‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 162 sur 166 · LE MANOIR ENCHANTÉ DE KLINGSOR · texte numérisé non relu

LE MANOIR ENCHANTÉ DE KLINGSOR

(L'intérieur d'une tour : des marches conduisent vers le créneau. Instruments de magie.)

Klingsor est en face du miroir magique; il y voit Parsifal qui approche : il allume les aromates et se rassied

en faisant des gestes d'incantation vers la terre : « Diablesse primitive, toi sans nom, Rose d'enfer, Hérodia jadis. Gundrygia là-bas, Kundry, ici; »

Le corps astral de Kundry s'élève avec un grand cri qui se traîne en plainte. Elle a rodé là-bas, parmi ces chevaliers qui la traitent en animal. Des mots entrecoupés s'échappent de ses lèvres. Elle refuse de vaincre aujourd'hui celui qu'on lui désignera. Klingsor se déclare son maître parce qu'il ne subit pas le charme de la démone. « Chaste », s'écrie-t-elle en un rire. Il se remémore qu'il brigua la sainteté, il a su éteindre dans sa source le désir. Déjà il a conquis la lance ; bientôt il gardera lui-même le Graal. « Te plaisait-il, Amfortas? Faible lui aussi, faibles tous. 0 l'éternel sommeil comment l'obtenir ?

« — Qui te résistera, te sauvera, » répond Klingsor; et le jouvenceau qui vient est vierge... Le voici. > On sonne du cor, Il se fait un bruit d'armes. Klingsor décrit la lutte et la victoire de Parsifal contre les chevaliers maudits. Kundry, a disparu. « Le pur une fois souillé m'est asservi, » conclut Klingsor.

TABLEAU

La tour s'abîme dans le sol et surgit le jardin enchanté d'une végétation tropicale. Au fond, créneaux arabes.

A l'approche de Parsifal viennent des jeunes filles à peine vêtues et comme réveillées brusquement. Lebienaimé de l'une est blessé ; l'autre s'est réveillée seule ?

Elles maudissent l'ennemi. Parsifal s'étonne ; elles reculent, il a frappé leurs compagnons de jeu ; jouera-t-il avec elles? Quelques-unes sont allées se parer et semblent des fleurs : d'autres les imitent. Elles forment une ronde autour de Parsifal : « Si on ne nous aime pas, nous nous fanons et mourons. » Il repousse leurs avances : elles se le disputent ; à demi-fâché, il veut fuir.

« Parsifal, demeure. » C'est Kundry, suprêmement belle, parée à l'orientale, étendue sur une couche de fleurs. « Fal-Parsi,Parsi-Fal. » Ainsi Gamuret appela son fils encore au ventre de sa mère, quand il mourut en arabie. Kundry l'attendait, pour cette révélation. Elle vit l'enfant au sein d'Herzéleide qui l'éleva loin des armes et des hommes. Quand Parsifal ne revint pas, elle pleura longtemps et puis mourut.

Terrassé de douleur à ce récit, l'ingénu tombe aux pieds de Kundry. 11 a pu oublier sa mère ! « Apprends, dit la tentatrice, à connaître cet amour qui remplissait ton père Gamuret, quand l'ardeur de ta mère Herzéleidc débordait. L'amour t'offre comme une bénédiction maternelle par mes lèvres... le premier baiser. »

Elle agraffe sa bouche à celle de Parsifal qui se pâme un instant, puis se redresse en portant ses deux mains à son cœur :

(c Amfortas! la plaie, elle me brûle; la plainte, elle crie en mon cœur ; la plaie saigne en moi. Ici, au cœur l'effréné désir subjugue mes sens^ tourment de l'amour :

tout l'être frémit de concupiscence. » 11 revoit la scène du Graal. Le saint calice rayonne, et le Sauveur luimême gémit. « Délivre-moi des mains coupables. C'est la plainte de Dieu que j'entends en mon âme. » Il se jette à genoux et prie. Kundry séduite se penche vers lui, et, tandis qu'elle le caresse, il décrit ces caresses avec effroi.

Ainsi elle l'appelait, ainsi elle le regardait, ainsi elle souriait; ainsi ses lèvres frémirent, sa nuque se courba, ainsi tombaient ses cheveux, ainsi son bras au cou ; ainsi sa joue effleurait. Sa bouche lui ravit le salut* Il se redresse : « Va t'en, corruptrice. A jamais, loin de moi. »

Kundry devenue amoureuse devant cette sublime résistance se dévoile sincère et ardente :

« Si tu ressens les douleurs d'autrui! Compatis donc aux miennes. Depuis combien de siècles, elle attend le Rédempteur. Elle le vit LUI, Jésus, et elle a ri, et son regard l'atteignit, et depuis elle cherche ce regard. Une heure unie à toi, et je serai sauvée. » Ils seraient damnés tous deux, si une heure seulement Parsifal oubliait sa mission dans ses bras.

« Mon baiser t'a rendu clairvoyant, l'étreinte entière de mon amour te donnera la divinité. »

« — Montre-moi le chemin vers Amfortas.

« — Sois à moi une heure et je te conduirai. *

Il la repousse ; elle appelle Klingsor à son aide. « Égarement si connu de moi, je te le voue, sois son guide.

« Klingsor paraît; il jette la lance sur Parsifal. Elle reste

en l'air au-dessus de sa tête. L'ingénu la saisit et trace dans l'air un vaste signe de croix. Le château s'écroule ; le jardin se dénude, les filles-fleurs jonchent le sol. Parsifalse retourne du haut d'un pan de rempart : « Tu sais maintenant où tu me retrouveras. »

L'interlude est sombre et tragique, car Titurel est mort; le thème de Parsifal en mineur se mêfle à l'angoisse du motif d'Herzéleide ; pour exprimer la déchéance de l'ordre, le thème du Graal et des chevaliers attérés, avec les cloches en basse contrainte.

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