‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 1 sur 7 · Le théâtre · texte numérisé non relu

Le théâtre

Je me figure le ravissement qu'a dû éprouver le poète Jean Aicard en composant sa nouvelle œuvre... C'était là-bas, sur les rives de Provence, auprès de la plage où meurent les flots bleus, sous l'ombrelle des pins aux troncs convulsés, dans la calme maison blanche, parmi les parfums violents et doux qui montent du sol saturé de chaleur et de lumière. Jean Aicard écoute le bruissement des cigales, et vaguement, il suit de l'œil et de la pensée son rêve. A quoi songe-t-il? Oh! n'en doutez pas, à des choses très vastes, très généreuses, car il a le cœur plein d'amour, l'âme très noble, l'imagination enflammée. Il veut le bien ardemment, et ne le pouvant réaliser par ses seules forces, il le chante. Il offre aux hommes tout l'idéal qui frémit en lui-même. Il les supplie d'être bons, désintéressés, vertueux; et ces conseils, je suis sûr qu'il s'y conforme dans la mesure où il le peut, et qu'il

s'enivre de sa propre chanson, et qu'en l'écrivant il se purifie. Oui, je suis sûr que Jean Aicardest sorti meilleur du long recueillement d'où naquit le Manteau du roi. Et ces mois de solitude furent des mois de délices. D'abord il eut la joie de découvrir son sujet dans une vieille légende provençale. Vous savez combien les gens de ce pays sont orgueilleux de leurs richesses et habiles à les exploiter littérairement. Mistral, Alphonse Daudet, Paul Arène en témoignent. Et puis, ce récit très simple, empreint de la gracieuse puérilité qui caractérise les fictions populaires, perniettait au poète d'y introduire tout ce qu'il avait soif d'exprimer en fait d'idées générales. C'était un cadre commode et souple. L'auteur du Manteau du roi se mit à la besogne, peut-être à l'origine avec la seule intention de conter un joli conte; mais bientôt son plan s'élargit : son zèle se mua en enthousiasme. Dans le feu du travail, il crut voir ses personnages grandir, se hausser à la taille des héros d'épopée; et, continuant de s'échauffer, il ressentit l'étrange exaltation qui s'empare de l'artiste à de certaines heures, le jette hors de soimême. Cette aspiration vers le sublime perce à chaque scène, presque à chaque ligne de l'ouvrage. Manifestement, M. Jean Aicard a voulu qu'une signification symbolique en sortît. Il l'a confié au reporter empressé et bienveillant qui venait recueillir ses impressions d' « avant-première » ; et ne l'eût-il pas dit que nous l'eussions deviné. « Le théâtre d'imagination doit contenir plus d'humanité que le théâtre de réalité, parce qu'il groupe ensemble des traits de vérité qui dans la vie ordinaire ne se montrent qu'éparpillés et rares, séparés par mille détails d'inutile et de plaisante vulgarité. » Il y a donc dans le Manteau du roi une leçon morale, non point très nouvelle assurément; les grandes vérités ne sont jamais neuves; le public l'a écoutée avec ce respect, cette estime qu'il accorde aux tentatives d'art élevées; il n'en a point été ému autant que l'espérait le poète; celui-ci n'est parvenu qu'imparfaitement à lui communi-

quer le délire dont il était possédé. L'œuvre s'est refroidie en passant de son cerveau à la rampe; elle n'a pas donné ce qu'il eût voulu; la réalisation scénique, au lieu de l'amplifier magnifiquement, l'a diminuée... Il est instructif de rechercher les causes de cette petite déception. Le premier décor représente un palais d'architecture indécise. Où sommes-nous? En Grèce? à Rome? à Byzance? Un temple peint sur la toile de fond évoque le Parthénon et l'Acropole; mais des mosaïques byzantines ornent les murs, et nous voyons évoluer des miliciens, casqués, cuirassés, équipés à la David, de ceux qui défilent gravement dans les coulisses de la Comédie et de rOdéon, les soirs où l'on y joue Cinna. Quelques mots du dialogue indiquent sans le préciser le lieu de l'action. Elle se déroule dans l'empire mythique et shakespearien d'Ouranie. Un tyran le gouverne, Christian, à qui l'exercice d'un pouvoir sans limite a troublé l'entendement. Il «st enfantinement féroce, à la façon des ogres des contes de fées.

C'est un vin dangereux que la toute-puissance : Il en est ivre...

s'écrie l'officier des gardes. Le vieux ministre Joseph répond par un soupir de regret à cette observation judicieuse. Christian ne fut pas toujours ainsi; son adolescence était honnête et sage ; il semble qu'une sorte de démon se soit emparé de lui et le précipite au crime. Il €n commet d'exécrables et il les accumule avec une effrayante rapidité : il exile le bon Joseph, son ministre dévoué; il livre une de ses villes, coupable de rébellion, au chef barbare Nourvarh et ordonne qu'elle soit pillée, détruite et ses habitants chassés... A ce moment une voix se fait entendre, une voix formidable, surhumaine :

Malheur au roi cruel, au roi lâche, au roi traître!

D'où vient-elle? On ne sait... Christian, redoublant de rage, rétablit la torture, abolie par feu son père, et la

peine du fouet. Quiconque aura, par discours, geste ou pensée, attenté à la majesté royale, périra dans les supplices. Une vierge lui est amenée : la jeune Marie, dont il fut aimé jadis, quand il n'était que le prince héritier du trône et qu'il était encore vertueux. Sans égard pour ce pieux souvenir, il arrache Marie aux bras d'un père éploré et la souille de son désir libidineux :

Les filles comme vous sont vrai gibier du roi, Ma gazelle...

L'édifice tremble sur ses fondements; les murailles s'entrouvrent, les portes s'animent. De nouveau la voix vengeresse retentit :

Malheur au roi! malheur au roi! malheur au roi !

Elle prend corps. Un inconnu s'avance librement jusqu'au pied du trône. Il est sordidement vêtu; il se drape dans ses haillons avec un air de dignité et de noblesse. Il n'a pas de nom. C'est une entité : c'est le Pauvre. Il multiplie ses anathèmes et y joint un avertissement solennel :

Et maintenant, voici ce qui me reste à dire :

Roi, deviens un bon roi. Sois juste et sois aimant !

Sinon, Dieu te réserve un secret châtiinent.

Ce secret châtiment^ ce sera le drame. L'auteur va nous montrer les malheurs du méchant roi, frappé par la justice immanente, fléchissant sous le poids de ses forfaits. Un tel thème est concevable. Ce qui nous déconcerte un peu, nous, spectateurs, paisiblement assis à l'orchestre en attendant la suite des événements, c'est l'incertitude du point de départ. Ce Christian hiératiquement figé dans son manteau bleu fourré d'hermine, entre son héraut d'armes et son bouffon, ce despote sanguinaire, nous inclinons d'abord à le considérer comme réel; nous savons qu'il existe dans l'histoire des monstres semblables. Mais soudain notre idée change. La brusque

apparition du Pauvre tombé du ciel, le silence du roi terrifié par ses menaces, les coups de tonnerre qui ébranlent le palais, les lueurs surnaturelles qui l'illuminent, tout ceci appartient au fantastique. Le poète nous entraîne dans le domaine de la féerie. Et si c'est son dessein, nous n'y résistons pas, à condition qu'il nous en prévienne loyalement et ne laisse point subsister de malentendu.

Or, le malentendu qu'il eût fallu dissiper, volontairement et de parti délibéré, il le crée. Quand le cruel Christian a essuyé les malédictions prophétiques du Pauvre, il demeure immobile et muet d'horreur. La toile baisse lentement. Et nous pressentons bien que ces prophéties vont s'accomplir et qu'elles constitueront toute la pièce. Mais ce que l'on omet de nous dire, c'est que Christian s'est endormi et que les catastrophes où il va se débattre, durant les actes suivants, sont imaginaires; ce n'est pas le vrai Christian que nous verrons souffrir; nous n'aurons devant les yeux que le cauchemar de son cerveau agité...

Je comprends l'embarras de M. Jean Aicard. Devait-il mystifier le public et ne l'éclairer qu'au dénouement? Devait-il le mettre dans la confidence, dès le début? Chacune des deux solutions a ses inconvénients et ses avantages. La seconde a le mérite de la clarté. L'auditeur sait où on le mène; aucune équivoque n'inquiète son esprit; mais il s'intéresse moins à des combinaisons d'événements qu'il sait être chimériques. La première (que l'auteur du Manteau du roi a adoptée) accorde une plus large part à l'imprévu, à la surprise, mais d'autre part elle aboutit à l'incohérence. On ne peut prendre au sérieux de trop invraisemblables péripéties; on se défend contre elles intérieurement; on demeure perplexe; il en résulte une sorte de malaise qui glace l'émotion et nuit au plaisir. M. Jean Aicard a voulu nous duper, se réjouissant d'avance de l'étonnement où nous précipiteraient ses révélations finales. Cette ruse naïve

n'a pas eu le résultat qu'il augurait. Je crois qu'il eût mieux fait d'allumer sa lanterne.

Le rideau se relève au second tableau sur un site agreste. On aperçoit dans le fond du théâtre les berges et l'onde tumultueuse d'un large fleuve. Un arbre abrite la scène de ses branches gigantesques. A gauche, une source coule sous les roseaux. Des conjurés méditent et préparent l'assassinat du tyran. Ils le poignarderont lorsqu'il s'arrêtera tout à l'heure à cette place. Mais le bouffon de Christian (un pauvre être falot et fidèle, proche parent du fou du Roi Lear] implore la grâce de son maître; un sage ermite les détourne également de ce meurtre inutile. A quoi bon tuer un malheureux qui court de lui-même à sa perte? Et le clairvoyant ermite énumère les maux que Christian va endurer :

Le roi, revenant de la chasse, Très las sur sa jument lassée et tête basse. Attiré par le fleuve et la fraîcheur des eaux. S'y baignera, tout seul... caché... par ces roseaux. Et tandis que la cour se sera retirée (Indigne d'entrevoir la nudité sacrée) Le Pauvre, au nom du Dieu juste en qui nous croyons. Viendra, pieds nus, couvert d'un manteau de haillons Et n'ayant rien dessous que sa tunique blanche; Il posera son manteau brun... sur cette branche. Pui s'étant revêtu du bleu manteau du roi. Il sera reconnu par tous, par moi, par toi. Pour le vrai roi, — tandis que le roi véritable, Qui tirait vanité des splendeurs de sa table, Recouvert des haillons du mendiant divin. Ayant faim, ayant soif, criant son nom en vain. Peuple comme nous, pauvre autant que nous le sommes. Souffrira tous les maux qu'il infligeait aux hommes...

Les choses arrivent comme il les a annoncées. Christian met pied à terre, se plonge dans l'eau du fleuve. Ce bain lui est fatal. Dépouillé de ses habits, de son manteau, il tombe au dernier degré de l'obscurité et de la bassesse. Comme ce qu'on honorait exclusivement en lui était

l'appareil royal, à peine en est-il dépossédé qu'on le bafoue. Alors son désespoir éclate dans une scène véhé-

, mente et tragique, la plus belle de l'ouvrage. Il crie son nom, son titre; il réclame sa couronne volée; on le traite en dément, on le regarde avec pitié; la charité du

'< Bouffon, qui se penche sur sa détresse et le console, lui est plus douloureuse que le mépris des passants... Qui donc le reconnaîtra si ce serviteur le méconnaît? Et la bonté se détournant, il invoque la haine; ce fleuve, rouge du sang qu'il a fait verser, ce fleuve gros de cadavres qu'on y a jetés sur son ordre, il s'adresse à lui, il le supplie de parler, de vomir son nom exécré, de le proclamer roi en le maudissant. Les flots sanglants et les blêmes victimes ne répondent point.

