‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 162 sur 230 · V. 799-840] TRAGEDIE · texte numérisé non relu

V. 799-840] TRAGEDIE

Comment Tvrne agitée iroit appariant Le supplice à l'excez, ta gloire iniuriant;

1 Comment ie garderay ma balance, de sorte, Qu'en leur faueur panchee elle ne soit plus forte, Capables de tourmens cruels, k les punir,

4 Plus que l'enfer ne peut épuisé nous fournir.

L'attentat de ce rapt osé sur Persephone, [367]

Regarde outre l'hymen, à ta propre courone,

7 II reporte iaipuny l'asseunince aux mortels, De ne te craindre plus, d'abatre tes Autels, Ains de vouloir encor essayer l'entreprise, 10 Déployans contre toy la force, ou la surprise : Tes sujets naturels s'offenseroient de voir Leur tourbe assuietie à vn lâche pouuoir, 13 »Vn affront étranger, que le Monarque endure, »Des siens facilement luy prouoque l'iniure.

PLVTON.

Tu parles Gnossien, selon la vérité; 16 Sans vne rigueur iuste on pert l'authorité,

Autant sur les voisins, que sur ceux qu'on domine,

Car de l'vn le reuolte a l'autre s'achemine : 19 »I1 ne faut en l'estat que broncher d'vn faux pas,

»Pour enuoyer soudain sa puissance au trépas;

Et rarement le sort instable veut permettre, 22 Que nous puissions deux fois vne faute commettre,

Coulez dez la première au fond du desespoir,

Preuenons donc ce mal.

RHADAMANTE

l'en feray mon deuoir,

25 Croy Pluton que le soin de ta grandeur prospère, Les trois parts du sommeil dérobe a ma paupière, Obligé de l'honneur, qu'indigne tu me faits,

28 Du titre que ie porte, outre mille bien-faits,

Ne donneray-ie point de conuenables peines, [368]

A ces perturbateurs du bien des ombres vaines,

31 Ils seront, ils seront chastiez, mais i'entens. Ce me semble vn tumulte, & des cris esclatans, Escoutons, il y a du desordre sans doute.

ATROPE.

34 Helas ! tout est perdu, tout fuit à vau de route,

Cerbère demeuré captif entre ses mains;

De courage, & de force il passe les humains, 37 0 Pluton déplorable! ô esclandre, ô esclandre!

PLVTON.

Vn extrême péril est facile à comprendre, Atrope espouuantee, à nous approche icy, 40 Quel objet de frayeur subite t'a transy?

226 ALCESTE. [v. 841-872

ATROPE.

Arine-toy seulement résolu de combattre, Si tu ne te veux voir englouty du desastre.

RHADAMANÏE.

43 R'asseure ton effroy, sa cause racontant. ATROPE.

Ma voix ne peux sortir du poumon haletant, lé suis helas! ie suis de sueur, & de glace, 46 Remettant a mes yeux la terreur de sa face.

PLVTON.

Ne nous tiens plus suspens, qu'à ce présent danger Chacun à son deuoir auise à se ranger.

ATROPE.

49 Vn Géant descendu, te dénonce la guerre,

De qui les moindres coups ressemblent vn tonnerre, [369]

CerVjere l'enleuant de pareille façon, 52 Qu'vn pescheur de sa ligne enleue le poisson.

PLVTON.

Cerbère surmonté, la crainte te transporte, Hé! qui donc gardien demeure à notre porte?

ATROPE.

55 Sans deffence restée il en est possesseur. PLVTON.

Que ne vient lupiter luy-même rauisseur Du sceptre fraternel, puis qu'il donne licence 58 Aux mortels d'attaquer ainsi mon innocence.

ATROPE.

Et (surcroist de malheur) continuant ses coups,

Il a le prisonier que nous tenions recous, 61 Qui maintenant bouffy d'implacable rancune,

Proteste ruiner les tiens, à ta fortune. PLVTON.

Doncques n'auons-nous plus que craindre désormais, 64 Donc le hazard au pis dorénauant ie mets.

Mon appréhension plus grande est accomplie,

Toutefois n'attendons que ce vaincœur nous lie, 67 Rhadamante suy-moy, l'exemple de deux chefs

Suffit à détourner de terribles méchefs.

