‹ Le théâtre chez-soiChapitre 11 sur 30 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ULYSSE, DLOMÈDE.

Ils ont tous les deux de grosses lunettes à verres bleus, et des livres sous le bras.

ULYSSE

Si les renseignements que l'on nous a donnés sont exacts, ce doit être ici. Du reste, comme il n'y a qu'un seul pensionnat de jeunes filles dans l'île de Scyros, nous sommes sûrs de ne pas nous tromper.

DIOMÈDE

Pourvu que nous ne soyons pas reconnus.

ULYSSE

Impossible ! Sous nos YÔtements, plus que modestes, qui reconnaîtrait en vous : le fils de Tydée, le valeureux Diomède, et en moi : le prudent Ulysse, roi d'Ithaque, le père de Télémaque et de ses sujets? Impossible ! vous dis-je. Et de plus, avec la qualité que nous avons prise : celle d'inspecteurs primaires, nous sommes sûrs de recevoir un bon accueil.

DIOMÈDE

Nous avons les lunettes et les bouquins obligatoires...

ULYSSE

Oui, et vous voyez que, par respect pour la couleur locale, je n'ai pas hésité à arborer, sur ma chlamyde, la décoration des palmes académiques. Les institutrices, en général, ont une profonde vénération pour les inspecteurs primaires, et M™® veuve Hégémone, maîtresse de ce pensionnat, nous recevra avec tous les égards qui nous sont dus. Nous aurons le droit de visiter cette maison de la cave au grenier, et si, comme on me l'a assuré, le fils de Pelée, le vaillant Achille, est caché, sous des habits de fille, parmi les pensionnaires, nous le découvrirons facilement. Vous pouvez vous en rapporter à moi.

DIOMÈDE

Le fait est que vous avez un flair...

ULYSSE

De chien d'arrêt.

DIOMÈDE

Et c'est la mère ThéLis qui a eu l'idée de le cacher dans ce pensionnat sous des vêtements de fille !

ULYSSE

C'est elle. Non contente de l'avoir plongé dans le Styx, dont les eaux l'ont rendu invulnérable...

DIOMÈDE

Invulnérable? sauf au talon, l'endroit par lequel sa mère le tenait quand elle l'a plongé dans le Styx.

ULYSSE

Et il paraît que cette précaution ne lui a pas semblé suffisante, puisque, pour garantir encore la vie de son Achille, elle a inventé la ruse que nous venons déjouer.

DIOMÈDE

Convenez aussi que l'oracle de Calchas n'est guère fait pour la rassurer. Calchas a prédit que la ville de Troie ne pourrait être conquise que par Achille, mais que le vainqueur périrait sous ses murs. C'est, évidemment, la seconde partie de l'oracle qui a affolé cette brave mère ïhétis. Et je comprends qu'à sa place...

ULYSSE

Mais nous sommes tous mortels. Nous sommes des héros — je le veux bien — mais néanmoins mortels tout comme des gens de rien, ou comme le commun des martyrs. Eh bien! ne vaut-il pas mieux, cent fois, un trépas glorieux qu'une mort obscure et ignorée?

DIOMÈDE

C'est notre manière de voir, à nous autres, guer-

riers valeureux, mais la mère d'Achille, comme femme et comme néréide, n'est pas forcée de partager notre manière de voir.

ULYSSE

Et si tel est l'ordre des dieux? Thétis n'a pas la prétention, je suppose, de contrecarrer l'ordre des dieux? Et tous cas, ceci nous importe peu; notre devoir est de remplir la mission dont les princes grecs nous ont chargés, et de mettre tout en œuvre pour l'accomplir à notre honneur.

DIOMÈDE

C'est mon avis, prudent Ulysse.

ULYSSE

Je vois que nous étions faits pour nous entendre. Mais qui vient là? (iis regardent.) Que les dieux me pardonnent! C'est Thétis, en personne. C'est bien elle. Est-ce le hasard qui l'amène, ou se douterait-elle de quelque chose? C'est que, voyez-vous, valeureux Diomède, il n'est pas de lunettes bleues que ne puisse pénétrer l'œil clairvoyant d'une mère! Elle vient de ce côté... ne nous montrons pas encore. Éloignonsnous et observons, (ns sortent par la gauche.)

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