LES MAITRES DE CHANT
Les maîtres qui enseigneront les belles manières aux cantatrices les feront toujours chanter piano, pour que les traits réussissent mieux; il ne sera pas nécessaire qu'ils s'accordent avec la basse ou avec les autres instruments. Ils ne s'attacheront ni à la mesure, ni à la prononciation, ni à l'intonation, sachant bien que jamais on n'écoute les paroles.
Ils donneront toujours les mêmes leçons. Ils écriront pour les cantatrices les vocalises, traits et variations sur un grand livre et feront en sorte de les pousser vers l'aigu ou vers le grave, quoique ce ne soient pas les cordes naturelles
de leurs voix, et dans le seul but de les mettre à même d'exiger les appointements les plus élevés.
Si le maître ne possède pas le Trille, il ne l'enseignera pas à ses élèves et leur fera entendre que c'est une chose antique dont on ne se sert plus, car pendant qu'on l'exécute, le public applaudit, crie ou fait du tapage. Si cependant l'une d'elles insistait pour l'apprendre, il le lui fera battre le plus vite possible et par demi-tons dès le commencement, sans le préparer par une mise de voix ; il tiendra expressément à ce qu'elle fasse des cadences interminables' qui l'obligeront à reprendre haleine plusieurs fois.
Par bonté d'âme il donnera des leçons gratuites aux jeunes gens pauvres des deux sexes et se contentera seulement de passer avec eux un traité, par lequel ils s'obligeront à lui abandonner les deux tiers de leurs appointements pendant les vingt-quatre premières représentations, la moitié pendant vingt-quatre autres et un tiers pendant toute leur vie.
Les maîtres de belles manières ne feront
jamais solfier, mais ils auront leur solfégiateur (solfeggiatore) '.
Les solfegiatcurs se serviront des mêmes solfèges pour tous les chanteurs et les transposeront dans les tons, clefs et mesures, nécessaires selon le besoin.
Ils tiendront leurs élèves, pendant plusieurs années, sur les variations accoutumées de la en ré en montant et de ré en la en descendant et sur les exercices divers, eu égard aux accidents majeurs et mineurs qui se rencontreront; mais jamais ils ne leur feront ouvrir la bouche, ou la bien disposer pour émettre clairement les voyelles.
Les machinistes et les serruriers, avant de travailler sur le théâtre , emporteront les portes, les bancs, les serrures et les cadenas des loges, sous prétexte de les réparer et ne les remet-
1 Je demande grâce pour ce néologisme, car nous n'avons pas en français d'expression qui puisse mieux exprimer le mot italien, solfeggiatore (celui qui fait solfier).
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tront en place qu'après avoir reçu un pourboire; ils feront bien attention, surtout à la première représentation, de commencer à frapper et à cogner dès l'ouverture (sinfonia), et de continuer pendant tout le premier* acte.
Les loueuses de bancs et les portiers des loges feront crédit aux protecteurs des actrices et les flatteront toujours. Chaque soir, depuis le coucher du soleil jusqu'à nuit close, ils resteront sur la place et feront sonner leurs clefs, pour prévenir les masques qui voudront entrer au théâtre '.
Le garçon de scène ne s'engagera pas à moins de trente sols et une chandelle par soirée. Il réclamera le pourboire habituel de quinze livres par chaque opéra représenté, pour avoir été porter aux acteurs les billets de répétition, leurs rôles, etc. Il dirigera gratis les comparses et en cas de besoin il se chargera de faire Y ours, également gratis.
Les masques n'iront, la plupart du temps, qu'aux répétitions de l'opéra, mais plus spécia-
1 Cette coutume est encore en vigueur dans bien des villes de l'Italie.
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lementaux répétitions générales. Ils n'entendront absolument rien à la musique, à la poésie, à l'art scénique, au ballet, aux comparses, à Y ours, etc., et décideront souverainement de toutes choses. Ils se poseront en partisans d'un compositeur, d'un théâtre, d'un comparse, d'un ours, d'un poète, etc., et critiqueront tous les autres.
