SCENE III
ALPHONSE, FERNANDE, RODERIG.
ALPHONSE
OQue la volupté sorcière de nos sens, Circé qui les transforme en lions rugissants ^ a Produit de peu de ioye vne longue tristesse,
Combien il fait mauuais la receuoir hostesse, Ceux qui l'auront logée asseurez au partir 8 D'vn salaire fatal & honteux repentir. Asseurez de nourrir dans l'ame bequetee L'Aigle perpétuel du hardy Promethee, 1 1 Depuis que sa fureur brutale en cruauté Au rapt m'emancipa d'vne chaste beauté. Ne sçai(t) quel aiguillon maniaque me reste 14 Peu s'en faut compagnon du parricide Oreste, Qui pense chaque iour ceste vierge reuoir Les cieux à ma ruyne & l'enfer émouuoir, 17 Horrible en cris piteux plomber son sein d'yuoire S'arracher les cheueux, sacrilège notoire, 0 damnable! surprise? ô panure fille helas ! 20 Qu'vn inique destin te jetta dans nos lacs, Qu'vn inique destin forclot mon maléfice De te pouuoir offrir la vie en sacrifice, 23 Te pouuoir amander l'abominable excez
Hardy UI. 6
84 LA FORCE DV SANG [v. 724-762
Qui me donna chez toy cest illicite accez:
Ah! quel trouble importun m'assaut la conscience, 26 Et demy furieux l'emplit d'impatience,
Sy tost que le penser passe en ce souuenir,
Mais apperçoy-je pas mes complices venir, 29 Complices de l'erreur amoureuse commise,
Ains image a mes yeux de l'offense remise.
FERNANDE. ^ [154
Sur quoy ruminez vous solitaire à l'escart? ALPHONSE.
32 Sur chose qui iamais de la dedans ne part, FERNANDE.
le confesse auoir tort, l'indiscrette demande
Méritant ce refus de légitime amande. ALPHONSE.
35 Rien moins: vne amitié stable par tout ailleurs.
Vous voudroit obliger en des sujets meilleurs, RODERIC.
Parlons parlons plustost d'vn Ciel qui ne me semble 38 Estrange nullement, ayant à viure ensemble: ALPHONSE.
Patriotes, voisins, frères d'affection, 41 Et qui de mesme sort feismes élection,
Vn siècle passeroi(t), non pas en l'Italie
Mais chez l'Alarbe fier, chez ceux de Getulie,
Que ie m'estimeroy dans rp]spagne tousiours 44 Tant que pareille erreur entretiendra son cours : FERNANDE.
Les choses de ce monde ont certaine mesure
Qu'vn iournalier vsage aprend de la nature: 47 Ainsi par fois le Cerf éloignera son fort, [155]
Et par fois le poisson s'esgaye sur le bOrd.
Curieux neantmoins de regangner leur giste 50 Au premier accident d'vne course plus viste.
Nous guidez du flambeau diuin de la raison,
Ce voyage accomply en sa propre saison, 53 Rassasiez de voir, de courre la fortune.
Sur le sein de Cibelle, & du moite Neptune,
Nostre Itaque natale aux labeurs entrepris, 56 Posons égallement & de borne «fe de pris. ALPHONSE.
N'imaginez aussi ma phrenetique enuie
Du Numide choisir la vagabonde vie, 59 Oii du Scythe qui n'a ses lares arrestez
Que ces pastis qu'en cor le bestail n'a broutez.
Qui traisne dans vn char sa famille chetiue, Q2 Et de l'heur des mortels plus aymable se priue,