‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 156 sur 166 · SCÈNE Y Gurnemanz, Kundry, écuyers · texte numérisé non relu

SCÈNE Y Gurnemanz, Kundry, écuyers

Un écuyer interpelle Kundry, « Vautrée comme une bête. — Les bêtes ne sont-elles pas sacrées ici », répond-elle. Un autre amplifie : « Son breuvage ensorcelé achèvera notre grand maître. »

Gurnemanz gourmande les écuyers : « Qui donc va porter les messages aux chevaliers combattants dans

les plus lointains pays?» Ils insistent : C'est une sauvage, une sorcière, peut être une damnée ; elle expie maintenant la faute d'une vie antérieure. Gurnemanz songe que chaque absence de Kundry correspond à des malheurs pour le Graal. Il la connaît depuis longtemps, Titurel la trouva dans les broussailles, lorsqu'il construisit le château, et s'adressant à elle : « Où étais-tu quand notre roi perdit la sainte lance; pourquoi ne viens-tu pas en aide? — Je ne viens jamais en aide », dit Kundry. Un écuyer : « Envoie-la reprendre la lance. » Le vieux chevalier avec une émotion profonde : « 0 lance auguste ; ô lance du miracle ; je te vis briller aux mains les plus impies. » Il se souvient : Amfortas, confiant en l'arme sainte, marcha vers le château du sorcier. Une femme terriblement belle le fit tomber dans ses bras, la lance lui échappa... « Je m'élance ; déjà Klingsor disparaît avec l'arme sacrée. Je protégai la fuite du roi, mais il reçut une blessure au côté, qui hélas ! ne peut se fermer. »

On vient dire que le bain et le baume ont agi, Amfortas va mieux. « As-tu connu Klingsor ? demandent les écuyers. » Et ainsi le chevalier raconte :

« Titurel, le pieux héros, l'a bien connu. Lorsque le royaume de la foi pure était menacé par d'affreux ennemis, les anges, une nuit, descendirent vers Titurel. Ils lui confièrent le calice de la sainte Cène. Ce même calice où coula le sang de la plaie du côté, avec la lance du centurion. A ces reliques insignes, Titurel éleva un sanctuaire. Vous qui êtes entré dans la sainte milice par les

voies impossibles aux pécheurs, vous savez qu'il faut être pur pour entrer dans l'ordre du Graal, où la charité reçoit des forces miraculeuses.

« Ce Klingsor, malgré ses efforts, fut repoussé. Il vivait en cénobite dans la vallée, non loin de la terre païenne. Quels péchés avait-il commis? Je l'ignore; mais il voulait expier et devenir saint. Impuissant à maîtriser la concupiscence, il se châtra de sa propre main, croyant ainsi s'approcher du Graal, mais on le repoussa avec un mépris légitime.

« Alors, furieux, il découvrit quel parti magique il pouvait tirer de sa honteuse mutilation ; il changea le désert en jardin enchanté, le remplit de filles-fleurs, diaboliquement belles. Là, il attire les chevaliers et les invite aux voluptés infernales. Qui succombe lui appartient ; il nous en a beaucoup pris déjà.

« Quand Titurel, écrasé par l'âge, confia la royauté à son fils, Amfortas s'acharna contre ce fléau de l'ordre : vous savez la suite. La sainte lance est à cette heure aux mains de Klingsor, et comme elle peut blesser les saints eux-mêmes, le goëtien espère nous ravir le Graal. »

Kundry s'est fort agitée pendant ce récit. Un jour qu'Amfortas était prosterné dans le sanctuaire, implorant un signe de salut, le Graal rayonna, et une voix d'en haut sefit entendre : « L'intuitif de charité, le pur ingénu viendra., mon élu . »

On entend des cris du côté du lac, un cygne sauvage transpercé d'une flèche vient tomber mort.

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