V. 984-1027] TRAGEDIE
84 Concerter des accords, docile se calmer, Tu verras couronne ton chef d'vne couronne, Que luire au Ciel vn iour sa prescience ordonne!
87 Donc après leur secours admire ma bonté. Admire que sauuant vn paillard effronté, Aux dépens des honneurs déferez a mes Mânes,
90 Paye retrauersé les riues Stygianes, Prophète messager de ton heur à venir.
Qui de ce desespoir le frein veux retenir;
93 Admire ma clémence, & reparant l'iniure, Du plutost qu'instalee en sa grâce future, N'épargne vne hécatombe à me propicier,
96 N'épargne vne hécatombe a me remercier; Autrement il sufit, ie sçay que la menace. Sans me précipiter en ton âme aura place,
99 Que tu te souuiendras de ce pieux deuoir ; Le silence éternel ores ie vay reuoir.
ARIADNE, BAGGHVS, SILENE, PAN.
ARIADNE
DOii vien-ie misérable? hé! pauure langoureuse, Voudroit encor des Cieux la lampe rigoureuse. Eclairermapaupiere?hé! voudroitbienlamort,[437J
Mon ame repousser de l'abry de son port? 5 La chute m'a porté, la chute soutenue
De buissons outrageux, viue m'a retenue
Thetis de mes forfaits n'a voulu se souiller, 8 Et vn hôte infernal est venu m'éueiller,
Vn esprit de mon frère a la forme empruntée,
Mot à mot i'ay receu sa voix Acherontee; 11 Menaçante d'abord, elle me reprochoit
Vn péché qui celuy de ma mère approchoit ;
Puis adoucie en fin m'a flaté d'espérance, 14 Du secours d'vn grandDieu me donnant asseurance,
lusques a me promettre vne place en son lit;
Vrayment ie le croirois après vn tel délit, 17 Volontiers, qu'vn des Dieux accepteroit a femme,
Celle qui d'vb voleur l'accointance diffame.
Spectre fallacieux, qui prens l'occasion 20 D'vn frenetic esprit' pour ton illusion,
Tu te trompes toy-même, & Pandore présente,
De me faire espérer ne seroit suffisante ; 23 le ne recherche plus de salut qu'en la mort.
Las ! & ie luy fay peur cédant à mon effort :
Tant qui craignent charmez des douceurs de la vie, 26 Q[n]'auec les voluptez elle leur soit rauie,
Ne laissent de charger la barque de Charon,
266 ARIADNE. [v. 1028-1070
Moy ie veux, & ne puis trauerser l'Acheron, 29 Ses chemins me sont clos, ouuerts à tout le monde, [438]
Dieux! que voy-je la bas? vn vaisseau dessur l'onde,
Ses voiles sont enflez, & ne fait point de vent, 32 Sans patron de luy-même il se pousse en auant,
Vne douce armonie accompagne ses rames.
Capable de charmer ces Plutoniques âmes, 35 Les Dauphins attentifs a l'entour sautelans.
Se vont aux enuirons de ioye entremélans,
Vn enfant au tillac de pampre se couronne, 38 Quelle trouppe bons Dieux! fantasque Fenuironne?
Vn vieillard sur vn âne assis en maiesté,
Comme en la mélodie immobile resté; 41 Ce sont les Deïtez de cette isle déserte.
C'est du songe prédit vne assistance offerte;
Comment mon deshonneur luy pourray-ie celer? 44 Le taire m'est nuisible, & honteux de parler.
BAGGHVS, PAN, SILENE, ET ARIADNE.
BACCHVS.
BElle, chasse l'efroy qui trouble ton visage, le te suis d'vn secours le fortuné présage, 4 V le sçay de tes malheurs autant où plus que toy,
Vn Corsaire fuitif t'a pariuré sa foy, Vn que tu retiras de la Parque éminente,
50 Girouette à tous vents, d'âme peu continente. Forcené de l'amour qu'il portoit a ta sœur, A fait voile tandis que l'humide douceur [439]
53 Du somme te silloit la paupière iumelle,
Ne le sçauroy-ie pas? qu'engendra de Semele, Celuy qui tient le foudre, & l'Olympe régit;
56 Quoy? de honte ce front d'albâtre se rougit? Simple, hormis le joug d'vn père trop seuere, Que tu as secoué, la faute est bien légère;
59 Le but à tes desseins de l'Hymen proposé, T'ôte du deshonneur le blasme supposé; La sainte intention te décharge de crime;
62 Et pour te confirmer que l'en fay peu d'estime, Exprès coupant les flots, l'adresse icy mes pas, Non pour te préseruer seulement du trépas,
65 Mais afin de t'offrir ma nociere aliance, Telle faute tombée au fleuue d'oubliance. Telle faute purgée en mon attouchement;
68 Ne le consen-tu pas? dy-le moy franchement. ARIADNE.
Qui que tu sois des Dieux, misérable mortelle, le me mets, ie me donne à ta sainte tutelle;