurs de notre espèce qui y font çà et là une promenade en barquette. Je ne crois donc pas qu'on vienne à notre secours. Le hasard seul peut nous aider à...
MADAME DAVENANT, mécontente.
Mais, mon ami, voyons... tu m'impatientes... Ne ris pas, c'est exaspérant... Passer la nuit ici... avec les enfants, tu n'y penses pas.
M. DAVENANT
Si je n'y pensais pas, qu'est-ce qui arriverait? Que nous n'aurions pas d'abri. Cela vaudrait-il mieux? J'y pense donc beaucoup, et j'ai idée que nous ne serons pas trop mal sous une tente de verdure...
MADAME DAVENANT, très fâchée.
Eh bien, c'est bon; je te laisse la responsabilité de ce qui en arrivera.
JULES, s'avançant gaiement.
Le déjeuner est servi ! si monsieur et madame veulent se mettre à table. . .
M. DAVENANT
Volontiers, parbleu! Il n'y a rien qui creuse comme un naufrage. Je suis sûr que Margot meurt de faim.
MARGUERITE
Il y a de petites bêtes dans l'herbe; je n'ose pas m'asseoir.
MADAME DAVENANT
Tu t'asseoiras sur mes genoux.
M. DAVENANT
Moi, je m'accroupis sur notre mère commune —
COmme Ça On est fort bien. (Il tombe à la renverse, les. enfants
rient.) Ah ! non ; on n'est pas fort bien. Il faut sans doute l'habitude. (Madame Davenant rit.) Toi, tu n'as pas de cœur : tu ris des malheurs des autres. Mais ta mauvaise gaieté ne m'ôtera pas l'appétit. — A genoux, je serai beaucoup mieux. — Allons, mes enfants, courage; mangeons et buvons. Passez-moi une de ces bouteilles qui sont là couchées et qui ont l'air de s'ennuyer, (ils déjeunent.) Pensez un peu que Robinson s'est trouvé tout seul dans son île, au milieu de l'Océan. Vous vous rappelez bien, n'est-ce pas? Il s'en est pourtant tiré. Et nous, qui sommes cinq, tous bien portants, nous nous laisserions aller au découragement...
MADAME DAVENANT
Il ne faut certainement pas nous décourager; mais le moyen de regagner la maison n'en est pas moins difficile à trouver...
LOUIS
Moi, je sais nager...
JULES
Tiens, moi aussi... Mais pas jusqu'au bord, là-bas. C'est très large.
M. DAVENANT
Le voilà, le moyen!... Je nage, moi, comme une planche... Je veux dire que je voudrais enfoncer dans
l'eau que je n'y arriverais pas. Soyez donc tranquilles. Tantôt, quand j'aurai digéré mon déjeuner, je gagnerai le bord et irai vous chercher une. barquette... A moins que vous n'aimiez mieux me suivre dans l'eau...
JULES et LOUIS.
Moi, je veux bien...
MADAME DAVENANT
Du tout, du tout; vous resterez ici, puisque Marguerite et moi ne savons nager... (a m. Davenant.) Et tu es certain d'atteindre au bord du fleuve sans danger?
M. DAVENANT
Oui, si je n'ai ni crampes ni paralysies quelconques. Malheureusement, chaque fois que je prends un bain de rivière, ces maudites crampes me viennent aux jambes, et m'empêchent de faire les mouvements pour avancer. De sorte que je pourrais fort bien rester au milieu de la Meuse, comme une souche abandonnée qui flotte au hasard et que le courant seul peut pousser vers le bord.
MADAME DAVENANT
Tu es insupportable... C'est alors comme si tu ne savais pas nager, et voilà encore notre départ remis en question.
M. DAVENANT
C'est vrai... Que veux- tu que j'y fasse?
LOUIS, se levant.
Eh bien, moi, j'ai une idée...
(Use lève.)
i84 LE THÉÂTRE A LA MAISON
JULES
Laquelle?
LOUIS
Je vais aller m'asseoir au bord de l'eau. Il passe bien de temps en temps une personne sur la rive, là-bas. Je crierai ; on m'entendra et on viendra à notre secours.
JULES, se levant aussi.
Ah! oui; on croira que nous nous amusons à crier. On n'entendra pas ce que tu diras.
MADAME DAVENANT
On peut toujours essayer...
LOUIS
Et puis, il peut passer une barquette, et même un bateau...
MADAME DAVENANT
Oui, oui; vas-y, Louis. C'est une bonne idée.
MARGUERITE
Maman, est-ce que je peux aller m'asseoir aussi près de l'eau?.,.
MADAME DAVENANT
Si tu me promets d'être sage...
MARGUERITE, sautant.
Je crois bien. Viens, Louis... (En s'en allant.) Et nous attraperons des poissons, dis?
(Ils sortent.)