V. 1333-1376] SE SACRIFIANT
Que des premiers regrets le brasier alumé, En cendre ne se soit peu à peu consommé.
DIDON
35 Que dy-ie? où suis-ie? & quelle exessine manie
Pipe d'vn fol espoir ma misère infinie?
Didon, pauure Didon, ne sens, ne sens-tu point 38 De tes impietez le reniors qui t'époint?
Qui ne s'apaisera, parauant que Sichée,
Voye couler ton sang sur sa couche tachée! [58]
41 Ses iours, innocemment de la sorte abréger,
Et simple n'auoir pris le tems de se venger ;
Enseueîy son corps démembré sous les ondes, 44 Charogneuse pasture aux touques vagabondes.
Fait de ses compagnons vn carnage absolu,
Vne entière hécatombe à mon honneur polu? 47 Brûler toutes ses naux,' & à ce détestable,
Son Ascaigne en morceaux présenter sur la table?
Oiiy, mais le sort estoit des armes à douter; 50 Qu'importe, désirant de me précipiter,
Qu'auray-ie craint ma mort déia délibérée.
Lasse de plus languir sous la voûte etherée? 53 l'eusse enflâmé ses naux la vengeance ayant lieu,
Moy mesme dans les feux me iettant au milieu;
Satisfaite, d'auoir en la perte commune, 56 Et ^u père, & du fils, expié la rancune.
ANNE
Diuertissez bons Dieux, arrachez-luy du sein L'exécrable proiet de ce félon dessein.
DIDON
59 Clair Soleil, qui là haut des fiâmes que tu dardes, Les œuures des mortels équitable regardes, Toy, de mes maux complice, & leur source lunon
62 Infernale Déesse Hécate au triple nom, La nuit aux carefours par les villes hurlée. Vous Dires, qui vengez vne foy violée,
65 Et vous Dieux, de la pau\u-e Elise se mourant, Escoutez les clameurs qu'aux abois elle rend, Pour suprême faueur de ma mort arrestêe, [59]
68 Faites s'il atteignoit la riue souhaitée. Si ce chef scélérat par l'arrest du destin Souscrit de lupiter, voit l'Empire Latin,
71 Exorable donnez à Didon qui vous prie, Que d'vn peuple ennemy la guerrière furie, Loin des embrassemens de son Iule cher,
74 Ne trouuant déconfit retraite li se cacher,
L'afflige, le poursuiue en Thorreur des batailles, De la fleur des siens morts pleurant les funérailles,
50 DIDON [v. 1377-1418
77 Forclos, abandoné de tout humain secours, Que son desastre n'ait ne mesure ne cours, Que sa meschante vie ait vne fin capable
80 De ramener au bien l'âme la plus coupable.
ANNE
Comme vn flot se grossit de l'autre qui le suit, Touiours de mal en pis sa plainte elle poursuit,
83 En imprécations aiguise sa colère,
Il vaut mieux l'interrompre, à peine de déplaire; Toutefois ce venin rentré dedans le cœur,
86 La pourroit sufi"oquer à l'accès du rancœur, Plus discrette, attendons qu'elle vomisse à l'aise, Qu'vn nuage de pleurs cette tourmente appaise.
DIDON
89 Ha ! i'entreuoy ma sœur craintiue s'approcher, Le surplus de ses vœux reseruant au bûcher, le feindray sur ma face vn reste d'espérance,
92 De peur que ses propos troublent mon asseurance. Qu'elle dresse vn obstacle au dessein pourpensé, Et bien, pour le prier tu n'as guère auancé, [qq]
95 Tu n'as peu retarder la course du pyrate,
Tu n'as peu rien gagner dessur ceste âme ingrate.
ANNE
Pressé du sentiment de son crime outrageux, 98 l'ay remarqué, qu'encor qu'il feit le courageux, Le corps absent, son âme à Cartage demeure. Ma sœur, consolez-vous, il reuiendra ie meure; 1 Dez le premier orage, vne équitable peur Tournera ses espoirs d'Italie en vapeur, Repentant, à genous il se viendra soumettre 4A la peine du mal qu'il a voulu comettre; Nous reuerrons ses naux notre havre habiter, Sans qu'il ait iamais plus désir de vous quiter.
DIDON
7 L'espérance ne m'a que trop long tems deceuë, Il faut à ce malheur trouuer vne autre issue, Que dy-ie la trouuer? seulement preste-moy
10 Le secours d'vne sœur en ce cuisant émoy. Assiste l'entreprise, & soudain ie me vante De sortir de misère; au moyen que i'inuente,
13 Mes langueurs finiront: près des ondes d'Atlas Où le Soleil se va coucher quand il est las, Où ce mont orgueilleux sur son épaule forte
16 La machine étoilée infatigable porte,
En ce lieu, comme i'ay du commun bruit apris, Demeure secourable vne femme de pris,