SCÈNE I Les Précédents, Brunnhilde
Elle vient d'un pas solennel.
« — Cessez ces cris ; nul ici ne pleure dignement le héros.
« — Brunnhilde, femme féroce ! » s'écrie Gutrune. Puis elle maudit Hagen et reconnaît que Brunnhilde, oubliée par l'effet du philtre, était bien la femme de Siegfried ; elle s'éloigne du cadavre du héros et se penche sur celui de Gunther. Hagen est immobile, appuyé sur sa lance ; Brunnhilde, au milieu du théâtre, contemple longuement Son époux ; puis elle ordonne qu'on prépare un bûcher et qu'on amène Grane. On obéit, on pare de tapis et de fleurs le bûcher hâtivement construit. La Walkyrie s'attendrit. « Époux ingrat, loyal compagnon d'armes. Nul
cependant n'a trahi comme lui. Ah ! toute chose devient claire à mon esprit. »
Elle ordonne de porter le corps de Siegfried sur le bûcher; elle retire l'anneau de son doigt et le regarde, ce joyau fatal, son héritage unique. « Filles du Rhin, dans ma cendre venez le prendre ; le feu qui consumera ma chair va le purifier. » Elle remet la bague à son doigt et met le feu au bûcher.
« Allez, corbeaux, dire à Wotan ce qui s'est passé sur le Rhin ; passez où Logue flambe, dites-lui qu'on l'attend au Walhall, ou je jette la flamme. »
Elle promène sa torche sur le bois qui s'allume : deux corbeaux survenus ont pris vol et disparaissent. Elle salue son cheval qu'on a amené. Elle lui parle de rejoindre son seigneur dans la flamme. « Siegfried, moi ta femme, je vais à toi. »
Elle saute sur Grane et l'enlève. D'un bond, le cheval saute sur le bûcher en flammes ; la scène entière semble embrasée : puis la fumée se masse vers le fond du théâtre, le Rhin déborde. Amenées par les flots, les nixes approchent. Hagen, qui a suivi d'un œil fiévreux le sort de l'anneau, se lance dans le fleuve. Voglinde et Velgounde l'entraînent dans l'abîme. Flosshilde lève audessus de sa tête l'anneau reconquis .
Dans le ciel, une lueur rouge croissante dans laquelle oti voit les dieux et les héros dans l'attitude décrite par Wâltrauté; les flammes envahissent le Walhall, et les dieux disparaissent dans des tourbillons de fett.
NOTE
Il y a du prodige dans cet art si logique et volontaire qui trame ensemble quatre œuvres colossales. Quelque soit l'admiration éprouvée devant la « Walkyrie » et « Siegfried », « le Crépuscule » augmente encore la stupeur de l'esthète.
Incomparable puissance et surhumaine envergure, que ces idées musicales vivantes et renouvelées à travers quatre opéras. Ces thèmes du « Rheingold » qui se résolvent seulement à la quatrième journée. Jamais depuis Eschyle et Sophocle le drame n'avait eu ce développement formidable ; et, musicalement, rien ne paraft comparable. Pour l'énormité du monument, la « Tétralogie » restera une mer veille de l'esprit et aussi triomphante de hauteur que de détails.
On se demande comment l'humanité n'a pas salué un demi-dieu en ce tout-puissant créateur.
Le prologue des Normes, ce bas-relief animé et digne d'un, temple, et cette incomparable incantation d'Erda évoquent Dante pour le poème et Michel-Ange pour la plastique.
A un moindre point de vue, le bûcher final où se jette Brunnhilde et les eaux du Rhin ramenant les ondines, enfin rentrées en possession de l'anneau, déborde le théâtre actuel comme splendeur d'effets même matériels.
Quand au héros, il cesse son grand rôle audacieux : ce n'est plus le radieux adolescent forgeant son épée, tuant le dragon, réveillant Brunnhilde : c'est un niais « le fameux » libre adolescent allemand, batailleur et coureur et infâme, à la merci de la première impression : vainement Brunn-
hilde lui a enseigné ce qu'elle connaît dû mystère ; la brute militaire boit, chasse, aime ; bon compagnon du reste, sorte d'officier idéal, si l'idéal peut jamais fleurir sous des boutons matricules,
Gutrune et Gunther également sont des faibles, sans caractère bon ou mauvais : et tous trois de commodes instruments pour Hagen, le fils et le vengeur d'Albérich quia pu se faire aimer de Brunnliilde par son or.
Le caractère épique reparaît dans la venue désespérée de Waltraute demandant à sa sœur de rendre aux nixes le fatal anneau qui va entraîner la ruine du Walhall et de ses immortels habitants.
Qu'importe le Walhall à Brunnliilde ! l'anneau lui représente seulement le tendre gage de l'amour de Siegfried, et cela suffît pour qu'elle ne le donne pas, s'agit-il de sauver les dieux.
Si Wagner a employé un philtre pour expliquer l'inconstance de Siegfried, c'est qu'il avait à faire subir cette scène odieuse où le héros va chercher pour Gunther sa propre Brunnhilde.
Celle-ci, devenue féroce, accepte que l'épieu d'Hagen la venge : le conflit passionnel est porté ici à son comble, et tous doivent mourir : le destin a tissé l'inextricable.
Mais Wagner a su faire de cette noire tuerie une grandiose et sereine apothéose.
Il faut connaître la marche funèbre deTiturel pour concevoir quelque chose d'égal à la marche funèbre de Siegfried.
Les motifs propres au « Gotterdammerung » sont peu nombreux : l'humiliation de Brunnliilde devenue femme, l'amour héroïque, Hagen, l'expiation, le philtre double, la légitime vengeance, la joie des Nixes.
Le salut du monde par l'amour.