V. 1103-1147] TRAGEDIE
Jusques icy pareil au pilote peureux, 4 Qui void du Pôle encor quelques signes heureux, Il résiste k la vague, il combat le naufrage Qui le presse eminent, de l'art, & du courage: 7 Mais depuis que l'hyuer d'vne orageuse nuit, En des bancs inconus sa nauiie conduit, Que le timon brisé s'enterre sous l'areine,
10 Qu'il n'a plus voile entier, cordages, ny carenne, Alors le misérable appelle à haute voix La Parque, & de frayeur trépasse mille fois,
13 Voudroit auoir dé-ja soulé la faim gourmande Des Phouques mariniers, que Prothée commande: Ainsi l'espoir doné du preux Thyrintien,
16 Mes douleurs a flaté sensibles, comme rien, Tant que i'ay reconu le père ailé de l'âge, S'acorder à sa foy qu'il me laissa de gage;
19 Mais ores que l'indice aparent au seiour, Priue Alcide forclos à jamais du retour, Demonstre clairement sa vertu succombée,
22 Mon ame au premier diieil souhaite retombée,
De sortir de sa geôle, & mise en liberté, 1^81 j
Dans l'Elyse iouir d'vne aymable clarté.
25 Helas! s'il ne tenoit qu'à s'ouurir la poitrine, Qu'à prendre d'vn poison mortel sa médecine, Que le troupeau comis de ce peuple innocent,
28 Sans cesse autour de moy de crainte frémissant, N'eust forcé mes désirs, ie iure, ô chère cendre. Qu'après toy pas à pas la mienne alloit décendre,
31 Elle s'alloit mêler en vn même tombeau.
Tombeau, qui tiens l'amour, son arc, & son flambeau. Tombeau qui tiens l'honneur, la chesteté, les grâces,
34 Tombeau chez qui les Dieux mortels voudroient leurs places.
Tombeau de mon bon-heur, ie m'en vay te reuoir, Et vn torrent sur toy de larmes replûuoir,
87 Et te renouueler ce sacré-saint hommage :
Mais quel bruit me surprend? quelle trompeuse image, Hercule acompagné d'vn Héros, hé! bon[s] Dieux!
40 Alceste le suiuant, Alceste, ô traîtres yeux Qui receuez ce charme, il n'y a point de charme. Voila son port, son front, sa vesture, & son arme.
HERCVLE.
43 Oste l'étonement qui trouble tes espris, Alcide couroné du labeur entrepris, Enuers toy se reuient aquiter de parole.
46 11 remet en tes bras ta reuiuante idole, [382]
C'est elle, c'est Alceste, au propre, au même état,
234 ALCESTE. [v. 1148-1186
Qu'auant que d'icy haut la Parque l'emportast:
49 De merueille rauy, son ârae séparée Flote entre la liesse, & la crainte égarée, Nous regarde sans voir, nous entend, sans pouuoir
52 L'auis par son éfet croyable conceuoir: Va ta chère moitié l'affirmer, de ta bouche Sur la sienne imprimée anime cette souche,
55 Guery subitement le mal que tu luy fais. Et d'vn nouuel Hymen l'alliance refais, Qu'à notre occasion la honte ne te tienne,
58 Tu ne prendras de luy rien qui ne t'apartienne, Semblables priuautez de l'épouse a l'époux. Long tems auparauant se pratiquent chez nous.
ALCESTE
61 Qu'est-ce cy mon désir? extatique en la place,
Veux-tu que l'Acheron derechef ie repasse!
Veux-tu point reuenir de ceste pâmoison, 64 Qui semble t'éblouir la veue, & la raison?
Veux-tu point prosterné remercier qui dagne,
Sauue te ramener ta fidelle compagne?
67 Qui pour me rendre au iour vne seconde fois,
A contraint le destin de violer ses loix?
Reuoque ra[le]gresse en ton mâle courage, 70 Seur qu'on ne te repaist d'vne trompeuse image,
ADMETE.
Ha ! secourable voix, de ton céleste accent,
Tu me chasses l'horreur d'vn spasme languissant, [383] 73 Voix, qui mon sein tremblant perces inespérée,
Sans toy i'alois quiter la lumière Eteree,
De grâce recommence à me certifier, 76 Qu'à mes yeux maintenant ie me puis bien fier.
ALCESTE
Pardonne à l'amitié qui sa langue manie. Que l'entière créance à tes propres dénie, 79 Ne se voulant qu'à moy laisser persuader, Du péril qu'il t'a pieu me permettre évader.
HERCVLE.
Où seroit la prudence au monde suffisante 82 De ne se point troubler en ce qui se présente, Certes ton accident l'excuse merueilleux. Et moy ie pren plaisir a ce doute amoureux,
ADMETE.
85 0 puissant demy-Dieu, sacré pourtrait d'vn père, Qui l'Olympe régit, & l'vniuers tempère,