‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 52 sur 166 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Fanfares : des cavaliers et de nobles dames très parés sont introduits par des pages.

« Prince de Thuringe, Landgrave, Herman, salut ! »

Les seigneurs et les dames ont pris place sur des sièges élevés en demi-cercle .

Le Landgrave et sa nièce ont un siège d'honneur orné d'un baldaquin à colonnes.

Les Minnesingers paraissent, saluent et vont s'asseoir en hémicycle ; Tannhauser se trouve sur le devant de la scène, et Wolfram à l'extrémité opposée.

Le Landgrave se lève ; il rappelle que leur épée a soutenu contre les Guelfes la majesté de l'Empire allemand ; mais leurs lyres ne sont pas moins glorieuses : elles ont donné des victoires à la vertu, à la vraie force, à la culture. Aujourd'hui, le vaillant chanteur regretté leur revient ; il propose ce thème : approfondir la nature de l'amour. Qui chantera le plus dignement obtiendra le prix qu'il demandera des mains mêmes d'Elisabeth.

Les trompettes sonnent, le chœur salue le prince de Thuringe, tous s'asseyent. Quatre pages reçoivent dans une coupe d'or le nom de chaque chanteur écrit et présentent la coupe à Elisabeth, qui tire une feuille, la tend aux pages; ceux-ci clament: « Que Wolfram d'Eschenbach commence!» Tannhauser rêve, appuyé sur son luth.

Wolfram chante : il salue d'abord l'assemblée, Ténumère : mais, parmi ces splendeurs, une étoile l'absorbe et Téblouit ; à une fontaine merveilleuse, il puise des voluptés divines ; or qu'on ne trouble pas cette source par un contact audacieux, plutôt se sacrifier et périr, voilà comme il entend l'amour. Et l'assemblée approuve.

LES XT OPÉRAS 47

Tannhâuser a tressailli ; il dit à son tour qu'il la connaît, cette fontaine enchantée, mais qu'il en approche sans crainte ses lèvres altérées, et s'en abreuve à longs traits. La fontaine est intarissable comme son désir inextinguible.

Il souhaite arder toujours pour être toujours rafraîchi : voilà sa vision de l'amour.

Élisabeth a voulu applaudir, mais le silence soucieux des assistants l'arrête.

Walther de la Vogelvveide réplique : « Henri, tu ne connais pas cette source, car c'est la vertu même, si tu en approches les lèvres, elle perd sa puissance ; elle désaltère le cœur et non la bouche. » .

On applaudit avec bruit, Tannhâuser se dresse vivement.

« C'est défigurer l'amour que de le concevoir fade et languide : qu'on adore les mondes semés dans le ciel et qu'on ne peut comprendre, oui ; mais ce que notre cœur et nos sens peuvent atteindre, osons en jouir ; l'amour n'est plus l'amour sans la volupté. »

L'auditoire s'agite, Biterolf interpelle l'audacieux ; la volupté n'est rien, elle ne vaut pas un coup d'épée. Tannhâuser s'exalte: « Tu n'as pas connu l'amour, et tu n'as rien reçu en effet qui vaille un coup d'épée. »

Le Landgrave arrête Biterolf qui déjà mettait la main à son arme, Wolfram s'indigne.

« Sublime amour, inspire-moi un hymne, toi qui as pénétré mon âme sous les traits radieux d'un ange.

En te suivant du cœur, j'arrive clans la religion où tu rayonnes éternellement. »

Tannhauser au paroxysme lyrique s'écrie : « Déesse de l'Amour, que la gloire te soit rendue par ma voix. Ta grâce est la source de toute beauté, et les merveilles naissent de ton sourire. Seul connaît vraiment l'amour qui t'a pressée dans ses bras. Pauvres mortels qui parlez d'amour, pour le connaître, allez au Venusberg. »

Ici la colère éclate, les nobles dames s'éloignent. Elisabeth seule reste en arrière, appuyée à une colonne du baldaquin. Le Landgrave et les chanteurs gesticulent leur indignation. Tannhauser demeure comme extasié. « Il a partagé les plaisirs de l'enfer, qu'il soit maudit et damné. » Tous se précipitent l'épée nue. Elisabeth, avec un cri déchirant, couvre Tannhauser de son corps.

A cette vue, la stupeur s'empare des assistants. « Arrière ! crie-t-elle, que serait la blessure de votre épée auprès du coup mortel que j'ai reçu de lui? Vous ne pouvez pas lui ravir le salut éternel. » — « Qu'il meure dans son crime, » répète le chœur en s'avançant vers Tannhauser.

« — Vous n'êtes pas ses juges ; jetez votre glaive, écoutez la voix d'une vierge qui dit la volonté de Dieu. Pourquoi l'empêcher d'expier, de se repentir? »

Tannhauser, touché par la prière d'Elisabeth, s'affaisse, brisé de douleur ; et le chœur dit: « Un ange est descendu du ciel dicter la volonté de Dieu ; infâme ! tu lui as brisé le cœur, et elle défend ta vie. »

— Oui, murmure Tannhauser, la messagère de Dieu est venue près de moi, mais mon œil l'a regardée avec un désir criminel : Toi qui m'a envoyé cet ange, prends pitié de moi. « Je te chasse dit le Landgrave, car tu es maudit ; mais je t'indique ta route ; de jeunes pèlerins partent pour Rome, va avec eux. » — « Va avec eux, répète le chœur, va aux pieds du Souverain pontife.

« — Que ma vie ne soit qu'une longue prière, mais exauce-la, Seigneur, » dit Élisabeth.

« A la fête du saint Jubilé, venez humble et repentant. Béni soit le chrétien fidèle ; la pénitence et le repentir le sauvent. »

Les traits de Tannhauser s'illuminent d'espoir, il s'élance « à Rome, » et tous répètent : « A Rome! »

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