Vous dont j'ai fait des morts vous serez mes témoins' Soyez remerciés pour vos cris d'anathème, Cadavres' — Criez tous : « C'est lui! le roi lui-même! Christian! » Soulevez vos bras, tendez vos doigts; Dénoncez-moi, hurlant avec toutes vos voix : <( C'est lui le roi, le roi qu'on hait, mais qu'on redoute! »

Il y a de la grandeur dans cet épisode. C'est une trouvaille de dramaturge et de poète. Ici M. Jean Aicard réussit à faire passer en nous son frisson... Que n'est-il demeuré à ces hauteurs? Il en redescend trop vite; il tourne en rond, il piétine, esclave d'une situation immobilisée. L'acte suivant, rempli de l'éternel rugissement du roi spolié, éveille une impression de vide et de lenteur; il est en somme inutile, et la pièce gagnerait à ce qu'il fut condensé et fondu avec le précédent. L'auteur, n'ayant rien de substantiel à y introduire, s'amuse à la bagatelle. Il exprime dans des couplets renouvelés de l'oraison funèbre d'Yorick la sérénité des squelettes, heureux de goûter sous terre un apaisement définitif. Ceci n'est qu'un hors-d'œuvre moins gai que la ballade des cadets de Cyrano, moins gracieux que la chanson de la brise des Bouffons.

Le reste n'existe guère... Des bannis traversent le théâtre, à pas pesants; l'un d'eux ramasse quelques pincées de poussière pour les transférer au lieu de son exil et y semer des grains de blé. Christian et son Fou, mourants de faim, sont rançonnés par des brigands, réduits à se nourrir de racines et d'eau fraîche, secourus par un cliarbonnier, le père de Marie. Vous ne soupçonnez pas le degré d'indifférence que nous inspirent ces divers incidents. Leur insignifiance s'aggrave de leur solennité même. Ah! si l'auteur nous eût avisés qu il ne s'agissait là que des images légères et fugitives d'un rêve! Il les présente trop sérieusement. Demander au public de s'apitoyer sur la détresse verbeuse de ce monarque, de ce bouffon, c'était trop exiger de sa patience et de sa crédulité. Voilà la faiblesse de M. Jean Aicard. Malgré le secours que lui apportait la inusique charmeuse et caressante de Massenet, il n'a pas pu ou n'a pas su envelopper ses personnages de cette atmosphère tout ensemble idéale et terrestre dont les comédies de Shakespeare et de Musset sont imprégnées et qui font que les figures qui s'y meuvent sont au-dessus de l'humanité et que pourtant elles vivent. C'est le secret du génie. Peut-être un autre jour, avec un sujet plus favorable, et si les dieux lui veulent du bien, parviendra-t-il à ces sphères supérieures de la beauté dramatique et lyrique; il les a effleurées dans sa superbe scène du second acte; il ne s'y est point maintenu. Cependant, au quatrième, l'épisode de la flagellation de Christian n'est pas dénué de force. Le pitoyable despote vide jusqu'à la lie la coupe d'amertume; toutes ses scélératesses, les décrets qu'il a signés, les persécutions qu'il infligea à ses sujets, se retournent contre lui (le cauchemar continue). Convaincu de conspirer contre son successeur, et quoiqu'il eût refusé de seconder la lâche ambition de conjurés qu'il méprise, il est lié à un arbre, sommé de déclarer qu'il n'est pas le vrai roi, et qu'en invoquant ce titre il a menti. Son orgueil se révolte; la force brutale en a raison; sa chair

saigne, sa fierté est vaincue. Il courbe la tête, il s'humilie. Et la voix mystérieuse, la voix rédemptrice s'élève. Le divin Pauvre surgit. Estimant que le criminel a suffisamment expié, il le libère, et le voyant converti, il lui pardonne. (Cette conversion serait plus méritante si elle était due au repentir spontané du coupable, et non à la rude correction qu'il a reçue, au remords de ses fautes et non pas aux coups de fouet... Car enfin il ne nous est pas prouvé que, sans eux, Christian fût rentré dans le droit chemin.) Ses épreuves sont finies. Il peut regagner son palais. Lorsque le bouffon prononcera ces mots fatidiques : La beauté, bien suprême^ il sortira de son lourd sommeil. En efîet, au dernier acte, sur le trône où nous l'avions vu s'endormir, il se réveille, transformé, régénéré; le tigre est devenu mouton; il comble de faveurs son vieux ministre disgracié, il tend la main à ses ennemis; si jamais son peuple s'insurge, il usera envers lui de clémence, il autorisera toutes les grèves, et s'il le faut absolument, se fera socialiste.

'^ Quand la colère gronde au cœur d'une cité,

* Cherchons d'abord pourquoi le peuple est révolté. A tous les maux, il sied qu'un vrai roi compatisse, La révolte est souvent un cri vers la justice.

Christian est mûr pour le régime parlementaire. Ayant été très dur, il sera très faible. Et l'aimable Marie, sa compagne, ne manquera pas de l'entraîner dans cette voie. Elle réalisera le rêve ingénu qu'elle a formé :

* ... Si j'étais reine, moi, Un jour, — je conduirais mes nations chéries, Au soleil, sur le flanc des montagnes fleuries. Je serai attentive aux loups, aux ours grondants. Qui rôdent dans la nuit et font claquer leurs dents... ... Si j'entendais l'agneau qui fuit, qui s'épouvante, J'irais, je le prendrais, je serais sa servante... Je le rapporterais au milieu des troupeaux.

J'ai dit ce qui manque à cet ouvrage, ses imperfections, ses inégalités, ses lacunes; mais il en émane une si grande bienveillance, un si fervent amour de la justice, une foi si robuste dans le progrès humain, qu'on ne peut se défendre d'en être touché. Une âme liliale s'y épanche, l'âme du plus optimiste des poètes, l'âme d'Aicard.

La pièce est montée avec luxe et interprétée avec conviction. Je suis de ceux que les longs hululements de M. Max, la plaintive et monotone mélopée de sa diction importunent, mais je reconnais qu'il a de la puissance, l'instinct des attitudes et des gestes, le sens du lyrisme et une action considérable sur la foule.

Renaissance : La femme nue^ pièce en quatre actes.

Je crois que la Femme nue est l'œuvre la plus complète, la plus harmonieuse et la plus belle que M. Henry Bataille ait écrite. Sa beauté essentielle vient de sa simplicité... Tout à l'heure, quand j'en exposerai le sujet, sans doute le jugerez-vous banal. Un homme épouse la compagne de ses mauvais jours, puis il se lasse d'elle; il aime une autre femme et quitte pour celle-ci sa fidèle associée... Y a-t-il rien de moins original qu'une telle aventure?... Pourtant elle nous a profondément attachés et émus. Et cela, c'est le triomphe de l'auteur.

Il ne doit son succès ni aux complications de l'intrigue, ni à la surprise des coups de théâtre, ni à l'emploi des petits moyens scéniques, ni au scintillement artificiel du dialogue; il le tire uniquement de la sincérité des sentiments, de la vérité des caractères, et de la pitié tendre et tragique dont sa pièce est imprégnée... En l'écoutant, nous avions la sensation même de la vie, mais de la vie observée par un artiste, par un poète, en qui s'unissent à un degré rare la lucidité psychologique et la sensibilité... 11 semble que, cette fois, M. Henry Bataille

se soit dépouillé de ses défauts pour ne laisser s'épanouir que ses dons merveilleux.

Point de subtilités paradoxales ou d'obscurité — comme dans la Marche nuptiale et Poliche. L'ouvrage est clair, direct, développé selon la large méthode classique... Il est sain (entendez : exempt de toute inquiétude maladive). Les quelques imperfections qu'on y peut relever visent l'accessoire et non le principal. Je serais tenté de le qualifier de chef-d'œuvre, s'il n'était téméraire d'user d'un pareil terme et de devancer l'opinion de l'avenir... Il y a cependant un signe qui ne trompe pas : le petit frisson qui à de certaines minutes se communique au public et lui donne la certitude qu'une chose profonde et définitive a été dite... Plusieurs fois, l'autre soir, ce frisson révélateur nous a secoués...

Le premier acte se déroule dans le hall du Grand Palais des Champs-Elysées, durant le Salon. Autour des tables du buffet circule la foule papillonnante et tumultueuse des peintres. C'est le jour où ils désignent le titulaire de la médaille d honneur; l'effervescence du scrutin les anime. M. Henry Bataille a fort spirituellement rendu leur agitation, ainsi que la truculence pittoresque de leur langage. Il connaît ce milieu pour l'avoir traversé; il l'évoque avec une vivacité piquante. Ce ne sont que des silhouettes à peine entrevues; chacune d'elles est marquée d'un trait précis.

Voici le vieux « maître » respectable, académicien, dignitaire de la Légion d'honneur, à qui les jeunes témoignent un respect nuancé* d'ironie; il les déteste et leur sourit, afin de n'avoir pas l'air trop « pompier ». Voici le caricaturiste aux saillies meurtrières, sourdement enragé d'être confiné dans ce rôle, de ne pouvoir l'agrandir... « Depuis quinze ans il a de l'esprit, murmure un confrère : c'est beaucoup!... » Voici les candidats, rongés d'impatience et de jalousie. Voici « ceux du Champ de Mars », venus là en curieux goguenards... Voici deux petites bonnes femmes qui posent le nu à Montmartre et

se passionnent pour cette bataille où l'intérêt et la gloire de leurs « patrons » sont engagés... Leur bagout fleure l'argot d'atelier et le relent de brasserie. « Ah! les mufles, s'écrie l'une d'elles, on voit bien qu'il sont de l'atelier Bouguereau!... » L'autre raconte l'histoire d'un ami intime qui l'a froissée dans ses convictions esthétiques : « Monsieur, lui a-t-elle signifié, je vous prie de sortir immédiatement de mon lit... Et que je ne vous voie plus jamais!... » Les mots s'entrechoquent : les « rosseries » volent et sifflent comme des flèches... C'est un brouhaha, une cohue... Les chapeaux de paille de la bohème se mêlent aux « tubes » de l'Institut; sous la blague ou la camaraderie des propos échangés, on discerne l'âpreté de la concurrence, la fièvre de la lutte... Et tout cela est mis en scène avec une étonnante dextérité; cela est « vécu », cela grouille...

A une table est assis le peintre Pierre Bernier. On l'entoure, car il a des chances de succès; les suffrages semblent le favoriser au détriment de son concurrent, l'excellent père Gertin... M. Guitry a modelé le personnage d'après nature, il l'a fait « ressemblant » ; nous avons tous rencontré, descendant de la Butte, ce grand garçon, sanglé dans son pantalon à la hussarde, dans son étroit veston au col droit, le feutre sur Toreille, la barbe en pointe, genre « Franz Hais »... Pierre Bernier est un beau mâle. Et sa maîtresse, Louise Gassagne, familièrement surnommée « Lolette », l'idolâtre. S'il est un peu nerveux, elle ne tient pas en place. Songez donc : du résultat de cette journée dépend la sécurité de l'avenir. Il est temps de sortir de la « purée ». On doit seize cents francs au crémier. On est à bout de force; on n'en peut plus... Mais déjà Pierre sent monter vers lui les effluves avant-coureurs du triomphe; le marchand de la rue Laffitte Arnheim lui offre, avant de savoir le résultat du scrutin, quarante mille francs de sa Femme nue, le clou du Salon, et des cinq premiers tableaux qu'il produira par la suite. Pierre en exige soixante mille et les

il^.

obtient... L'acclamation, la bousculade des copains empressés à le louer lui annonçant la victoire... Ça y est... On lui broie les mains, on l'embrasse, M. le ministre des Beaux-Arts achète la Femme nue pour le Luxembourg. « Ma chère, dit-on à Lolette, votre derrière est acquis par l'Etat! » Quelle ivresse elle éprouve! Pierre va mettre le comble à son bonheur. Quand le flot s'est écoulé, demeurés seuls, ils causent ensemble... Cet entretien achève d'éclairer leurs sentiments respectifs, leur état d'âme... Il est charmant et très doux...

