‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 166 sur 390 · SCÈNE 1 ALPHONSE, ANTONIO · texte numérisé non relu

SCÈNE 1 ALPHONSE, ANTONIO

ANTONIO

Par ton ordre, je viens, pour la seconde fois, de parler au Tasse. J'ai essayé de le persuader, je l'ai pressé : il reste inébranlable et te supplie de lui permettre d aller passer quelque temps à Rome.

ALPHONSE

Son obstination m'afllige, je teTavoue, et j'aimé mieux en convenir que d'accroître, en la cachant, la peine que j'éprouve. Il veut partir? eh bien! je ne le retiens pas. Il veut partir, il veut aller à Rome? soit ! pourvu seulement que Gon- Zdgne,que l'adroit Hédicis, ne me l'enlèvent pas. L'Italie doit sa grandeur à cette émulation de ses princes, qui se disputent la gloire de posséder, d'employer les hommes de génie. Le ^uverain qui ne les rassemble pas autour de lui me semble nn général sans armée, et celui qui n'entend pas la voix mélodieuse des poètes n'est, quel qu'il soit, qu'un barbare. J'ai trouvé, j'ai choisi le Tasse, je suis fier de lui comme de mon senileur, et, après avoir déjà tant fait pour lui, je ne pourvus me résoudre à le perdre sans nécessité»

ANTONIO

Je suis tout honteux, car je porte à tes yeux la faute de ce qui s'est passé aujourd'hui. Je confesse volontiers mes torts, et il appartient à ta bonté de me les pardonner ; mais, si tu pouvais croire un moment que je n'ai pas fait pour les répa* rer tout ce que j'ai pu faire, je serais vraiment inconsolable.

Ohl regarde^mm avec bienveillance, pour que ]ep\ûsse retrouver mes esprits et reprendre confiance en moi-même.

ALPHONSE

Non, Antonio, ne crains rien ; je ne t'accuse en aucune façon. Je connais trop bien le caractère du Tasse; et ne sais-je pas trop bien aussi ce que j'ai fait pour lui, les égards que j*ai eus pour lui, et comme souvent j*ai oublié d'exiger de lui ce que j'étais en droit de lui demander. L'homme peut mûtriser bien des choses ; mais la nécessité, le temps peuvent à peine dompter sa nature.

ANTONIO

Quand les autres s'oublient pour un seul, il est juste qu'à son tour celui-là cherche avec empressement ce qui peut leur plaire. Celui qui a si bien formé son esprit, celui qui a amassé toutes les richesses du savoir, et acquis toutes les connaissances que nous pouvons acquérir, ne devrait-il pas être doublement obligé à se dominer lui-même? Mais y songe-t-il?

ALPHO?(SE.

Nous ne pouvons jamais goûter le repos ! Au moment oit nous croyons en jouir, un ennemi nous arrive pour exercer notre courage, un ami pour exercer notre patience.

ANTONIO

Le premier devoir de l'homme, puisque la nature ne l'a pas aussi étroitement borné que la bête, celui de choisir avec une sobriété prudente des aUments, des breuvages qui ne l'enlèvent pas à sa raison, voit-on que le Tasse le remplisse? Ne se laisse-t-il pas plutôt séduire comme un enfant par tout ce qui flatte son palais? Quand mêle-t-il de l'eau à son vin? Épices, plats délicats, boissons fortes, il absorbe tout cela. Puis il se plaint du trouble de ses sens, du feu qui embrase ses veines, qui porte Tincendie dans tout son être; et, souffrant par sa faute, il maudit la nature et le sort ! Combien de fois n'ai-je pas entendu l'insensé disputer avec amertume contre son médecin! C'eût été presque risible, s'il y avait rien de plaisant à voir souffrir un autre et à souffrir soi-même de sa folie. — Je suis malade^ dit-il, plein d'inquiétude et de tris-

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