‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 201 sur 230 · DAPHNIS, CORINE · texte numérisé non relu

DAPHNIS, CORINE

DAPHNIS

ENn vain dit-on que le tems déracine Nos plus grands maux, (salubre médecine,) Ma flàme croist par la suite des iours.

Et d'heure à autre elle augmente touiours: 29 Le beau pourtrait d'Alphee, inséparable,

Priue mes yeux du somme désirable :

(v>ue si l'esprit succombe au soin pesant, 32 l'entr'-oy la belle en songe me disant,

(Songe fondé sur beaucoup d'aparence,)

Vien mon pasteur, vien ma seule espérance, 35 Vien, mais plutost auiourd'huy, que demain,

Briser les ceps de ce père inhumain,

Ceps, que pour toy renforce le barbare, 38 Bien que nos cœurs l'absence ne sépare.

Bien que la hontfe empéchast mon désir

De s'exprimer n'en ayant le loisir, 41 Tu vis Berger depuis en ma pensée.

Qu'en ce Dédale obscur tu m'as laissée.

Pareils discours tenus de sa beauté, [4761

44 A ce besoin somment ma loyauté

De la reuoir, de tenter la fortune:

Voicy Cîorine, ô rencontre importune!

286 ALFHEE. [v. 447-472

47 S'il faut qu'elle ait préuenu le secret, Tous tes desseins auortent indiscret:

CORINE

Que fait pensif le pasteur que i'adore? DAPHNIS.

50 Tu me viendras assaciner encore.

CORINE

Guy bien cruel, qui te ressembleroit, Qui de meurtrir scrupule ne feroit.

53 Que ce propos sonne mal en ta bouche, Propos d'amour chez vne vieille souche.

CORINE

Me dire ieune.

DAPHNIS

On ne te croiroit pas.

CORINE

56 Ne décrépite, abbayante au trépas, Vne vigueur me tient entre deux âges, Capable encor d'asseruir des courages.

DAPHNIS

59 Les enfers n'ont démon si malheureux, Qui te voulût courtiser amoureux.

CORINE

Moqueur, moqueur, tu as toute licence, [476]

62 C'est abuser pourtant de sa puissance.

DAPHNIS

Tu me réduis outre la volonté, Outre l'humeur, à paroître effronté,

CORINE

65 Helas! pourquoy? pense que l'Arcadie,

Non l'vniuers, en sa masse arondie,

N'eurent, & n'ont, & ne peuuent auoir, 68 Qui sur mon ame obtint même pouuoir.

DAPHNIS

Pense qu'amour les désirs n'aparie.

Où Tage ainsi dissemblable varie.

CORINE

71 Trente-huit ans bornent la mienne au plus. DAPHNIS.

De bons amis te gardent le surplus.

CORINE

Veux-tu m'Bymer, au cas que ie le treuue, 74 Qui là dessus véritable me preuue ? DAPHNIS.

Veux-tu me croire, & m'obliger aussy?

Laisse-moy seul m'entretenir icy.

CORINE

77 Tu t'entretiens dessur l'incertitude, Et au certain gist la béatitude.

DAPHNIS

Nomme l'obiet de mes pensers, après, 80 l'honoreray ton art d'vn beau Cyprès, [4771

CORINE

Sufit, que seule a poursuiure ta grâce, Tu ne serois comme tu es de glace.

DAPHNIS

83 Enorme abus, le monde finiroit

Si de nous deux sa ressource il tiroit.

CORINE

Qu'ay-je commis coupable de ta haine, 86 Cœur de rocher, ame trop inhumaine?

DAPHNIS

>0n doit hair les vices, seulement »Pour l'amour d'eux, leurs hôtes nullement!

CORINE

89 Apren de moy, rude, & simple nouice, Que la nature incompatible au vice, N'en conoJst point, quand vn couple amoureux

92 A ses plaisirs se lâche vigoureux.

Apren de moy, que l'afection vraye, lamais au cœur n'imprime qu'vne playe, 95 Que l'on n'en peut seruir deux a la fois, Et puis, qu'il n'est feu que de ieune bois.

CORINE

Tu as raison, la tbrche nuptiale 98 Désire toute vne amitié loyale, Te doit venir quelque ieune beauté, Sur tes désirs tenant ta primauté, 1 Mais ne préuien l'heure de ce seruage, [478]

L'Hymen vaut pis quelque fois qu'vn veuuage, ■ Du moins atten la feste à la chommer, 4 Et iusques-là ne laisse de m'aymer.

288 ALPHEE. [v. 505-544

DAPHNIS

Présume au cas que ce prodige auienne, Que ta prière aucune grâce obtienne, 7 Voir les poissons paitre nos prez herbus, Voir d'Occident leuer le blond Phœbus, Voir les aigneaux mettre les loups en fuite: 10 Ne rougis-tu mille fois éconduite.

De retenter la honte d'vn refus, Qui son auteur épouuante confus?

CORINE

13 Garde qu'en fin ta rogue félonie, Vn repentir ne s'attraine punie.

DAPHNIS

Garde, qu'en fin redoublant mon courous, 16 Tu sois l'opprobre, & la fable de tous. CORINE.

Le mal venu dy que tu le mérites,

Que vœux adonc, ne larmes hypocrites, 19 N'amoliront l'équitable rancœur :

Ains plus courtois, n'en venons-là mon cœur,

Amour m'aprit des leçons de ieunesse, 22 Qwi valent bien qu'vn pasteur me caresse. DAPHNIS.

Va les montrer aux nocturnes esprits.

Vieille furie, infernale Cypris, [479]

25 Soûle auec eux ton impudique rage,

Vne autre sainte attire mon courage:

Reçoit mes vœux & me tient en soucy, 28 Plus fol encor de m'ar rester icy

CORINE 8EVLE.

Emprunte a fuir ma haine coleree,

Les ailerons des enfans de Boree, 31 Où bien du Thrace emprunte les chenaux.

Sur les épis courants, & sur les eaux,

Tu ne sçaurois échaper ma vengeance, 34 Qui te talonne, (incroyable allégeance !)

Tu ne sçaurois, tygre au visage humain.

Parer les coups de ma fatale main:

37 Te prendre à moy, vermisseau téméraire?

A moy, qui fay la Lune obscure, & claire?

Qui puis d'vn champ transporter les moissons? 40 Muer le corps en diuerses façons ?

Faire frémir FErebe a ma parole:

Sus donc réprime vne arrogance foie, 43 Marche inuisible ores dessur ses pas.

Et où l'amour luy semé vn autre apas,

Ou Taueuglé ses espérances fonde, 46 Qu'vn desespoir iuipourueu le confonde : Oeuure de peu, qui vaut autant que fait, Dont le propos coûte plus que l'éfet,

Page 1