Pierre, attendri par les émotions de cette apothéose, annonce à sa compagne le dessein qu'il a formé de l'épouser. Et comme elle l'écoute, éblouie :

■ — Tu as été bonne, courageuse dans les sales jours et chic... Je te dois des années de bon temps, et un bon bout de cette médaille... C'est bien le moins qu'on se marie... Je l'ai promis... Je tiens parole.

Lolette n'en croit pas ses oreilles. Sa joie éclate en jolis traits naifs : « On se mariera à l'église, pas? » On jouira, enfin, de la vie! On sera riche : « Je me payerai le costume de bicyclette en velours dont j'ai envie. » Et la brave fille regrette d'avoir eu un passé, une existence « pas nette », de ne point apporter en dot à Pierre une vertu toute neuve... « Ce n'est pas de ta faute », dit-il.

Et ils se rappellent les premiers mois de leurs amours, lorsqu'elle quitta pour venir à lui le peintre Rouchard: Elle n'avait qu'une chaussette et un bas. Elle était très drôle. Elle est entrée, comme un petit oiseau, par la fenêtre de son atelier. Il l'a gardée... Ah! qu'ils se sont gentiment aimés!... Ils s'aiment encore, oui, mais nous discernons- qu'il y a de leur façon de s'aimer des difr férences. Lolette a pour Pierre une adoration totale, exclusive, faite d'exaltation et de tendresse. Il est son tout, son dieu. Pierre n'est pas tout à fait à ce diapason. Il se laisse adorer. Elle ne souhaite plus rien. Il a soif de quelque chose. On voit poindre, en lui, d'obscurs appér tits d'ambition, de fortune. Tandis qu'il retrace en termes

émouvants ses anciennes détresses, on devine qu'il a une revanche à prendre et qu'il la prendra, car il possède un tempérament de lutteur. Ecoutez-le; sa poitrine se gonfle, sa voix est énergique, son regard ardent :

— On est sur le tremplin^ dit-il. J'en ai eu, des rages, des colères sourdes quand j'allais parmi la poussière des équipages, du luxe des Champs-Elysées, respirer cela avec, dans les yeux et les doigts, la faim de toutes les* matières riches... l'envie de caresser de la paume en passant le bois laqué des automobiles, les chapeaux des femmes, toute cette ivresse de la puissance heureuse. Et je leur criais : Je serai un jour des vôtres! »

Pour Loletle, la bataille est finie, puisque son revende bonheur se trouve réalisé. Pour Pierre, la vie commence. De cette inégalité dans le désir va naître le drame.

Il se noue au second acte... Cinq ans se sont écoulés, Pierre Dernier, adulé, recherché, est devenu le peintre ► du pape et des « belles madames »... Ses portraits se . couvrent d'or. Il ouvre chaque samedi les salons de son hôtel somptueux. La bonne Lolette en fait les honneurs du mieux qu'il lui est possible. Elle n'a pas entièrement acquis l'aisance d'une femme du monde; elle commet des gaffes, dont Pierre est d'autant plus agacé qu'il vise, lui, à la suprême élégance. Il est un peu snob; il poursuit son plan de conquête, Paris lui appartient, et tela. le grise. L'éblouissante et richissime princesse de Chabran a posé devant lui et l'a pris comme amant. Or, cette aventure tourne à la passion... La princesse, esthète, artiste (elle s'est essayée autrefois dans la peinture), otgueilleuse, sensuelle, curieuse, s'amuse de tenir en laisse ce grand enfant célèbre; elle sattache à lui, à tel point qu'elle divorcera, s'il le veut, d'avec son mari septuagénaire, et l'épousera.

Cette vision le tente, le fascine. Avoir à soi une créature admirablement belle et intelligente, et p.ar-dessus le marché ses millions; jouir pleinement de tout ce que 1 existence peut offrir de plus raffiné, de plus exquis, et

l'acquérir d'un coup, sans effort... Gomment résister à ce vertige ? Ils remuent leurs projets encore un peu indécis dans un coin de l'atelier de Pierre, pendant que ses invités du « samedi « observent les ébats d'une petite danseuse anglaise. La jalouse Lolette s'inquiète de cette intimité ; la princesse l'apaise aisément par de fausses paroles de sympathie; elle lui offre même effrontément un bijou comme gage d'amitié... La pauvre fille se confond en excuses : elle n'est pas de force... La voilà rassurée... Mais soudain son illusion se déchire. Elle surprend un mot, un baiser qu'échangent ceux qui la trahissent. Elle tombe à terre, froudroyée. Ah! quelle réalité cruelle mademoiselle Bady a su imprimer à cette scène! Ses plaintes de bête blessée vous étreignent la gorge ; elle a une façon de repousser le flacon de sels que lui apporte son mari affolé, qui signifie : « Tout est fini. Je n'ai plus qu'à mourir... » Il s'empresse auprès d'elle, il cherche gauchement à la consoler : les mots ne viennent pas, ou bien ce sont des mots maladroits; ils blessent au lieu de guérir : ils jaillissent du cerveau et non du cœur; et l'on devine que si Pierre souffre de la douleur qu'il a causée, il en est encore plus « embêté » que chagrin.

De ces choses, se dégage une extraordinaire impression de vérité, la certitude que « cela a dû se passer ainsi », et que l'auteur nous fait marcher sur un terrain absolument ferme et solide... Il a des trouvailles... A un moment, Lolette, non encore instruite de son malheur, en a le pressentiment. Elle s'écrie : « On dirait que tout se retourne contre moi ce soir, que tout est combiné. Je viens tout à coup de me sentir seule! » En effet, la solitude morale s'épaissit comme un brouillard autour d'elle: et cette sensation, nous aussi, nous l'avons eue. Et l'exclamation de Lolette la traduit exactement, de telle sorte qu'elle exprime à la fois et son propre sentiment et le nôtre. C'est une petite merveille de psychologie intuitive... Nul n'excelle comme M. Bataille à saisir l'insaisissable, à fixer les nuances fugitives, les complexités de l'atmo-

sphère où se meuvent ses personnages... L'auteur de la Femme nue est un voyant... Il y a toujours un prolongement à ce qu'il écrit; et ce qu'il n'exprime pas formellement, il le suggère.

Le troisième acte nous transporte chez la princesse, ou plutôt chez le prince de Chabran. Ce grand seigneur use paisiblement des biens qu'il a acquis en vendant son nom ; il a su s'assurer une vieillesse dorée et molle et prétend que la quiétude n'en soit point troublée. Il accueille avec froideur une démarche de l'irritée et lamentable Lolette, qui, résolue à défendre son bonheur, vient lui proposer de se liguer avec elle contre l'ennemi commun, et de s'opposer au divorce que réclament les amants. Une alliée aussi maladroite, aussi vulgaire que cette pauvre fille, lui répugne. Et puis sa stratégie est tout autre; il n'accordera pas le divorce : il le négociera. II conseille à Lolette d'imiter sa sagesse et de tirer parti de la situation. Il ne réussit pas à la convaincre; il la renvoie humiliée et désespérée, et s'occupe aussitôt de régler, avec sa femme, les conditions auxquelles il consentira à la laisser libre. Un avoué assiste à cet entretien d'affaires. Le prince énonce nettement ses exigences : il veut cinq cent mille francs en de bonnes valeurs négociables. M. Bataille, craignant d'ofïenser le public par l'excès de vilenie du personnage, lui imprime un petit sursaut de dignité, quand il le montre refusant de céder à la princesse le portrait d'une ancienne maîtresse, d'une célèbre comédienne, qui lui fut chère. Pour le reste ils tombent d'accord. Et le prince, courtoisement, serre la main de Pierre Bernier, envers qui il n'épouve aucune haine. C'est un mari honoraire et spirituel dans le goût du dix-huitième siècle; il est cynique et très distingué : et Tart attentif de l'interprète, M. Armand Bour, lui communique une allure tout ensemble correcte, discrète et rusée, des plus impressionnantes...

Alors éclate, entre le couple adultère et la femme délaissée, l'explication violente et inévitable. Lolette n'a

pas quitté l'hôtel; cachée au fond du jardin, elle attend que Pierre et la princesse soient en tête à tête, et surgit... Toute sa pauvre âme bouleversée s'épanche en des paroles véhémentes, amères et confuses. Elle menace, elle supplie, elle crie, elle pleure, elle se redresse furieuse et s'écroule abattue. Pierre cherche à lui faire entendre raison; mais bien loin de la calmer, il la meurtrit davantage :

— Il y a des fatalités qui nous sont supérieures, dit-il; je les subis. Sauve ta vie en dehors de moi; tu le peux, je t'assure. ..

lEt la princesse intervient, de la façon la plus froissante, en ofîrant de l'argent à la malheureuse. J'avoue que ce manque de tact ma choqué; je ne l'ai pas compris. Et c'est ici le point faible de l'ouvrage. Le caractère de Pierre, très lucidement exposé en ce qui touche Lolette, reste un peu obscur à l'égard de la princesse; et la princesse nous est elle-même insuffisamment connue. Il manque, entre les deux amants, une scène décisive, plus explicite que la scène trop rapide et superficielle du second acte. Il eût fallu que leur passion fût peinte sous des couleurs vives et fortes, car son seul paroxysme justifie et excuse leur férocité... Or, cette passion, dans la pièce, ressemble plutôt à un flirt sensuel et cérébral. Et puis la princesse agit et parle en personne brutale, en parvenue... Si elle n'est que cela, il eût été nécessaire de le dire...

Toute la noblesse, toute la délicatesse que n'a pas la grande dame, se retrouve chez l'humble fille du peuple. Elle repousse fièrement l'avilissante charité dont on la soufflette. « Je n'en veux pas, de votre sale argent... » La princesse met Pierre en demeure de choisir : « Une de nous deux doit vous dire adieu pour toujours. » Lolette, dans un élan désespéré, essaye de le fléchir; sa prière déchirante attendrirait les rocs les plus durs.

— Tu n'as pas le droit de me laisser... Tu m'as tirée de la boue; tu as exigé que j'aie une âme, de l'éduca-

tion, de l'honorabilité. Je suis devenue la femme que tu as voulu. Je ne peux plus redevenir l'autre.

Il est ému — comment ne le serait-il pas?... mais non ramené, non converti... Lolette sent l'inutilité de son effort. Elle accable d'injures ses bourreaux, puis elle griffonne d'une main frémissante sa demande en divorce et la leur jette au visage... C'est elle maintenant qui leur fait l'aumône... Puis elle s'enfuit, dans un immense sanglot... Et Pierre demeure immobile. Faut-il qu'il aime, pour être aussi lâche! .. Non, décidément, on ne nous a pas fait assez sentir l'effroyable tyrannie de cet amour... Pierre nous stupéfie... Nous ne concevons pas son attitude... Une sorte d'instinct impérieux, irréfléchi, devrait le pousser à secourir d'abord le pauvre être affolé, en danger de mort (il a certainement vu passer dans ses yeux l'ombre du suicide), quitte à l'abandonner à nouveau pour revenir vers sa maîtresse...