Ils entreront tous les soirs au théâtre , mais n'y resteront qu'un quart d'heure, de façon à mettre douze soirées pour voir tout l'opéra. Ils fréquenteront les théâtres où ils seront admis sans payer et ne prêteront attention qu'à une partie de l'air de la Prima donna, à la scène de l'ours, aux éclairs, aux flèches, etc. Ils feront la cour aux chanteurs masculins et féminins pour pouvoir s'introduire dans la salle à leur suite, sans avoir rien à payer.
Le gardien du magasin du théâtre sera un amateur de musique; il aura toujours à sa disposition du papier de musique et sera le protecteur éternellement amoureux de toutes les cantatrices, actrices, etc. Il donnera à boire gratis aux instrumentistes, directeurs, comparses, ours, poète, etc., mais surtout aux acteurs. Il
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vendra, par complaisance et pour se moquer de ceux qui ne s'en apercevront pas , du café mêlé d'orge, de haricots et de pain grillé; des liqueurs de toutes sortes et de tous noms, régulièrement composées d'eau-de-vie commune et de miel; des sorbets à l'essence de vitriol, avec des citrons saupoudrés de sel de nitre, ou de cendres en guise de sel; du chocolat fabriqué avec du sucre et de la canelle avariés, des amandes, des glands et du cacao sauvage.
Il ne donnera jamais d'eau pure si on ne l'accompagne d'eau-de-vie.
Vins et comestibles à l'ordinaire.
Le tout à un prix quadruple.
Me voici rendu au bout de ma tâche.
J'ai donné à mes lecteurs une traduction trop complète, peut-être, du Théâtre à la mode. Aussi, me faut-il, avant de prendre congé de ceux qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici, leur faire un aveu qui sera la conclusion de ce travail.
Si je n'avais écouté que mon goût personnel, si je n'avais obéi à mon religieux respect pour tout ce qui émane de la plume d'un grand artiste, j'eusse probablement supprimé plus d'une page du livre de Marcello ou, tout au moins, je me serais arrêté au trait final du chapitre dédié « aux mères de cantatrices».
En effet, l'idée de comprendre, comme dernier lot de la loterie organisée par elles au béné-
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fice de leurs filles, la plume acérée qui les a si bien dépeintes, n'était-ce pas le mot de la fin ?
Marcello en a jugé autrement, et je ne me suis pas senti le courage de le corriger! Je l'avoue en toute humilité, j'ai la faiblesse de professer pour les grands maîtres du passé une vénération qui me fait regarder comme une profanation le moindre changement à leurs œuvres. Ces scrupules de musicien classique, qui aux yeux de quelques-uns sembleront peutêtre exagérés, je les partage également pour les productions de l'esprit, et je me serais fait un cas de conscience de supprimer ou de changer quoi que ce soit, dans la rédaction ou dans l'ordre des matières de la satire de Marcello. Sachant aussi qu'un proverbe italien, qui n'a été que trop justifié, dit que « tout traducteur est un traître», je me suis étudié, autant que cela dépendait de moi, à le faire mentir. C'est pourquoi, fidèle interprète jusqu'au bout du texte marcellien, je dois demander pardon au lecteur de bien des redites, sans doute, mais qui ne sauraient enlever à ce petit livre, déjà si ancien, tout le piquant de l'actualité qui le caractérise à un si haut point et qu'il n'est pas prêt de perdre.
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Qu'il me soit permis, en terminant, de formuler un vœu ! C'est que Venise qui, au siècle dernier, offrit au monde une si magnifique pléiade de grands musiciens, puisse au moins, dans celui-ci, faire surgir encore du sein de ses lagunes, autrefois si fécondes, un génie musical à la hauteur de celui qui écrivit le Théâtre a la mode!
Ernest David.