‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 123 sur 390 · SCÈNE III Les PRécéDBNTs, LE TASSE · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les PRécéDBNTs, LE TASSE

LE TASSE. Il tient un livre relié en parchemin.

Je viens lentement t'apporter un ouvrage que j'hésite encore à t'oUfrir. Je sais trop bien qu'il est imparfait, quoiqu'il puisse sembler achevé ; mais si j'étais retenu par la crainte de te le présenter dans cet état, une autre crainte l'emporterait, celle de paraître trop inquiet, celle surtout de paraître ingrat. De même qu'un homme ne peut, pour satisfaire ses amis et obtenir leur indulgence, que leur dire : Me voici, je ne puis de même que te dire : Prends ce livre.

U lui donne le livre.

ALPHONSE

Ton présent me vaut une surprise bien douce, et ce beau

jour devient une vraie fête pour moi. Je le tiens donc enfin,

€t puis en quelque sorte dire qu'il est à moi. J'ai déjà bien n. 16

des fois souhaité que tu pusses (e décider à me dire : Le voilà! c*est assez.

LE TASSE

Si TOUS êtes satisfait, mon poème est parfait; il vous appartient à tous les titres. Quand je considérais le travail qu'il m'a coûté, quand je ne voyais que les traits tracés par ma plume, je pouvais m'écrier : Cet ouvrage est le mieu! Mais quand j'y regarde de plus près, quand j'observe ce qui lui donne sa valeur propre et son mérite, je reconnais bien que je le liens de vous seul. Si la nature bienveillante me lit daus sa largesse le don gracieux de la poésie, la capricieuse fortune employa à me repousser sa puissance cruelle; quand la beauté du monde, étalant ses trésors dans toute leur plénitude, attirait les regards de Tenfant, l'injuste détresse d'une famille chérie vint flétrir mon jeune cœur. Mes lèvres s'ouvraient-elles pour chanter, il n'en sortait que de tristes mélodies, j'accompagnais de mes faibles accents les douleiurs de mon père et les angoisses de ma mère. Toi seul, ô mon prince, tu me tiras de cette existence étroite pour me donner une douce liberté; c'est toi qui déchargeas ma tête de tous soucis, toi qui me rendis T indépendance pour que mon âme pût s'éployer en chants impétueux. Oui, si mon ouvrage a quelque prix, je vous en rends grâces, car c'est à vous que je le dois.

ALPHONSE

Pour la seconde fois tu mérites toutes nos louanges; ta modestie t'honore en hous rendant hommage.

LE TASSE

Oh ! si je pouvais exprimer combien je sens vivement ne tenir que de vous ce que je vous offre! Est-ce de lui-même que le jeune homme désœuvré a tiré son poëme? Cette sage conduite de la guerre fougueuse, l'a-t-ii devinée? La science des armes, que chaque héros montre avec tant de vigueur au jour marqué pour le combat, la prudence tlu chef et le courage des chevaliers, la lutte entre la ruse et la vigilance, n'est-ce pas toi, prudent et valeureux prince, qui m'as tout inspiré, comme si tu étais mon génie, et que tu misses ta joie

â révéler, par la bouche (run simple mortel, un être sublime, un être inaccessible à l'humaine pensée?

LA PRINCESSE

Ne songe plus maintenant qu'à jouir du .chef-d'œuvre qui fera nos délices.

ALPHONSE

Réjouis-toi du sufTrage de'toules les belles âmes.

LÉONORE

Piéjouis-toi de la gloire universelle qui t'attend.

LE TASSE

Âh! ce moment me suflût. Je ne pensais qu'à vous, en composant, en écrivant : vous plaire était mon vœu le plus ardent; vous récréer, mon dernier but. Celui qui ne voit pas l'univers dans ses amis n'est pas digne que le monde entende parler de lui. Ici est ma patrie, ici finit le cercle dans lc(juel mon âme aime à se circonscrire ; ici j'écoute, ici je révère chaque signe; ici parlent l'expérience, le goût, le savoir. Oui, je vois devant moi le .monde présent, le monde à venir. La multitude épouvante, elle égare l'artiste : celui qui vous ressemble, celui qui vous comprend, qui sympathise avec vous, celui-là seul peut juger et louer.

ALPHONSE

S'il est vrai que nous représentions le présent et Tavenir, nous ne devons pas nous borner à recevoir ton offrande. J'aperçois sur le front de ton premier maître le signe glorieux qui honore le poète, celui dont le héros voit sans envie couronner Tenfant des muses, dont il a toujours besoin. (Il montre le buste de Virgile.) — Est-ce le hasard, est-cc un bon géoie qui a tressé cette guirlande, qui l'a portée en ces lieux? Ce n'est pas en: vain qu'elle se montre à nos regards. J'entends Virgile lui-même me dire : A quoi bon honorer lesmortsî Dsonteu, lorsqu'ils vivaient, et leurs récompenses et leurs joies; ou si vous nous admirez, si vous nous célébrez encore, donnez aussi leur part aux vivants. Mon marbre est assez couronné; ces verts rameaux appartiennent à la vie.

Alphonse fait un signe à sa sœur; elle enlève la couronne de laurier placée nv le buste de Virgile, et s*approche du Tasse, qui Caiit un pas en arrière.

i84 TORQUATO TASSO.

/LÉOHORE.

Quoi! tu refuses? Vob donc quelle main te présente œ beau, cet impérissable hivier.

LE TASSE

Oh! souiïre que je diilere! Aussi bien je ne saurais prévoir ce que sera ma vie après cette heure délicieuse.

ALPHONSE

Elle se passera à jouir en repos du noble honneur qui t'a d'abord effrayé.

LA PRINCESSE, tenant U couronne au-dessus de la tête da Tasse.

Tu m'accorderas bien celte joie rare de t'exprimer sans paroles ce que je pense.

LE TASSE

Je présente â genoux ma faible tête au fardeau que tes mains chéries veulent lui imposer.

II s'agenouille, la princesse le couronne. LÉONORE, applaudissant.

Vive celui qu'on vient de couronner pour la première fois ! Voyez comme cette guirlande orne Thomme modeste 1

Le Tasse se relève.

ALPHONSE

Ce n'est que le présage de la couronne qui t'attend au Capitole.

Là des voix plus éclatantes salueront ton triomphe ; l'amitié t'honore ici à voix basse.

LE TASSE

Ohl enlevez-la! enlevez-la! elle embrase mes cheveux; attachée à mon front, elle consume les puissances de la pensée, comme un rayon de soleil qui atteindrait ma tête. L'ardeur de la fièvre agite mon sang. Grâce ! c'en est trop!

LÉONORE

Non, non, ces rameaux protègent au contraire la tête de celui qui doit s'avancer dans les brûlantes régions de la gloire : ils' rafraîchissent son front.

LE TASSE

Le mien ne mérite point l'ombrage qui ne doit protéger

Page 1