— Partiras-tu avec moi demain? demande celle-ci.

— Oui.

— En ce cas, tu peux la suivre...

Nous arrivons au dénouement... Il est précédé d'une

scène à laquelle aucune autre, dans l'œuvre de M. Bataille, ne saurait être comparée, et qui égale les plus belles scènes du théâtre de tous les temps; elle traduit avec une sincérité et une force admirables des sentiments éternels. C'est là, particulièrement, que le petit frisson tragique dont je parlais a passé sur nous.

La triste Lolette a tenté de mettre fin à ses jours en se tirant un coup de revolver; le projectile a dévié; et elle achève sa convalescence, couchée dans le lit virginal, parmi les blancheurs antiseptiques d'une maison de santé. Elle est physiquement hors de péril, mais moralement toujours malade. Une douleur est au fond de ses prunelles fixes, sur son front soucieux. On la dorlote, on la soigne. La princesse lui apporte des fleurs et prononce des phrases de pitié et de regret. Pierre se penche affectueusement à son chevet; et quand il juge que ses forces

sont revenues, il lui parle avec franchise et douceur... Ils ne peuvent demeurer dans une situation équivoque; ils doivent envisager l'avenir. Et Pierre fait part à la convalescente de ses projets. Et d'abord il la rassure. Plus de rupture. Plus de divorce. Lolette, par l'extrémité de son désespoir a rivé la chaîne qui les lie. Elle ne sera pas brisée. Lolette restera madame Dernier. Il va l'installer à Cannes, confortablement; il ira la retrouver le plus souvent possible, il lui donnera une part de sa vie. La blessée ne songe qu'à la seconde part, celle qu'il lui refuse. A qui l'offrira-t-il?... A Vautre, sans doute... Un jaloux reproche lui monte aux lèvres. Et Pierre sent malgré lui l'impatience le gagner, et la colère... En somme, il fait à cette femme un immense sacrifice; il renonce au mariage de son choix, il continuera de vivre en marge, au lieu de s'épanouir dans la plénitude de la liberté et du bonheur. Et elle n'est pas contente, et elle demande plus encore! Eh oui, elle aime, elle voudrait être aimée, et elle sent bien qu'il n'y a que de la sollicitude froidement conjugale et de la compassion dans tous les discours de Pierre.

— Hélas! gémit-elle, chacun de tes mots me crie : « Je ne t'aime plus. »

— Qu'est-ce que ça fait? dit-il durement.

Le morne abattement qu'on lui oppose l'irrite.

— Bon, reprend-il, la victime d'hier se transforme; je vais subir le poids de ses exigences... Ça ne se commande pas, l'amour... Et si je ne l'ai plus! Oh! la geôle, la prison du devoir! Obligé d'être bon toujours, parce qu'on a été bon une fois... Gela donne envie de tout casser.

— C'est affreux, c'est affreux... reprend la pauvre Lolette.

Il s'efforce de la convaincre, de l'amener à une conception moins intransigeante des choses. Il éprouve pour elle une amitié infinie^ il voudrait la voir souriante, heureuse. N'est-ce pas là de l'amour? Et ne peut-on vivre

sans une autre sorte d'amour qu'il ne saurait plus lui donner? Oui, mais c'est justement celui-là dont elle est avide. Il trouve cette jolie définition : « L'amour ne meurt pas; il change, comme nos corps, en vieillissant; il porte, comme nous, des visages de vingt ou de quarante ans. » Et devant le silence crucifié de Lolette, les rancœurs, les lassitudes amassées en lui se déversent comme d'un vase trop plein. Il faudrait citer toute cette confession, ce lamentable aveu d'impuissance :

« Ah! que je voudrais t'aimer de la même façon qu'autrefois, comme tu m'aimes encore, toi!... Mais si je ne peux pas pourtant!... C'est une chose affreuse que de voir mourir en soi son amour d'autrefois... C'est comme un enfant à qui l'on voudrait porter secours, à qui l'on dirait : « Mon petit », et qui disparaîtrait dans vos bras, plus on serrerait... »

Et il ajoute dans un élan désespéré pour apaiser son amie :

« On peut vivre sans amour... avec de la tendresse... Prends ce que je te donne, va... Je t'assure que c'est bien... Ce que j'éprouve pour toi est considérable Je ne sais pas de quel nom on peut nommer ce sentiment-là... Mais si tu pouvais l'appeler de l'amour... ah! tu ne sais pas le plaisir que tu me ferais... »

Ces paroles profondes, Guitry les arrachait de luimême avec un accent si tragique dans sa simplicité, que toute la salle frémit. On sentait que c'était le fond, le tréfonds d'un faible cœur humain en détresse qui lui montait aux lèvres. Et tous nos cœurs tressaillirent... Ici, vraiment, M. Henry Bataille est arrivé à l'absolue beauté; il fait toucher du doigt l'éternelle misère de l'amour, du terrible combat où les adversaires sont inégalement armés, où toujours se mesurent deux égoïsmes. Lolette est égoïste, puisqu'elle veut la possession exclusive de l'être qui a cessé de lui appartenir; égoïste, Pierre l'est aussi, puisqu'il immole à la maîtresse qu'il aime l'épouse qu'il n'aime plus. Et chacun d'eux obéit à

l'implacable logique de la nature. Et faisant un douloureux retour sur nous-mêmes, nous ne blâmons pas ces malheureux, nous les plaignons. C'est une pauvre femme! C'est un pauvre homme! C'est la pauvre humanité ! . . .

La pièce s'achève sur cette mélancolie... Lolette trouve une aide inespérée en la personne de Rouchard, l'ancien amant qu'elle a quitté pour Bernier. Nous avons vu rôder autour d'elle ce brave garçon, qui n'a cessé de lui être attaché; il s'est écarté tant qu'il l'a crue heureuse; quand il la sait malheureuse, il se rapproche. Il lui tend les bras; elle s'y blottit; il l'emporte dans le vieux nid demeuré désert; elle y retrouvera, à défaut du bonheur, le calme, le repos, la douceur d'un dévouement attentif et fidèle, et sans doute, peu à peu, la paix et l'oubli, car il n'est pas de si saignante plaie que le temps ne cicatrise... Et cet apaisement aussi est très triste.

Jamais M. Henry Bataille ne nous avait si intimement touchés; jamais il n'avait si purement mis en valeur les nobles qualités qui lui sont propres. Il est poète, et par l'extrême délicatesse de sa sensibilité, et par le charme du verbe. Il pétrit d'une main fine et savante ses personnages; sous sa caresse légère, ils s'animent, ils respirent; sans appuyer, il les creuse jusqu'au tuf; sa lame d'acier aiguë et flexible les dissèque et ne leur ôte pas les grâces ondoyantes de la vie; pareil, en cela, à Gabriel d'Annunzio, il a des images délicieuses qui se gravent dans l'esprit et ne s'en effacent plus...

Ecoutez, au premier acte, Lolette analyser la joie qu'elle éprouve, quand elle pose devant son peintre aimé : « Lorsque je suis nue devant toi, je ressens quelque chose de si violent et de si tendre à ne pas bouger pendant des heures, sous le frôlement de ton regard qui va et vient, passe et me brûle!... J'entends ton souffle, là-bas, derrière les pinceaux, et il me semble que j'allaite un grand enfant chéri. »

Et je ne dis pas que de telles phrases ne semblent un peu cherchées, dans la bouche d'une fille dénuée de culture. Mais elles expriment une sensation si juste! Plus loin, le « patron » à cheveux blancs, Garzin, vante à son disciple la prééminence de la femme primitive et naturelle sur la créature compliquée qu'un excès de civilisation a pervertie. 11 a lui-même épousé sa cuisinière. Il prêche pour son saint :

" Quand je reviens, le soir, de la plage brouillée, tout content de la journée de travail, d'avoir bien compris le sens et la grandeur de la solitude... oh! alors, comme elle est belle!... comme il fait bien partie de toutes ces choses, notre vieil amour dans sa rusticité ! »

Je pourrais multiplier ces exemples... M. Henry Bataille compare sa candide héroïne, abandonnée par le compagnon qu'elle a vaillamment assisté, durant les jours d'épreuves, à ces chevaux de renfort que l'on n'attelle que pour la montée, et dont on se délivre lorsqu'on n'a plus besoin d'eux. Ce sont des traits qui illuminent et résument un caractère. Celui de Lolette est un modèle; et je ne pense pas que Ton puisse atteindre à une perfection plus pénétrante...

Il a rencontré en Mlle Bady une interprète intelligente et émue; la comédienne a rendu, avec un tact supérieur, tous les aspects, toutes les intentions du rôle, l'allégresse enfantine, la confiance, puis le désarroi et l'afîolement de l'être désarmé devant un faisceau de forces redoutables et hostiles, enfin sa passivité et son muet désespoir. Mlle Bady a d'autant plus de mérite d'avoir si bien traduit lout cela, qu'elle est plutôt vouée, semble-t-il, de par ses affinités, à l'expression de sentiments plus complexes. C'est pour elle un grand succès.

M. Guitry, Mlle Mégard l'ont partagé; Mlle Mégard, séduisante et belle à miracle, la plus merveilleuse princesse qui se puisse imaginer; M. Guitry, impeccable et puissant psychologue, collaborateur du dramaturge, auquel il prête le secours non seulement de son talent,

mais de son autorité, de son expérience consommée de manieur de foules...

a Les personnages, a écrit M. Henry Bataille, doivent se mouvoir libres, et agir selon eux et non pas selon les besoins de la cause. C'est eux-mêmes qui doivent conduire l'œuvre, non l'œuvre qui doit les conduire... » Cette définition donnée par lui de la bonne pièce de théâtre, il s'y est étroitement conformé. Je suis heureux de célébrer sa victoire...

Renaissance : Samson^ pièce en quatre actes.

Qu'on aime ou non le talent de M. Henry Bernstein et la tendance générale de son œuvre, on ne peut lui refuser deux qualités essentielles : le mouvement et la force. Il est, à un degré éminent, homme de théâtre; il a le don inné de cet art. 11 sait trouver, développer les situations, imprimer aux caractères un relief puissant; ce qu'il dit n'est pas toujours nuancé ni délicat; cela passe la rampe; on en est remué; on subit la fascination de cette énergie. J'imagine qu'une femme qui cède à la violence éprouve envers son séducteur non haï, mais trop brutal, un sentiment particulier où l'effroi se mêle à l'admiration. C'est un peu celui que M. Henry Bernstein inspire à la foule. Elle a la sensation d'être violée par ce mâle, et ne lui en tient pas autrement rigueur. Somme toute, il la domine, il la conduit où il veut. Elle est domptée. Le succès de la Rafale et du Voleur s'explique par ces causes...

Dans Samson il y a quelque chose de plus, comme une velléité d'attendrissement. Il semble que l'auteur ait fait effort pour se montrer moins sec et moins dur qu'à l'ordinaire. Le principal rôle féminin de l'ouvrage est imprégné d'une sensibilité qui m'a agréablement surpris. Et si

l'intention de M. Bernstein'n'a pas frappé. le public autant qu'il l'eût fallu, la faute en est à Mme Simone Le Bargy* qui l'a mal mise en lumière, et a composé à contre-sens* son personnage. Je préciserai tout à l'heure cette erreur d'interprétation.