RHADAMANTE

Concède que premier ie l'aille reconnoître, 70 Ma perte n'est qu'vn nombre inutile décroître, [370] Nulle de conséquence, à l'Empire assailly, N'auanturant que moy tu n'auras point failly:

73 Mais de te bazarder dessur l'incertitude, L'espoir, Tviiique appuy de cette multitude, Pluton ne le fay pas; conserue-toy prudent,

76 La sauueté de tous de la tienne pendant : Souuerain de l'Erebe, & qui tiers de puissance, Egales lupiter pour la diuine essence;

79 l'imite vn bon pitole, embrassant le trauail, De commander à temps, & seul au gouuernail.

PLVTON.

0 friuole conseil, que l'ennemy i'attende,

82 Présumant commander ceux que la peur commande. Ceux de qui le courage aux talons déualé, Voudroient mon enneiuy dans le trône instaléV

85 Non, non, l'extrémité moque ta préuoyance, Il ne faut plus auoir en sa dextre fiance, Mon fidèle Cerbère entraîné d'vn plus fort,

88 Et luy que i'estimoy mon principal confort: Toy, qui tranche le fil de ce qui vit au monde. Qui peuples d'habitans notre voûte profonde,

91 Qui ta frayeur eraprainte a tous les animaux, Ne pouuois-tu d'vn dard obuier à ces maux? Ne pouuois-tu voyant l'ennemy face a face,

94 De quelque coup mortel étoufer son audace?

ATROPE.

Mille, à me décharger du blâme seruiront, [371]

Mille, & mille témoins des esprits te diront,

97 Que deux fois contre luy i'ay ma trousse épuisée, Que mes dars émoussez luy seruoient de risée, Spectacle qui d'horreur m'a contraint hérisser,

00 Et fûitiue vers toy sans armes rebrousser.

PLVTON.

Sçais-tu quel est son nom?

ATROPE.

Le sçauroy-ie ? qu'à peine Il souuient à mes yeux de chose si soudaine.

PLVTON.

3 Proche, encore auras-tu sa taille remarqué, Et les armes de quj t'a vaincœur attaqué?

ATROPE.

Assez mal toutefois, vue grande peau rousse 6 De lyon l'enuelope, outre l'arc, & la trousse. Sur l'épaule senestre, il n'est point empesché De porter le fardeau d'vn gros tronc ébranché, 9 Peu a peu se formant vne noueuse teste, Qui des deux bras lâchée, éclate la tempeste, Hardy I. 15

228 ALCESTE. [v. 911-952

Applatiroit du coup les monts plus orgueilleux, 12 Aux valons égalant leurs coupeaux sourcilleux, Sa taille, de hauteur au courage pareille, En luy figure-toy des Titans la merueille.

PLVTON.

15 Tels signes m'ont dépeint Finuincible Thebain, Fils naturel issu des feux de mon germain, Celuy qui nous a tant consacré de victimes, [372]

18 Ennemy des tyrans, & vengeur de leurs crimes, L'apparence me trompe, il ne viendroit icy Pour troubler mon repos, & me traiter ainsy,

21 Innocent, qui n'eus onc auec luy de querelles.

RHADAMANTE

Charon t'en donnera des certaines nouuelles, Hâtif s'acheminant.

PLVTON.

Qui t'amène vieillard?

24 Où sommes-nous réduits à présent du hazard? Quel party prendrons nous? quel retraite seure? Quel superbe ennemy vainement nous épeure?

CHARON

27 Alcide sur ma foy relâché, m'a commis, Moyenneur d'vne paix qui vous rendit amis, Par ces mots déclarant les concepts de son âme,

30 Qu'agresseur (disoit-il) votre Roy ne me blâme, le n'aborde ces lieux, que forcé du vouloir D'vn tyran, que lunon fait sur moy préualoir,

33 Préualoir traitrement d'vne heure infortunée, (Pluton se souuiendra de telle destinée,) Référant à ses loix l'infructueux butin,

36 Que i'aquiers en celuy de son triple mâtin, Plaisir iniurieux du Prince des Mycenes, Dommageable à l'enfer, inutile k mes peines.

