‹ Le théâtre d'Alexandre Hardy (volume 3)Chapitre 96 sur 230 · V. 1101-1134J TRAGEDIE · texte numérisé non relu

V. 1101-1134J TRAGEDIE

CIRVS.

1 L'heure du conuoy presse, allons donc acheuer, PANTHEE.

De mon dernier soûlas ne me v[u]eillez priuer.

CIRVS.

Que requiers-tu de nous?

PANTHEE.

Le loisir de me plaindre, 4 De froids embrassements ce pauure corps étraindre Pleurer dessus sa face, & luy dire vn adieu Auparauant qu'il soit la victime du feu.

CIRVS.

7 Va selon ton désir luy faire cet office, ARASPE.

Sire, il y a danger que la fureur ne glisse Quelque sanglant complot en ce cerueau mal sain, 10 Et que contre elle mesme elle n'arme sa main.

CIRVS.

Au contraire, les pleurs creueront ce nuage, Rien tant vne douleur profonde ne soulage 13 En ces débiles cœurs coustumiers de plorer, Et l'extrême secours de leurs yeux implorer.

ARASPE

0 Cieux! quelle pitié, la voila contre terre, [205]

16 Qui ce corps trépassé de ses deux bras enserre. De douleur immobile, elle tâche à parler, Sans pouuoir vn sanglot par la voix exhaler.

PANTHEE.

19 Relique de mon-heur, qui preste de décendre Au sepulchre, serez vne muette cendre, Beau Soleil des vertus, que mon crime imprudent,

22 Pour iamais tait plonger dedans son occident! Apres, vn repentir qui m'a deuoré l'âme, Apres, que de mon sang i'auray laué ce blâme,

25 Apres l'effusion de mes larmes, après Mille & mille baisers finissant mes regrets: Derechef, a genoux humble ie vous supplie,

28 Que ma peine fortime à la pitié vous plie, Qu'il vous plaise, à ma mort votre haine borner, Et qu'en grâce auec vous ie puisse retourner,

31 Vaine ombre deuallée aux campagnes d'Elise, Où la votre a trouué son heureuse franchise, En doutay-ie craintiue? Abradate viuant

34 Alloit sa volonté par la mienne mouuant,

134 PANTHEE. [v. 1135-1179

En deux corps nous n'estions qu'vne âme, vne pensée,

Il perdra le regret de sa vie laissée, 37 Pourueu que ie luy sois compagne en ces bas lieux:

Adieu clairté du iour ennuieuse à mes yeux,

Adieu plaisirs amers que le monde nous donne, 40 Adieu fresles grandeurs ombres d'vne couronne,

Adieu menteur espoir, espoir qui nous séduis, [206]

Afin de demeurer le butin des ennuis ; 43 le trouue mon repos en l'éternel silence,

Féprouue de ma mort douce la violence,

Pour vn si bon suiet, sus fidèle poignard 46 Tire moy de tourmens, de crainte, & de hazard:

NOVRICE.

Amis empéchez-la, l'irapiteuse se tue, Sa vieille trahison contr'-elle s'effectue,

49 Aucun ne court helas î de merueille surpris, Il semble qu'vn sommeil ensemble nous ait pris, Mon soucy, mon espoir, mon nourrisson, ma vie

52 Désistez d'accomplir ceste homicide enuie? 0 tardiue prière, il n'est plus tems, le sang De sa playe desbonde ainsi que d'vn estang;

55 Son âme va sortir par ce large passage, Vne pâleur mortelle a terny son visage. Elle n'a plus de voix, elle n'a plus de pous,

58 0 cieux, assouuissez votre lâche courrons

Sur ma teste chenue, hé, que feray-ie au monde, Mon espoir trébuché dedans la nuit profonde?

CIRVS.

61 0 prodige exécrable ! Araspe ie deuois Croire plus préuoyant l'oracle de ta vois, Que tu as mieux que moy fondé ta coniecture,

64 Mieux que moy, reconnu sa farouche nature ; Farouche ? ha ! la vertu qui sa trame filla. Tous ces gestes passez couronne en cestuy-là.

67 Miroir de chasteté, d'amour, & de constance, [207] Pour elle l'vniuers n'a point de recompense? La contraindre de viure estoit la torturer

70 Plusqu'vn constant trépas qu'elle vient d'endurer, Vne heure luy duroit vn siècle en ce martyre, Aux abois de la mort plus contente elle tire,

73 Que le forçat lassé, découurant en la mer

Vn port, qui luy promet iamais plus ne ramer. Allez vous réunir ensemble belles ombres,

76 Loin de soucis mortels, de misères, d'encombrés, Sous les myrthes sacrez aux mânes bien-heureux. Recompensez vos maux de baisers amoureux,

79 Que vostre faim touiours s'appaise d'ambrosie,

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