Une discussion de famille ouvre la pièce et définit nettement, dès l'abord, le millieu social et la physionomie des protagonistes. Nous sommes dans le « grand monde », chez le marquis et la marquise d'Andeline, gens de haute lignée, mais de fortune médiocre, et qui, pour redorer leur écusson terni, ont dû se résoudre à unir leur fille Anne-Marie à un financier suspect, Jacques Brachard. Ils o-nt encore un fils, Maximilien, noceur, bon garçon, pilier des cabarets de nuit, doué d'intelligence et de quelque esprit, — on l'appelle de La Rochefoucauld de chez Maxim, — colorant de mots d'argot ses propos cyniques. Il ressemble beaucoup au joyeux Paul Gostard de Lavedanet accueille ironiquement la semonce que ses parents — irrités des désordres de toute sorte auxquels il se livre — croient devoir lui infliger. Il leur fait entendre et même il leur dit expressément qu'il n'a point de leçons à recevoir d'eux, leur propre conduite n'étant pas à l'abri de la critique. Ceux-ci lui reprochent de « taper » sans mesure son beau-frère Jacques Brachard. Mais eux> mêmes ne vivent-ils pas de l'argent que leur procure l'agiotage de leur gendre?

— Chacun fait son beurre ici, s'écrie-t-il, et vous vour lez que moi je sois « chocolat » !

Comme sa mère s'indigne de la vulgarité de ces propos, médit de Jacques Brachard, et se plaint du discrédit que ce mariage à jeté sur leur arbre généalogique, il la crible d'épigrammes, il lui lance au visage quelques bonnes vérités.

— Tu pouvais choisir entre le nom et le sac... Tu as pris le sac... Tiens le coup!...

La querelle, s'envenimant, nous révèle la biographie de

HENRY BERNgTEIN. 31

l'aventurier et annonce son entrée. Jacques est issu des bas-fonds de Marseille; audacieux, inventif, possédé d'ambition, désireux de s'élever, il a joué des coudes, il a fait tous les métiers, exploré tous les pays, conquis à la force du poignet le premier million qui fut la source de ses colossales richesses. Il possède la plus grande partie des actions des Cuivres égyptiens. Au Caire, il a été pacha; à Paris, il rêve de devenir un gentleman considéré, un des rois de la « gentry ». C'est dans ce dessein qu'il a sollicité l'alliance du marquis d'Andeline, sachant très bien qu'on lui ferait grise mine, mais ressentant une joie orgueilleuse à braver le scandale et la médisance, à s'imposer en bloc, avec son passé douteux, à cette aristocratie qu'il méprise.

— Il veut les gens de la haute, dit Maximilien en ricanant, il les aura...

Déjà, effectivement, il a domestiqué ses beaux-parents, qui, ayant besoin de lui, le ménagent. Rien n'égale la vilenie de ce couple. Le marquis est d'une distinction, d'une urbanité accomplies. La marquise a grand air. Sous cette façade se dissimule la pire bassesse d'âme. Ils se servent de leur gendre et le haïssent, reconstituent, grâce à ses conseils, leur patrimoine détruit, et le déchirent par derrière, hypocritement. Qu'il trébuche en chemin, il n'aura pas de plus cruels ennemis.

Brachard n'est guère mieux traité par sa femme. Anne- Marie le déteste, mais cette aversion a des mobiles infiniment plus nobles. Elle provient du dégoût que lui inspire tant de pourriture morale et d'abjection. Songez que la malheureuse n'a jamais respiré un souffle d'air pur. On l'a vendue, par intérêt, à l'homme qui la convoitait et s'est saisi d'elle comme d'une proie; elle a cédé, en l'épousant, aux avides calculs de sa mère. Elle étouffe dans cette atmosphère empoisonnée; elle a voulu rompre les grilles de sa prison; elle a pris un amant, Jérôme Le Govain, et s'aperçoit bientôt qu'elle n'a pas gagné au change et que ce sot avantageux ne lui apportera point le

réconfort et l'appui souhaités. Elle court après un rêve qu'elle cherche vainement à atteindre. Et c'est ici que Mme Simone Le Bargy me semble avoir trahi le dessein de l'auteur. Quand elle cause au premier acte avec Jérôme Le Govain, son accueil, son attitude égarent le spectateur et l'engagent sur une fausse piste. Cette conversation est très significative. Brachard doit aller ce soir même à Londres. Anne-Marie, ayant une nuit de liberté, l'offre à Jérôme ; l'époux parti, elle ira rejondre l'amant, et délibérément, sans presque se cacher, elle désertera jusqu'au lendemain le domicile conjugal.

Le Govain est légèrement effaré de cette imprudence ; il est, lui aussi, le commensal du banquier; il navigue dans son sillage; une spéculation lucrative sur les Cuivres égyptiens l'a couvert d'or; mis en goût, il a forcé sa position; il serait désolé qu'un fâcheux esclandre, lui aliénant Brachard, le privât d'une amitié si fructueuse...

— S'il s'aperçoit de ta fugue, demande-t-il, que répondras-tu ?

— Pas un mot. Je hausserai les épaules; je ne rends pas de comptes à ce monsieur.

La fatuité du bellâtre, qui se juge irrésistible, s'épanouit. Faut-il qu'on l'aime pour s'exposer au danger! Mais Anne-Marie le remet au point :

— J'aurais pu t'aimer terriblement... Je t'aime moins qu'autrefois. Tu m'apparaissais insouciant, chic... Tu n'es pas insouciant, tu n'es pas très chic.

Il s'étonne de ces restrictions, il les attribue à un petit manège de coquetterie; elle insiste et va au bout de sa pensée.

— Je veux m'évader, une nuit durant, de ma maison, de ma geôle. Je veux que notre fuite me grise. Je vois l'avenir si désespérément laid! Cette nuit de liberté, c'est mon aventure; ce sera mon souvenir... mon refuge.

Rassemblez ces traits; ils éclairent lumineusement la psychologie d'Anne-Marie. C'est une révoltée, une pas-

sionnée, un être de droiture et d'orgueil qui a la nostalgie de la propreté morale. Une insatiable soif d'illusion la dévore: elle s'est précipitée dans l'adultère pour l'étancher, uniquement, et non par curiosité ou dépravation. Or, regardez Mme Le Bargy; elle est lasse, ses yeux sont neurasthéniques, elle a l'allure d'une vicieuse insatisfaite, d'une femme blasée, que rongent le dégoût de toutes choses et l'ennui de vivre. C'est le contraire du personnage. Anne-Marie ne s'ennuie pas, elle s'insurge, elle bouillonne intérieurement; le désordre où elle s'abandonne n'est que l'inquiétude de son immense appétit d'honnêteté; elle se perd pour se prouver à ellemêne qu'elle est libre... Figurez-vous une Bartet jouant le rôle; elle nous eût fait sentir ces nuances. Mme Simone Le Bargy passe à côté. Si elle les voulait exprimer, elle y réussirait, rien n'étant impossible à la souplesse de son grand talent; elle ferait bien de les introduire dans son jeu : cela est nécessaire à la compréhension de l'ouvrage, cela en prépare le dénouement et le rend intelligible.

Si Brachard excite en Anne-Marie une invincible répulsion, en revanche, lui, il l'adore; il s'est payé, comme un objet de luxe, cette fille de noblesse, et il souffre de ne pas l'avoir obtenue de son plein consentement; il la sent hostile; il voudrait la conquérir. Il est de ceux que l'obstacle irrite, car ils sont accoutumés à vaincre. Sa passion va devenir terrible sous l'impulsion de la jalousie. Pour éveiller chez lui ce tourment, M. Bernstein s'est servi d'un assez vulgaire moyen de théâtre ; il a créé dans ce but une figure qui se mêle artificiellement au drame. Il suppose qu'une certaine miss Grâce Ritherford est éperdûment amoureuse du beau Jérôme et qu'elle se venge de ses dédains en prévenant le mari. Nous voyons rôder cette femme énigmatique, à qui Mlle Roggers prête sa physionomie séduisante et perverse. Elle a surpris quelques mots de l'entretien I d'Anne-Marie et de Jérôme, elle se laisse perfidement

interroger par Brachard, lui conseille de ne pas quitter Paris, et de reparaître à l'improviste. Il écoute cet avis; il feint de se rendre au train de minuit quarante-cinq, tandis que sa femme, délivrée, regagne le logis qu'elle fuira tout à l'heure pour retrouver son amant.

Ainsi s'achève une exposition rapide, toute en action, bâtie de main d'ouvrier. Le rude Brachard ne s'y montre encore qu'à l'état de silhouette, mais les propos qu'il échange avec sa femme et ses beaux-parents suffisent à le peindre; nous comprenons de quoi sera capable cet hercule, lorsque la fureur et le désir de la vengeance gonfleront son cou de taureau, armeront ses poings monstrueux.

Le second acte nous transporte dans l'hôtel qu'a déserté l'inconséquente Anne-Marie. Le marquis et la marquise d'Andeline, accourus à l'appel de la femme de chambre, recueillent de sa bouche le récit de l'incroyable aventure. Un peu après minuit, madame est sortie seule; une demi-heure plus tard, monsieur rentrait, fouillait l'appartement vide, enfonçait d'un coup d'épaule la porte du cabinet de toilette, et repartait à son tour. Que va-t-il advenir? Le marquis et la marquise n'osent pas le conjecturer; ils mandent en toute hâte leur fils Maximilien, qu'ils arrachent aux délices nocturnes de l'Abbaye de Thélème, et qui accourt, gris et jovial comme à son habitude.

— C'est pour cela que vous m'avez dérangé? Que faites-vous ici? Ce n'est pas votre place. Vous manquez de dignité.

Le Retour de Brachard, suivi de près par Anne-Marie, donne raison à l'excellent jeune homme. Mieux vaut laisser les époux vider leur querelle en tête à tête.

Ils s'expliquent dans une longue scène qui achève d'élucider leurs caractères et leurs sentiments. Voilà les deux adversaires aux prises : le mari irrité, se dominant avec peine; la femme agressive, à bout de nerfs.

— D'où venez-vous?

— Je n'ai pas de comptes à vous rendre.

Dans un flot de paroles blessantes, elle invoque le pacte qui les lie.

— Je n'ai d'autre devoir envers vous que d'habiter sous votre toit, me montrer à vos côtés, servir par ma présence votre avancement mondain.

Dès le début de l'ignoble mariage, elle lui a signifié ces conventions; il les a acceptées, puis violées, infligeant à sa compagne des carresses qu'elle a subies avec horreur. Enfin il a cessé de la torturer, d'user de ses droits. Elle est redevenue maîtresse d'elle-même; elle s'appartient. Il l'écoute sans l'entendre; aiguillonné par son idée fixe, il continue de la questionner :

— D'où venez-vous? Quel est votre amant? Leur double colère monte au paroxysme.

— Vous le voulez? s'écrie-t-elle. Vous me laisserez tranquille quand je vous aurai tout dit? Eh bien, oui! J'ai un amant... ou plutôt j'avais un amant. Je m'étais jetée vers lui de toutes les forces de mon espoir. Je demandais à renaître, à vivre, et le malheur est sur moi. On m'avait vendue à un faiseur... Et je me suis donnée à un mauvais drôle qui vient de m'outrager. Je le hais, je vous hais autant l'un que l'autre!

D'une voix haletante, elle décrit l'abominable piège où elle est tombée. Son amant la menée souper dans un restaurant avec des filles et associée à d'ignobles scènes de débauche. Au premier acte, on nous avait avisés de ce projet. Nous savions que Jérôme, piqué de la froideur d'Anne-Marie, lui réservait une surprise... Surprise d'un goût détestable, assurément... Elle émane du dernier des drôles et des imbéciles. (Un homme intelligent ne s'amuse pas bénévolement à perdre de réputation une femme mariée, surtout quand il a mille raisons de ménager le mari). Cette vilaine histoire est donc assez malaisée à concevoir. Et d'autre part, nous sommes un peu étonnés qu'Anne-Marie s'en offusque à ce point.

