ANNE, DIDON
ANNE
Ma sœur, ma chère sœur, dites ie vous supplie, 50 A quelle occasion de tristesse remplie,
Vous semblez repousser le bon-heur qui vous suit.
Et de votre beau iour faire vne souibre nuit: 53 Au scrupule premier possible retombée, [8]
La blancheur de ce front d'albastre s'est plombée.
Hardy I. 2
20 DIDON [v. 155-197
DIDON
Vn iuste repentir du vœu que i'ay faussé,
56 Tient vn glaiue pendant sur ma teste haussé, Représente à mes yeux incessamment fichée L'image qui se plaint de mon loyal Sichée:
59 Encores l'autre nuit au milieu du repos Sa bouche me tenoit ce menaçant propos! ''T^speres-tu long tems ô Didon forcenée,
62 Arrester en mon lit ce vagabond ^née ? Faire long tems pallir de honte le Soleil, Pour ton crime adultère a nul autre pareil?
65 Non, non, perfide, non, la suprême Justice Te reserue, & bien tost a vn aspre supplice: Les plaisirs du Troyen te seront cher vendus,
68 Ils seront de tes bras comme vn ombre perdus, D'eux ne te restera qu'vn desespoir de rage. Au meurtre de toy-mesme animant ton courage:
71 Sa Cartage est ailleurs, le vouloir des destins, Apres mille trauaux l'ordonne aux champs Latins^ Ainsi pasle, muette, en glace conuertie, "^
74 Elle s'est frémissant d'auec moy départie. Semblable au vent qui part à i'oreiUe sifflant, Et sur les flots esmeus hideusement ronflant:
77 Las! n'ay-ie là dessus, n'ay-ie suiet de plaindre? N'ay-ie pas vn suiet légitime de craindre? De craindre que ma peur s'achemine à l'effet,
80 La foy de l'estranger, & ce songe suspect? [9J
ANNE
Vous Reyne de son cœur, Reyne de sa fortune, Qui luy auez rendu toute chose commune,
83 Vous qui l'auez tiré d'vn Dédale mortel. Qui des siens, & de luy méritez vn autel, Croire qu'extrait des Dieux il manque à sa parole,
86 Vous fier moins en luy, qu'a vn spectre friuole, Auortë de la peur, & d'vn scrupule vain. Que les deffuncts charmez d'vn long somme d'airain,
89 Hostes perpétuels d'vne lame profonde.
Reprennent le soucy des aôaires du monde? Ha ! ma sœur, n'enuiez votre heur de la façon,
92 Que l'antique prudence estouffe ce soupçon, Soupçon, qui reconu contraindra votre jÊnée, De chercher voirement plus loing sa destinée.
DIDON
95 La langue, vray pinceau de nos affections. Me faict mal augurer de ses intentions.
Comment?