‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 12 sur 390 · ACTE II. iO · texte numérisé non relu

ACTE II. iO

ORESTI.

les grandes actions ! Oui, J£ sais le temps où elles s'offraient en foule à nos yeux : quand nous poursuivions ensemble les bêtes sauvages à travers monts et vallées, et que nous nous flattions de pouvoir ainsi quelque jour, égnlant en force et eu courage notre illustre aïeul, poursuivre avec le glaive et la massue les monstres et les brigands; lorsque ensuite appuyés l'un contre Tautre nous nous reposions le soir aa bord de la vaste mer ; que les vagues venaient se jouer à nos pieds et que le monde se déployait à nos regards, souvent alors un de nous tirait son épée avec feu, et les belles actions à venir sortaient autour de nous du sein de la nuit, innombrables comme les étoiles.

PTLADB.

Infinie est Tœuvre que notre âme demande à accomplir. Nous voudrions que toutes nos actions fussent, à leur naissance, au niveau de celles que la voix des poêles nous transmet embellies et agrandies à travers les générations, les pays et les siècles. Us sonnent si bien, les hauts faits de nos pères, quand, mêlés au son de la harpe, ils descendent au crépuscule du soir dans Tâme du jeune homme! Et pourtant nos actions âont ce qu'étaient les leurs, pleines de peines et de vains efTofts. C'est ainsi que nous poursuivons ce qui fuit devant nous, sans tenir compte du chemin que nous parcourons, et nous voyons à peine sur la route la trace des pas de nos aïeux, la marque de leur vie terrestre. Nous nouspr^ipitons toujours vers leur ombre qui, semblable à une déité, couronne dans le lointain, sur des nuages d*or, le sommet des montagnes. Je n'estime pas Thomme qui a de lui-même une opinion aussi élevée que pourrait peut-être en concevoir la multitude : néanmoins, ô jeune homme, remercie les dieux d'avoir, par ton bras si jeune encore, opéré tant de choses.

Lorsque les dieux accordent à Thomme quelque action d'éclat, qu'il détourne un malheur prêt à fondre sur les siens, ({u'il agrandit son royaume, assure ses frontières, et fait tomber ou fuir de puissants ennemis, alors il peut les remercier;

se IPHIGÉNIE EN TÂURIOE.

car un dieu lui a donné la première, la dernière joie de la vie. Hais moi, c'est un rôle de bourreau que les dieux m* ont réservé, d'assassin d'une mère que j'honorais pourtant, et, ve/i géant un crime par un crime, ils m'ont, d'un signe, précipité dans l'abîme. Crois-moi, ils ont dirigé tous leurs traits sur la famille de Tantale, et moi, son dernier rejeton, je ne dois point sortir du monde innocent et verlueux.

PYLADE

Les dieux ne punissent pas les fautes des pères sur les enfants. Chacun, bon ou méchant, emporte avec lui la récompense de ses actions. C'est la bénédiction et non la malédiction qu'on hérite de ses ancêtres.

ORESTE

Ce n'est pas, il me semble, leur bénédiction qui nous conduit ici.

PTLADE.

G^est du moins la volonté suprême des dieux.

ORESTE

C'est donc leur volonté qui nous perd.

PYLADE

Fais ce qu'ils t'ordonnent, et attends. Si tu ramènes à Apollon sa sœur, et si par tes soins ils se trouvent tous deux réunis à Delphes, honorés par un noble peuple, cette action te méri- , tera les bonnes grâces du couple divin : ils t'arracheront des mains des puissances infernales. Déjà même aucune d'elles ne se hasarde à te poursuivre dans ce bois sacré.

Ainsi je vais avoir au moins une mort paisible.

PYLADE

Mes idées sont bien différentes des tiennes. Après un mûr ' examen, j'ai compris la liaison de notre passé et de notre avenir : peut-être ce grand ouvrage mûrit-il depuis longtemps dans le conseil des dieux. Diane désire vivement s'éloigner de ce rivage barbare et de ces sanglants sacrifices humains. C'est nous qui fûmes destinés à cette grande œuvre; elle nous est imposée, et Un miracle nous a conduits de force jusqu'à h porte de ce temple.

XCTE IL 21

ORESTE

Ta lies avec beaucoup d'art les vues du ciel à tes propres désirs, Pylade.

PTLADE.

Qu'est-ce que la prudence des hommes si elle n'écoute altentivement la voix du ciel? Un dieu appelle à une action dilBcile rhomme de cœur qui a souvent failli, il lui impose ce qui nous senû)le impossible à exécuter ; mais le héros sort vainqueur de cette épreuve, expie ses torts, et sert les dieux et le monde dont il acquiert la vénération.

ORESTE

Ah! si }e suis destiné à vivre et à agir, qu'un dieu chasse donc de mon front alourdi ce vertige qui m'entraîne vers les morts sur un chemin glissant, tout trempé du sang de ma mère; que par grâce il tarisse celte source qui, jaillissant des blessures de ma mère, me souille incessamment !

PTLADE.

Attends ce bienfait avec plus de calme. Tu accrois tes maux» et tu remplis contre toi-même l'oflice des Furies. Laisse-moi réfléchir. Demeure tranquille. Au dernier moment, quand il sera besoin de réunir nos forces pour Taction je t'appellerai, et alors nous marcherons tous deux pleins d'audace à l'exécution.

ORESTE

le crois entendre parler Ulysse.

PYLADE

Ne raille point. Chacun doit choisir son héros, et travailler à se frayer sur ses traces un chemin vers l'Olympe. Je l'avouerai, la ruse et la prudence ne me semblent pas déshonorâmes pour l'honmie qui se voue aux actions audacieuses.

ORESTE

J'estime celui qui est droit et brave.

PTLADE.

Voilà pourquoi je ne t'ai point demandé conseil. Il y a déjà un pas de fait. J'ai jusqu'à présent tiré beaucoup de nos gardiens. Je sais qu'une femme étrangère, semblable à une déesse, tient cette loi barbare enchaînée. Elle offre aux dieux

n IPflIGÉNIE EN TAURIDE

un cœur pur, de Tencens et des prières. On vante beaucoup sa bonté; on dit qu'elle est issue de la race des Amazones, et qu'elle a fui pour échapper à quelque grand malheur.

ORESTE

Il parait que son empire et son influence ont perdu leur force par l'approche du criminel que la malédiction poursuit et enveloppe comme une épaisse nuit* Une pieuse cruauté réveille, pour nous perdre, lantique usage. L'esprit farouche du roi nous immole, une femme ne nous sauvera pas de son courroux.

PTLADE.

Nous sommes heureux que ce soit une femme; car rhomme, même le meilleur, habitue son esprit à la cruauté; il se fait à la fin une loi de ce qu'il abhorre, et, s'endurcissant par l'habitude, il devient presque méconnaissable. Une femme, au contraire, est fidèle aux sentiments quelle aune fois adoptés. On peut compter plus sûrement sur elle pour le bien comme pour le mal. — Paix ! — Elle vient; laisse-nous seuls. Je ne dois pas lui apprendre nos noms et lui confier nos destins sans réserve. Va, je te reverrai encore avant qu'elle te parle.

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