(Et ceci est encore une conséquence de l'erreur commise par Mme Le Bargy. Nous comprendrions l'indignation d'une jeune femme que nous eussions sentie, au fond, vertueuse et saine; mais venant de la petite curieuse et neurasthénique qui nous a été montrée, cette explosion de douleur tragique nous semble inadmissible, ou tout au moins exagérée. Il en résulte comme une impression de vague malaise et d'incertitude.)

Brachard, ayant reçu cette confession, médite sa vengeance. Il l'exécute pendant le troisième acte, qui est l'acte important, 1' « acte-clou » de la pièce. Jamais la véhémence et la brutalité n'avaient été poussées si loin. C'est le triomphe de la « manière » de M. Henry Bernstein.

Chacun use des armes qu'il possède, pour attaquer ou se défendre. Jérôme Le Govain est un homme de sport, habile au maniement de l'épée. Brachard est un homme d'afîaires. Il se battra sur son terrain. Il ruinera l'amant de sa femme et le précipitera à terre, les reins cassés. Il le sait engagé dans une énorme spéculation à la hausse sur les cuivres égyptiens; un brusque écroulement de ces titres l'acculera à la perte non seulement de sa fortune mais de son honneur, puisqu'il ne pourra payer ses différences et sera publiquement exécuté. Tel est le plan. Il nécessite des manipulations laborieuses, qui sont une source de lenteur, de lourdeur. Brachard a convié Jérôme à déjeuner dans sa garçonnière de l'hôtel Ritz. Jérôme a accepté sans défiance l'invitation. Il est entre les griffes du tigre. Nous assistons aux apprêts de son supplice. Le financier donne des ordres au coulissier Flach, son lieutenant. Les actions, dégringolant en avalanche sur le marché, provoqueront l'effondrement des cours; elles tomberont de 900 à 600 francs; cela suffît pour consommer, en une bourse, la déconfiture de Jérôme; à quatre heures tout sera fini; jusque-là il demeurera captif, impuissant à lutter contre la force formidable qui l'écrase...

HENRY RERNSTEIN. 37

Les péripéties du duel se déroulent au milieu de complications imprévues. Brachard rencontre des oppositions. Un baron milliardaire, gros actionnaire des Cuivres, retarde la débâcle, maintient les cours.

— Vendez, vendez, dit Brachard. Vendez à terme 100.000 titres s'il le faut!

— Mais s'écrie le coulissier Flach, blême d'épouvante, vous aurez 30 millions à payer.

— Qu'importe? Vendez toujours!

Pour tuer son ennemi, Brachard se suicide. Mais il éprouve l'ineffable joie de le tenir pantelant, de le déchirer, de le torturer. L'assaut est sauvage. Brachard, l'œil sanglant, les dents serrées, crache à la face de Jérôme ce qu'il a sur le cœur... Le sportsman relève ces insultes, et en demande réparation dans les formes usitées entre gens d'honneur! Qu'est-ce que cela, l'honneur? Jérôme qui détourne et avilit la femme de son ami est homme d'honneur. Brachard ne l'est pas; il n'est qu'un rustre, un ancien portefaix, un négrier; tout le vocabulaire des nervi du port de Marseille jaillit de ses lèvres convulsées; les mots ne suffisent plus, il saute à la gorge de Jérôme.

— Tu es perdu, entends-tu? Perdu! El comme la misère te fait peur, tu épouseras pour son argent la prostituée Grâce Ritherford, que j'ai eue avant toi...

J'imprime « prostituée ». Il a recours à d'autres termes... Les mots orduriers sont si bien en situation ici qu'ils n'ont soulevé aucun murmure. C'était comme ceux que hurlent les cochers à l'angle des carrefours; on n'est pas blessé de les entendre ; on est dans la rue. Durant dix minutes, nous avons été dans la rue au théâtre de la Renaissance.

Eh, mon Dieu, ceci n'est point une censure à l'adresse de M. Bernstein. Lorsqu'on reproduit un type, il faut, sous peine de le dénaturer, lui attribuer un langage conforme à sa condition. Il fallait ou ne pas faire Brachard, ou lui donner sa couleur et son relief véritables. Cependant c'est un art un peu sommaire et barbare que

l'emploi des coups de poing et des, gros mots, une façon trop aisée d'émouvoir les nerfs de la foule que d'exhiber sur les planches la frénésie physique de deux hommes furieux, colletés ensemble, acharnés à se détruire. S'il n'y avait eu que ces « effets » dans la pièce, elle ne mériterait pas d'être discutée. Elle se relève au dernier acte par l'évolution de sentiments qui se produit en Anne-Marie; c'est un revirement marqué avec profondeur et délicatesse.

La jeune femme a appris l'écrasement simultané de son ancien amant et de son mari. Celui-ci lui a écrit qu' « ayant perdu tout ce qu'il avait, il pensait à elle ». Elle est touchée de cette lettre. Elle refuse de céder aux lâches suggestions de sa mère, de piétiner un vaincu devenu presque intéressant; elle a joui de ses richesses, elle l'aidera à endurer la pauvreté et exécutera, jusqu'au bout, loyalement, le marché conclu. (Quand je vous dis que ce rôle est délicieux, empreint du plus suave idéalisme!) Son émotion s'accroit, quand la cause véritable de la catastrophe lui est révélée. Ainsi, c'est pour elle, pour venger son injure, pour punir le drôle qui l'a outragée, que Brachard a sacrifié ses millions! Mais cet homme est un héros! Il lui inspire une admiration qui ne demande qu'à se changer en amour. Il lui fait toujours un peu peur. Elle revient de si loin!... Elle ne se donne pas encore à lui; elle veut bien être son amie, non pas sa femme.

— Je refuse votre pitié! s'écrie-t-il.

Et dans un petit plaidoyer chaleureux et tendre (Ah ! comme M. Guitry a dit cela!) il évoque toute sa vie, sa misère d'autrefois, la vision de la jolie patricienne qui passe un jour près de l'enfant du peuple, vision qu'il a cherché à ressaisir, depuis lors, ardent à réaliser le rêve entrevu, à poursuivre sa chimère... Anne-Marie murmure :

— Vous êtes pourtant tout ce que je n'aime pas... Je suis troublée...

i" Et l'énergique lutteur, sentant la victoire proche, ivre de bonheur, confiant en ses forces, sûr de l'avenir, ouvrant ses bras d'athlète, dit à la compagne reconquise :

— Je vais me mettre à grimper. . . Aime-moi ! . . .

Discernez-vous la courbe de ce beau rôle de femme, et combien il eût été essentiel que l'interprète assurât, du commencement à la fin, son unité logique? Le caractère de Brachard n'est pas construit avec moins de solidité; c'est un crayon vigoureux, enlevé de verve, pris sur le vif du modèle et d'un réalisme pittoresque.

Les autres figures sont plus paradoxales ou plus molles; des trois membres de l'illustre famille d'Andeline, le mieux venu était le fils, Maximilien, encore qu'enluminé de couleurs un peu crues; mais le tact parfait de l'acteur, M. Victor Boucher, a corrigé ces fautes de mesure et ramené le personnage à la vérité. J'adresserai les mêmes compliments à M. Dubosc, charmant de finesse dans le marquis. M. Rousselle donne à Jérôme une jolie allure de bellâtre inconscient. Le personnage est d'ailleurs plutôt ébauché que modelé; il reste en plusieurs circonstances inintelligible; la manière dont il se comporte envers Anne-Marie, dont il Taffiche sans nécessité parmi des viveurs et des filles, au risque de provoquer un éclat qui lui sera si funeste; cette légèreté de conduite est inexplicable. Et quant à son amante Grâce ' Ritherford, celle-là, c'est la plaie vive de l'ouvrage. Mlle Henriette Roggers a eu du mérite à sauver du ridicule cette réédition de la femme fatale du vieux mélo, utile à l'action — peut-être — mais puérilement conventionnelle. De M. Lucien Guitry, que dirai-je? sinon qu'il s'est montré égal à lui-même, extraordinaire d'humanité, merveilleux.

En résumé, Samson est une œuvre incomplète; dénuée, dans sa forme, de rafQnement littéraire; plutôt l'œuvre d'un artisan supérieur que d'un artiste (je veux dire que

le souci d'art s'y subordonne au métier, mais à un métier superbe); par endroits fruste, superficielle et grosseraent observée, avec des coins de divination psychologique et de subtile intuition; traversée d'un soufFle impétueux et brutal; pleine de sève... On peut reprocher bien des choses à M. Bernstein. Mais c'est un tempérament.

Théâtre des Escholiers : La Dernière Dulcinéey pièce en cinq actes.

Je ne saurais assez dire l'estime que m'inspirent la carrière et le talent de M. Albert Du Bois. Ce talent est très noble, cette carrière dégagée de toute compromission, dédaigneuse des succès faciles. Visiblement, l'écrivain ne travaille que pour se satisfaire soi-même, exprimer son idée, réaliser son rêve. Il attend que les suffrages du public viennent à lui; s'il ne réussissait pas à les conquérir, on a le sentiment qu'il s'en consolerait, et continuerait son œuvre. Le vif amour qu'il a des lettres lui sert d'aiguillon; c'est une passion si ardente que, en quelque sorte, elle se suffit; l'enivrement de créer supplée, chez le véritable artiste, à toute autre joie. Lorsque M. Du Bois composa, dans le recueillement du cabinet, sa Dernière Dulcinée^ je suppose qu'il avait dessein de la produire aux chandelles et d'appeler sur elle l'applaudissement. (Quel est l'auteur qui ne caresse cet espoir?). Fut-il déçu? Essuya-t-il les misères de l'inévitable odyssée du débutant en quête d'une scène hospitalière? On le penserait, à lire la préface de sa brochure...

Il se décida à imprimer l'ouvrage non représenté ; il y joignit des explications où se révèle un état d'esprit assez curieux, mélange d'orgueil, d'humilité, d'amertume. Et d'abord il s'avoue vaincu — et convaincu — par les objections que lui prodiguèrent apparemment les directeurs de théâtre, afin de justifier leurs refus. Il convient que sa pièce ne peut-être jouée :

« Il m'a plu de faire une pièce injouable — et injouable non seulement parce que la mise en scène du cinquième acte est complètement impossible — mais encore et surtout parce que, d'après moi, tous les théâtres présents et passés ayant envisagé l'essentielle passion d'une façon inexacte, fausse et conventionnelle, j'ai essayé de faire autrement et que, dans le monde des gens d'esprit qui servent de porte-voix au poète, il ne sert à rien d'avoir pour soi la Raison et la Vérité, lorsqu'on a contre soi le Préjugé et sa sœur cadette la Tradition. »

Le poète se console de ses petits mécomptes personnels en considérant la fragilité de la gloire et l'incertitude où sont les plus belles œuvres de durer : « Quelques siècles, écrit-il, quelques dizaines d'années suffisant à rendre presque incompréhensibles, à dépouiller de tout ce qui faisait leur beauté les œuvres des plus grands génies, l'unique mérite qui leur reste est d'être les seuls débris qui surnagent d'une époque entièrement engloutie. » Il conclut : « Le divin Racine est mort, ses vers ne sont plus des vers. Ils n'ont plus pour nos oreilles ni fraîcheur, ni grâce, ni douceur, ni harmonie. » Ici, vraiment, M. Du Bois se console trop. Je ne lui ferai pas l'injure de le croire insensible à ce qu'il y a d'impérissable et d'éternellement jeune dans l'art de Racine. Les mots ont trahi ou dépassé son intention. Je présume qu'il a prétendu dire simplement que les chefs-d'œuvre, à mesure qu'ils vieillissent, changent de physionomie, de signification. En effet, la postérité n'y discerne pas ce qu'y apercevaient les contemporains; ils se grossissent d'un apport incessant. Chaque génération y ajoute quelque chose; des

nodes nouveaux de penser et de sentir se cristallisent : lutour d'eux; et en s'enrichissant ils se déforment.