39 Au regard d'vn amy libéré de vos ceps, Il ne peut m'accuser de rancune, où d'excez. L'honneur, & le deuoir veulent que ie le face, [373J

42 Qu'il poise ma fortune, & se mette en ma place: Reste vn point à vuider ensemble nos discords, L'ame d'Alceste franche, & rendue à son corps,

45 D'Alceste, que le sort inique vous enuoye, Que trop de pieté mist à la Parque en proye, Qu'afin de ne laisser son Empire honnir

48 Du nom de tyrannie, il ne doit retenir. Cela fait, ie promets désister de poursuiure, Retournant sur mes pas, de peur ie le deliure.

51 Sinon, chacun de nous monstrera son pouuoir, Va, dépêche, & me fay la réponse sçauoir,

Qu'vne heure i'attendray d'espace limitée; 54 Éesou-toy donc Pluton, sur l'offre présentée, Auise à le chasser par force de l'enfer, Ou d'amitié cédant la discorde étouffer.

PLVTON.

57 Que difficilement vn chois de deux extrêmes

Impourueu se résout, l'esprit hors de soy-mêmes.

Rhadamante, dy-moy plus rassis de raison, 60 Celuy qui maintenant te semble de saison.

RHADAMANTE

L'vn t'estant honorable, & l'autre solitaire, Muet ores ie fay beaucoup mieux de me taire.

PLVTON.

63 Rien moins, a ce besoin m'obseruer du respect, Te retiendroit plutost de trahison suspect, La misère commune à l'heure nous égale,

66 Et ma permission te dispense Royale. [374]

RHADAMANTE

Contraint de t'obeïr i'estimeroy plus seur,

Auecques ce Héros procéder de douceur, 69 Veu principalement que ta noire contrée

N'est forte à subiuguer qu'a cause de l'entrée,

Auantage occupé de luy de tous cotez, 72 Tenant la barque où sont les Mânes traiettez,

Maitre du port fatal, & maitre de Cerbère,

Recous d'vne espérance, & première, <fe dernière, 75 Tes esprits r'allier de frayeur éperdus.

Par les cachos obscurs du Tartare épandus,

Plutost es tourbillons Tareine dispersée 78 Du Nasamon seroit ensemble ramassée,

Plutost le dard seroit retenu de l'archer,

Qu'au but d'vn bras neraeux il vient de décocher; 81 Ne l'espérons iaraais; d'ailleurs, la paix offerte

N'offence ton honneur, hormis en vne perte,

Légère, à qui voudra luy comparer au pris, 84 Ton Empire, en hazard de la sorte surpris.

CHARON

l'oublioy, que passant, des ombres frémissantes, Des ombres à tes loix de force obéissantes,

87 Murmurent d'vn reuolte, & sont plus qu'à demy Résolues d'aller s'offrir à l'ennemy, laçoit qu'interuenu, i'ay d'vn propos afable,

90 Aucunement rompu ce complot domageable.

Et celles remarqué, qui l'orage passé [375]

Méritent vn suplice au crime compassé.

230 ALCESTE. [v. 993-1032

PLVTON.

93 0 Pluton Qial-heureux ! ô sujets infidelles! Empire, qui sans plus de soucis me martelles, Empire de néant, estably sur les morts,

96 Que me sert posséder tes auares trésors? De richesses passer lupiter, & Neptune?

Inutiles d'vsage à ma cohorte brune,

99 Nulles, pour l'animer au hazard des combats: Chetif, treuue a ta honte vn barathre plus bas, N'accepte désormais que ce titre d'esclaue, 2 Puis qu'vn entrepreneur te commande, te braue, Te prescrit vne paix selon sa volonté, Du moins, si ie l'auois teste a teste affronté, 5 Que le sort m'excusant des armes iournalieres, il falut du vaincœur supporter les colères; Mais aussi de se prendre à vn qu'on sçait plus fort, 8 A vn désespéré qui fait peur à la mort, Que l'vniuers redoute, & sous qui le Ciel tremble. C'est estre téméraire, & malheureux ensemble.

11 Donc appliquons au mal consulté l'appareil, *Celuy pèche le moins, qui pèche par conseil, Vous autheurs en aurez la première infamie,

14 Et contre le poison d'vne langue ennemie, Opposez de rempart, i'attesteray toujours, Qu'en courage abondant ie manquay de secours, [376]

17 Charon, va luy mener ceste ombre demandée, Mais fein que ie ne l'ay qu'en échange accordée. Du chien qu'il nous détient, si tu le retirois,

20 Et ma perte, & mon los recouurez ie dirois.

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