‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 161 sur 390 · SCÈNE III LE TâSSE, seul · texte numérisé non relu

SCÈNE III LE TâSSE, seul

Reconnaître que personne ne me hait, ne me persécute ! que tout complot n'est ourdi, que toute trame secrète n'est tissue que dans ma tête ! reconnaître que j'ai tort, que j'ai fait injure à des hommes qui ne le méritaient pas, et cela au moment même où la justice de ma cause, aussi bien que leur malice, se montre à la clarté du jour ! Quoi donc! il me faut sentir jusqu'au fond de mon âme avec quelle bonté le prince m'a ouvert son cœur .et réservé sa bienveillance, avec quelle riche mesure il m'a partagé ses dons, et cela au moment où sa faiblesse laisse mes ennemis obscurcir sa vue et enchaîner sa main.

Il ne peut voir qu'il est trompé, je ne puis lui prouver qu'ils le trompent; et pour qu'il reste plus en repos dans l'erreur, pour qu'ils puissent l'y induire plus à leur aise, je dois me taire. . . m'éloigner !

Qui donc me donné cette étrange conseil ! Quelle est celle dont la foi, l'amitié, la sagesse, me font ainsi violence? Léonore elle-même! Léonore Sanvitale, cette amie si tendre !

Ah ! je te connais maintenanl! et pourquoi me suis-je jamais confié â ses lèvres flalteuses! Quoi! elle n*était pas sincère, lorsqu'elle n)e témoignait par de si douces paroles son affection, sa tendresse. Non : son cœur médilaif, il médite encore la ruse. La femme de cour adroite règle doucement sa marche sur les retours de la faTeur.

Que de fois me suis-je plu à m'abuser moi-même sur son compte I et cependant, au fond, la vanité seule m'abusait Foit bien, je la connaissais, et je voulais me flatter. Pour les autres, me disais-je, elle est ainsi, mais, pour toi, sa pensée est ouverte, et son cœur sans artifice. Maintenant, je le vois bien, je ne le vois que trop tard : j'étais le favori, et Léonore s'inclinait avec tendresse vers Thomme que caressait la fortune. Aujourd'hui je tombe... Ainsi que la fortune, Léonore me tourne le dos.

Elle est venue vers moi comme l'instrument de mon ennemi ! Elle s'approchait en rampant, la petite vipère, et sa langue aiguisée sifflait quelques sons magiques. Qu'dle semblait aimable! plus aimable que jamais! Que chaque parole avait de charme dans sa bouche ! Mais la sirène n'a pu me cacher longtemps ses intentions perfides; sur son front était écrit trop clairement le contraire de tout ce qu'exprimaient ses lèvres. Oh! je sens bien vite quand on cherche à trouver le chemin de mon cœur et qu'on n'agit pas loyalement. 11 faut que je parte, il faut que je me rende à Florence aussitôt que je le pourrai !

Et pourquoi à Florence? Je le vois bien! Là règne la maison nouvelle des Médicis : l'inimitié entre elle et Ferrare n'est pas ouvertement déclarée; mais une muette jalousie sépare toutefois, de sa main glacée, ces nobles esprits. Si, comme assurément j'oserais m'y attendre, je recevais quelques marques de la bienveillance de ces princes généreux, le courtisan perfide aurait bientôt rendu suspectes à mon premier protecteur et ma fidélité et ma reconnaissance : il y réussirait sans peine.

Oui, je veux partir ! mais non pas comme vous l'espérez; je veux partir, et je porterai mes pas plus loin que vous ne penses.

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