Le roman de Don Quichotte est un illustre exemple de je genre de métamorphose, a La foule, écrit M. Du Bois, 1 découvert dans le livre de Cervantes le héros qu'il n'y ivait pas introduit. » Rien de plus exact... Pourtant, à y 'regarder de près, l'œuvre original laisse apparaître les germes de cette mystérieuse évolution. Le Don Quichotte lie la première partie est tourné résolument au grotesque j'rouvrage ne devait être d'abord qu'un assez court récit, narration picaresque de quelques mésaventures, se terminant par une volée de bois vert). Le Don Quichotte de jlla seconde partie s'est relevé, ennobli; il ne reçoit pres- !que plus de coups de bâton; les mystifications dont on le berne se nuancent de respect; en le voyant agir, on ne rit plus, on sourit; le duc d'Ossuna s'amuse de ses extravagances et le comble d'honneurs; le chevalier n'est plus jlun fou, mais un « original », au sens oii nous l'entendons aujourd'hui, c'est-à-dire un homme rare, sortant du „ commun, et qui ne ressemble à aucun autre. I C'est celui-ci que devait adopter l'avenir; il l'a déîipouillé de son ridicule initial, idéalisé, canonisé, divinisé, et par suite, il a altéré le sens du roman tout entier. De cette satire qui raillait le merveilleux, le mensonge, [l'hypocrisie de l'amour platonique, l'arrogance féodale, I l'excès du point d'honneur chevaleresque; de ce pamphlet 'où la verve d'un « humoriste », d'un Pierre Mille du seizième siècle, s'était exercée, nous avons fait un livre type, le miroir de nos consciences, une des Bibles de l'humanité. Le spirituel hidalgo est devenu dieu. M. Du Bois lui a conservé ce prestige; il s'est appliqué à l'amplilier encore, s'il est possible, en lui imprimant une couleur entièrement symbolique. Mais cette ligure représentative, il a su la faire douloureuse et la rapprocher de nous. Ce héros incarne toutes les vertus de l'homme, mais aussi ses faiblesses ; il aime, il n'est pas aimé, il souffre. Et par là, il est tout ensemble plus vivant et plus scénique.

Le Don Quichotte de la légende s'égare, s'extériorise marche les yeux levés vers sa chimérique étoile. Gœu naïf, âme stoïque, il est le moins égoïste des hommes l'éternel effort qui le pousse vers le but inaccessible qu'i s'est assigné le fige dans une même attitude, rend soi geste monotone. Voilà pourquoi, sans doute malgré qui soit très pittoresque, il n'est pas très théâtral, sa foi tou' jours immobile, n'offrant pas, comme l'ironie fuyante e l'inquiétude d'Hamlet, un aliment à notre curiosité. Lt Don Quichotte de M. Albert Du Bois trébuche en chemin il tombe; s'il subit virilement les vulgaires accidents d< la fortune, son dernier coup l'abat; la trahison féminin» produit en lui un déchirement qui le tue. Il y a crise, re^ tournement psychologique, catastrophe. La Dernière Dulcinée est réellement un drame. La modestie ou la lassi tude de l'auteur le déclarait « injouable ». Il a été jou( sur le trétau des Escholiers, non seulement joué, maii applaudi; avec quelques modifications de détail, quel ques coupures, j'ai la persuasion qu'il retrouverait su: un plus vaste théâtre le même accueil favorable, dû à sei grandes beautés...

La donnée en est ingénieuse... Cervantes a découver dans un bourg de la Manche un certain Quijada, qui, san: le savoir, fut son modèle. Physiquement, moralement il l'a copié; il a tiré de lui le type de don Quichotte L'œuvre achevée, il est reparti. Et Quijada est demeure au village. Il y jouit d'une étrange réputation. On le con sidère comme un fou; mais ce fou paraissant inoft'ensif on le tolère. Les enfants se contentent de lui jeter dei pierres, les personnes raisonnables de lui rire au nez, d< hausser les épaules quand il parle. Or, si Quijada est l ce point incompris, c'est que les hommes ne pourraient sans s'humilier, reconnaître qu'il leur est supérieur. I endure leur mépris avec sérénité; il cultive son petit jardin secret; il verse dans des actions charitables les trésors qui sont en lui, et ils les épanche dans des vers; i compose; il est poète; il n'ignore pas que Cervantes l's

aricaturé sous le nom de don Quichotte ; inaccessible à oute rancune, il ne lui en veut pas, mais il s'en étonne ;

t c'est pour répondre aux calomnies de son détracteur

u'il a écrit cet Amadis^ une tragédie où il s'est peint, où l a mis sa philosophie, sa vision particulière du monde.

1 est l'avocat de la justice, le défenseur de l'innocence ipprimée, l'infatigable champion du bien ; et il éprouve me sorte de satisfaction hautaine à se sentir détesté, ^'absurdité des hommes le stupéfie ; ils le traitent en lément, alors qu'il est le meilleur et le plus sage. Les ous, s'écrie-t-il ironiquement, ceux qui passent pour tels,

Ce sont ces paladins oubliés par l'histoire Qui rêvent du combat — et non de la victoire ; Ces amants qui, voulant se donner sans retour, Adorent leur maîtresse à genoux, d'un amour Auquel rien d'égoïste ou d'impur ne se mêle Et n'ont qu'un seul désir : se dévouer pour elle.

\ S'il rencontrait la créature digne d'inspirer ces sentiments, capable de les partager, il pourrait être heureux. Le destin place sur sa route une petite femme non pas méchante, mais inaccessible aux séductions de l'esprit, asservie à l'instinct. Barbon grotesque, ayant passé l'âge de l'amour, il s'éprend des grâces juvéniles de la nièce du curé, Dorothée... Celle-ci n'est pas libre; elle s'est fiancée à don Pablo Ferez, le plus sot des bellâtres, le fils du docteur. Ils se marieraient de suite, n'était la sourde antipathie qui divise leurs parents. Le docteur et le curé se querellent ; le docteur répugne à accepter comme bru une fille sans dot, le curé à s'allier à un hérétique ; tous les sujets d'entretien leur sont matière à dispute ; dissertant sur les causes de la folie, ils attribuent ce mal, dont à leurs yeux le pauvre Quijada est atteint, l'un à la colère de Dieu, l'autre aux infirmités de la nature : ils s'accablent d'injures.

— Je ne reviendrai ici, dit le docteur, je ne consentirai à ce que nos enfants s'unissent que si Dieu fait unmiracle.

Ce miracle, c'est que VAmadis de Quijada soit joué pa les acteurs de la Zarzuela, les plus fameux comédieni| d'Espagne.

— Je l'obtiendrai ! s'écrie Dorothée.

Tel est le ressort du drame, ressort artificiel, puéril bien frêle pour supporter l'édifice de ses cinq actes. L'in-i vraisemblance du point de départ est le principal défau de la pièce. Il serait assez grave, si des mérites éclatante ne l'effaçaient. L'intérêt de la Dernière Dulcinée ne découle nullement des vaines complications de l'intrigue il est ailleurs ; il réside dans le dessin et la couleur di personnage de Quijada. Cette figure, l'auteur l'a modelé( avec art, et surtout avec piété, avec tendresse ; il a fai d'elle un superbe portrait en pied, brossé d'une mair ferme, et une image touchante, émouvante, largemen humaine. Il a voulu nous l'offrir comme un résumé des perfections auxquelles nous désespérons d'atteindre, mais vers lesquelles doit tendre notre effort. Il n'est pas de spectacle plus réconfortant, de leçon plus haute.

Quijada n'a que des vertus. Il est bon. Il oublie les outrages dont l'ignorance et la stupidité l'abreuvèrent ; i rend le bien pour le mal. Poursuivi, lapidé par des gamins malfaisants, il protège l'un d'eux contre les persécutions de ses camarades ; celui qu'il a aidé le bafoue. Qu'importe l'ingratitude !

...Mon existence entière N'eut qu'un but, qu'une fin, qu'un objet : secourir Ceux que le sort brisait, que je voyais souffrir.

Il les assiste par ses actes et par ses paroles. Il bail l'hypocrisie, et cependant il se résout à mentir lorsqu'il croit que le mensonge est une forme de la charité :

Tout en soignant la plaie, il faut faire oublier Qu'elle existe à celui dont elle ronge l'âme... Endormir la douleur, c'est presque la guérir...

Quijada est généreux, il est braue... Il épargne les

faibles et ne s'attaque qu'aux puissants victorieux.

...Je n'aime pas triompher de la faiblesse... ...J'aime à passer mes colères Sur de plus forts que moi.

Il est loyal, infiniment délicat... Il se refuse aux transactions, aux basses complaisances ; il s'insurge, comme Alceste ; il repousse avec horreur le moyen qu'on lui suggère de se rendre favorable des comédiens en leur donnant de l'argent. Ou sa pièce est mauvaise, ou elle est bonne. Si elle est bonne, ils doivent la prendre, sans infliger à l'auteur cette humiliation.

(Il serait à souhaiter que les « amateurs », qui nous persécutent de leurs productions eussent de pareils scrupules. Ils se montrent, hélas ! moins intransigeants !)

Et de même, Quijada réprouve la ruse, la duplicité, les ! lâchetés sociales qui préparent et maquillent le succès. Mieux vaut échouer, que profiter de la victoire ainsi acquise :

Je juge un noble effort plus beau qu'un geste adroit.

Quels ravages produira la passion amoureuse sur une âme de cet ordre, ingénue et sans défense ? C'est ce que M. Du Bois s'attache à définir. Son étude est précise et serrée. Quijada porte en lui les dispositions sentimentales qui le jetteront en proie à la rouerie féminine. Avant d'aimer une femme, il aime l'amour.

Si je trouvais un jour sur ma route une femme, Comme j'adorerais cet être dans son âme, Dans son cœur, dans sa chair, tout entier...

Dorothée feint d'être celle qu'il attend ; sa voix le berce; ses yeux l'ensorcellent; il n'ose ajouter foi à tant de bonheur.

Moi qui suis pauvre, obscur, dédaigné, ridicule. Je rêve, n'est-ce pas, c'est impossible ?...

Mais l'amour a pour effet d'obscurcir le jugement, de créer l'illusion. « On est trop aisément dupé par ce qu'on aime. » Quijada, dans un dernier moment de lucidité, exhorte Dorothée à se détourner de lui, à épouser Pedro, mieux fait pour lui plaire. Elle n'y consent point. Quelle preuve plus convaincante d'attachement que ce refus ! Désormais il est perdu; il appartient totalement à cette fille qui l'abuse ; son cœur se fond dans un élan de reconnaissance :

J'étais maudit, j'allais, morne et désespéré, Et voilà, tout à coup, que tout s'est éclairé.

Son énergie abdique entre les petites mains de la coquette ; il est sa chose; pour elle il accomplirait des actions surhumaines; il mourrait; contre elle, il ne peut rien ; l'amour exalte à la fois et abolit la volonté, principalement dans le cœur des vieillards. Ce qu'elle désire, il le lui accorde les yeux fermés, sans réfléchir. Elle exige qu'il remette aux acteurs 5.000 douros, le seul patrimoine qu'il possède. Il lui oppose une objection timide, tirée non de ses répugnances ou de ses principes, mais d'un sentiment de tendresse raffinée... Et cela est charmant... L'homme profondément amoureux n'a même plus de vanité littéraire.

