‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 118 sur 390 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

lioflORB.

Pois, à la suite de ces entretiens sérienx, Toreille et Je cœur se reposent aux rimes du poète, dont les suaves accords font pénétrer dans l'âme les plus intimes et les plus délicieux sentiments. Ton esprit plus élevé embrasse une sphère plus haute; moi, je préfère 111e de la poésie et ses bois touffus de lauriers.

hk PRINCESSE.

Le myrte, on me la dit, croît plus que tout autre arbre en ce pays charmant. Les muses sont nombreuses, et pourtant on pense moins à chercher parmi elles une amie, une corn* pagne, qu'à rencontrer le poëte, qui semble nous éviter, nous Aiir, et poursuivre quelque chose que nous ne connaissons pas, qu'au fond peut-être il ignore lui-même. Ne serait-il pas bien doux que nous pussions paraître à ses yeux à Theiure favorable, et que son cœur, soudainement épris, nous reconnût pour le trésor qu'il chercha si longtemps et si vainement dans le vaste univers?

LÉONORE

Il faut bien me prêter à cette plaisanterie. Le trait m'atteint, mais la blessure est peu profonde. J'honore le mérite dans chaque homme, et je ne suis que juste envers le Tasse. Son oeil s'arrête à peine sur la terre, et son oreille o'entend que l'harmonie de la nature. Ce que présente This» toire, ce que fournit la vie, il s'en saisit aussitôt pour le déposer dans son sein; son esprit rassemble ce qui se répand au loin dans l'espace, et son cœur anime l'inanimé. Souvent il ennoblit ce qui nous semble vulgaire, et ce que nous admi* rons reste à ses yeux dans le néant. Cet homme piodigieux s'avance dans la région magique qu'il s'est créée; il nous y entraîne après lui, il nous force de prendre part à ses enchan* lements. Il semble s'approcher de nous, et il reste toujours hors de notre portée; il semble jeter sur nous la Tue, et peutêtre, à notre place, voit-il apparaître des esprits.

LA PRINCESSE

C'est faire une peinture fine et délicate du poëte, qui va planant dans l'empire des doux songes; mais le monde réel,

je pense, l'attire aussi et le relient par des liens non moins puissants. Les vers charmants que nous lisons, attachés ça et là à nos' arbres, ces vers qui, semblables aux i'ameoses pommes d'or, réalisent pour nous un nouveau jardin des Hespérides, n'y reoounais-tu pas les fruits gracieux d'un véritable amour?

LEONOBE.

Je jouis aussi de ces feuilles passionnées. — D est une image unique, que le génie de notre poète célèbre sous mille formes • variées. Tantôt il l'élève jusqu'au ciel brillant des éloiles, il s'incline devant elle et l'adore comme un ange au sein des nuages; tantôt il se glisse mystérieusement à sa suite, à travers la campagne paisible, et de chaque fleur lui tresse une couronne. Si la déesse s'éloigne, il consacre la voie légèrement foulée par son joli pied ; caché dans le bocage, et tel que le rossignol, il remplit l'air et les bois des plaintes harmonieuses d'un cœur qu'amour rend malade : ses chants délicieux et sa douce mélancolie attirent toutes les oreilles; tous les cœurs sont entraînés I

LÀ PRINCESSE

Et quand il nonune celle qu'il aime, il nomme Léonore.

LÉONORE

C'est ton nom comme le mien, et je lui en voudrais d'en faire entendre un autre. J'aime que, sous cette équivoque, il puisse cacher le sentiment qu'il éprouve pour toi; j'aime aussi que ce nom chéri lui doive en même temps rappeler mon souvenir. Je ne parle point d'un amour qui veuille subjuguer l'objet qui l'inspire, le posséder exclusivement, en envier à tout autre l'aspect adoré. Lorsque, plongé dans une douce contemplation, il s'occupe de tes attraits, qu'il se plaise aussi dans l'idée d'un être moins élevé, tel que moi! —Ce n'est pas nous qu'il aime; pardonne-moi de le dire, mais, de toutes les sphères où son génie le transporte, il rassemble tout ce qu'il aime sur un nom qui est le nôtre ; il nous attribue ce qu'il sent : nous paraissons l'aimer lui-même, et pourtant, nous n'aimons en lui que ce que nous pouvons aimer de plus parfait.

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