Puisque vous en avez respiré le parfum. Mes vers peuvent périr désormais, et pas un Ne doit toucher la fleur que vous avez touchée, Sur laquelle un instant votre âme s'est penchée.

Elle répond : « Je veux vous voir glorieux, triomphant, acclamé. » Elle commande. Il obéit; il paye les comédiens. A la perfide suggestion de ceux-ci, elle lui ordonne de mutiler grossièrement son œuvre. Il s'incline... Amadis tombe sous les sifflets. L'infortuné Quijada regagne son village, mortifié, meurtri, non désespéré, puisqu'il s'imagine y retrouver, pour le réchauffer et le consoler, un cœur fidèle...

Jusqu'à cet endroit, la pièce est un peu languissante; elle renferme, avec de jolis détails, des longueurs, -un fastidieux abus du développement lyrique ; le quatrième et le cinquième acte rachètent ces défaillances ; ils sont traversés d'un grand souffle, imprégnés d'une pitié si sincère que nous en avons été remués.

Le retour de Quijada est accueilli par un redoublement de quolibets, de sarcasmes. On a appris sa déconvenue ; on s'en égaie. Et le malheureux médite sur luimême ; il compare sa vieillesse humiliée à la jeunesse radieuse de Dorothée ; il ne se juge plus digne d'elle ; il puise dans la ferveur de son amour la force du suprême sacrifice. Il la dégage d'un engagement qu'il avait pris au sérieux.

... Ma vie est terminée, Et vous seule en avez fait douce une journée. Epousez ce jeune homme. Il le faut. Vous serez Heureuse ! Et quelquefois, dites, vous penserez A moi qui vous aimais avec toute mon âme. Je suis brave, tenez ! Vos mains... Regardons-nous. . Allez-vous en. Bonheur, je ne veux pas de vous...

A l'instant où il murmure ces mots, le voile qui lui cachait la vérité se déchire. Pablo, irrité des confidences que Quijada verse dans l'oreille de sa fiancée, poussé ! par un furieux mouvement de jalousie, lui révèle la ii comédie qui lui a été jouée. On l'a berné, « roulé » ; Do- * rothée fut la complice de cette cruelle mystification. Tout s'écroule ! L'immolation même, ce sublime renoncement que le pauvre homme s'imposait, était inutile... Il demeure accablé, anéanti. Et d'autres peines plus atroces lui sont réservées. Le docteur et le curé, redoutant sa violence, le conduisent traîtreusement au couvent des I frères Célites du Toboso, qui sert d'asile aux aliénés.

Le dernier tableau nous fait assister à son supplice ; il V exhale une terreur indicible. Quijada, plongé dans une ,: morne torpeur, suit d'un œil vague le geste et la physioï nomie de ses compagnons de captivité; il écoute machi-

nalement les plaintes de la mère berçant son nourrisson, les vociférations du soldat brandissant le balai qu'il croit être son épée, les éclats de rire du comédien monomane, les soupirs de l'amante délaissée. Sa pensée erre par-delà ces murs ; elle rejoint l'ingrate qui l'assassine ; il songequ'elle est heureuse au bras d'un époux.

— Me garderez-vous longtemps ? demande-t-il au moine-geôlier.

— Une semaine.

Sa raison n'est pas perdue, mais elle vacille. Un foui rampant et sordide lui confie qu'il dérobe à la pauvre amante abandonnée sa part de nourriture, en promettant fallacieusement de lui ramener l'infidèle. Quijada s'emporte contre une si noire scélératesse.

— Cet homme est dangereux, dit le moine, il faut le surveiller.

Ainsi, Quijada sera puni pour suivre encore une fois l'impulsion de son indignation généreuse. Eternelle victime, toujours, partout l'iniquité l'atteindra. Cependant, Sancho s'occupe de le délivrer; il obtient que le gardien, moyennant mille douros, favorise sa fuite.

— De l'argent, réplique ingénument l'infortuné hidalgo, mais je n'en ai plus; j'ai tout donné aux acteurs^ sur l'ordre de Dorothée.

Je ne regrette rien, puisque c'était pour elle.

Le gardien se laisse attendrir. Quijada pourra s'évader. Il va franchir le seuil de cet enfer, lorsque des cri» joyeux montent vers lui. C'est un cortège nuptial qui défile dans la rue. Il reconnaît la voix de la bien-aimée. Il l'appelle. Elle passe, sans répondre, en détournant les yeux. Alors un hurlement de douleur jaillit de la gorge du misérable :

— Je veux sortir de moi, je veux sortir de moi...

Mon âme est là qui monte et qui m'étoulFe. Il faut Qu'elle sorte... Qu'un cri, qu'un râle ou qu'un sanglot Me délivre du poids écrasant qu'est mon âme !

Comment traduire langoisse de cette scène? Elle vous étreint, vous oppresse ; elle évoque le spectre d'Œdipe aux prunelles crevées, aux joues sanglantes ; elle égale en épouvante les plus tragiques situations de Sophocle et de Shakespeare ; elle les égale en grandeur. La détresse — détresse morale, détresse physique — où se débat cette pitoyable épave humaine, la sinistre atmosphère qui l'enveloppe : le cauchemar de la folie croissante, rôdant sournoisement autour de sa proie, 1 enserrant, la terrassant : le sentiment que l'être si férocement torturé fut bon et tendre, et qu'il expie des fautes qu'il n'a pas commises, et que c est vraiment le jouet du destin aveugle et sourd ; la profonde signiiication de ce symbole, la terreur sacrée qui en émane : tout cela bouleverse la foule, lui communique un frisson divin. Cela dépose dans les cœurs une empreinte ineffaçable ; cela — proclamons-le — est sublime.

Et je sais bien que la pièce de M. Du Bois est incomplète. En la disséquant, je discernais ses lacunes : elle ne contient qu un rôle; elle manque de légèreté et de grâce; Dorothée et Pablo ne vivent guère, non plus que Sancho, qui pouvait être si aimable, si cordial, et dont Tauteur n a su faire qu une silhouette insignifiante, maussade et inexpressive. Non, la Dernière Dulcinée n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est 1 œuvre d un artiste, d un poète, c est un drame extraordinairement pathétique ; je me demande pourquoi l Odéon, où n'abordent pas les beaux ouvrages, a laissé aux Escholiers l'honneur de la révéler au public.

Tout ce que peut donner la plus vive intelligence, alliée au goût le plus sûr, servie par des moyens médiocres, M. Armand Bour le réalise. Que n a-t-il l'organe, la force, le rayonnement épique de Mounet-Sully ! Il supplée à ces dons, que la nature lui a refusés, par un remarquable talent de composition; aucune nuance du texte, aucune intention ne lui échappent : c'est mieux qu'un interprète, c est un collaborateur. Il n'a pas trahi

le personnage, il ne l'a pas amoindri ; il l'anime de son feu intérieur, de sa véhémence, de sa foi; et dans l'effroyable scène finale il a eu des accents déchirants, des désespoirs muets, des silences farouches qui l'ont fait justement acclamer. M. Bour mis à part, je n'ai à signaler que l'ingéniosité pittoresque et macabre de M. Tune et le charme un peu mièvre de Mlle Berthe Leblanc.

Et je m'aperçois que je n'ai rien dit des vers de M. Albert Du Bois; j'en ai cité un grand nombre; le métal en est solide et sonore, plus robuste que brillant. Ce sont des vers de bon ouvrier, loyal et probe, appliqué à sa tâche, forgeant des rimes. Il est un mot — vous avez pu le remarquer — qui y revient presque à chaque ligne: le mot âme. Et c'est bien le mot propre à caractériser cette œuvre si estimable.

Une âme y circule, une belle âme très pure, altérée d'idéal, l'âme du héros et de l'auteur qui — nous n'en pouvons douter — se confondent. « Les amants de la Dernière Dulcinée^ écrit M. Du Bois dans sa préface, sont, comme dans la vie, antipathiques, haïssables, d'un égoïsme féroce. »

Et ceci encore, c'est le sens du drame; il oppose lesprit à la matière, l'amour psychique aux appétits de l'amour brutal. En toutes choses il préconise la solution la plus noble, la plus fière. M. Du Bois avance à travers le monde portant haut la tête, les yeux levés sur l'horizon. C'est un poète de race lamartinienne, c'est une hermine.

A. BOURGEOIS ET F. DUQUÉ

Sur la Fille des Chiffonniers.

Le directeur de l'Ambigu, pris de court, a remonté hâtivement la Fille des Chiffonniers, d'Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué. J'ai revu avec curiosité ce drame célèbre, un des modèles du genre, joué mille fois, cent fois repris. Il est d'une absurdité à tel point paradoxale, qu'elle en devient amusante. L'action n'y languit pas; il n'a que ce mérite; les situations y sont toujours tendues, et chaque acte s'achève, comme les tranches d'un feuilleton bien coupé, sur l'attente d'un prochain coup de théâtre.

Le chiffonnier Bamboche dirige les événements; c'est le Napoléon de l'intrigue, il la mène au galop, tambour battant. Cet honnête homme a tué sa femme dans un mouvement de jalousie furieuse; du moins il croit l'avoir tuée. Il la retrouve comtesse, millionnaire, remariée à un ancien corsaire et négrier, le Brésilien Dartès, personnage falot, qui dépasse en niaiserie tout ce qu'il est possible d'imaginer; Bamboche arrache aux griffes de la coquine l'innocente Mariette, il la confond, la démasque solennellement, la livre aux tribunaux. Ce cas

de bigamie se complique de rapts, de séquestration, de captations d'héritages, d'empoisonnement. Il y a un duel aux lanternes et deux bals, l'un dans le grand monde, l'autre dans le monde des chiffonniers. Ce dernier dut éblouir, par son gai réalisme, le public de 1861. Il nous laisse froids. Nous sommes allés plus avant dans cette note, nous avons eu V Assommoir. Ce qui subsiste de plus pittoresque, c'est le type de la mère Moscou, ex-cantinière de la garde, qui eut trois maris fauchés sous elle, tous trois grenadiers de l'empereur, et qui porte pieusement leurs reliques : la chaîne de montre de Grabugeot, la pipe de Millavoine et la tabatière de Romulus. Cette silhouette, crayonnée par Charlet, nous paraît moins vieillotte que les autres personnages, justement parce qu'elle est plus lointaine et parée d'une certaine grâce archaïque. Ce rôle fut joué à l'origine en travesti par un acteur, le joyeux Alexandre, qui en faisait une énorme et truculente caricature. Mme Noris y met de la belle humeur. Bamboche, c'est M. Villa, le favori, le bon « rigolo », adoré de la foule. Il n'ouvre pas la bouche que déjà l'on se tord. C'est un homme populaire. M. Etiévant donne au négrier converti Dartès l'allure balzacienne d'une gravure de mode de 1835. Mlle Chapelas, la fille des chiffonniers, est digne, par sa modestie et sa vertu, de l'amour que lui témoignent ces trois cent trente-trois pères adoptifs, puis son vrai père, miraculeusement retrouvé entre le quatrième et le cinquième acte, puis le brillant docteur Paul Verdier qui la rendra plus tard si heureuse !

Il n'entre pas dans ma cervelle que de pareilles sornettes puissent intéresser qui que ce soit. Pourtant, il " faut s'incliner devant l'évidence. Elles gardent un reste de séduction. Cela plaît aux spectateurs des galeries. Ils j aiment encore le mélo, bien conduit et bien construit. Et ces spectateurs constituent le fond de la clientèle de l'Ambigu. On ne peut se passer d'eux. Quand la galerie va, tout va. Mais je persiste à penser que ce goût ira

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