SCENE I
GESIPPE SEVL.
GESIPPE.
93 /'~\ Primé de malheurs qui me suyuent sans nombre, \^ Ne plus ne moins qu'vn cors est suiuy de son ombre, Tu n'auras désormais fortune ou décocher. 96 Contre vn blanc que tes traits commencent à cacher, Tu n'auras désormais infidelle ennemie, Que pouuoir adiouter de pertes, d'infamie, 99 De regrets, de douleurs à ma calamité, [351]
Qui passe toute borne en son extrémité. Depuis ce triste iour que la ialouse flanie, 2 D'vn amy vertueux me priua de mon arae, Que son afi'ection sur la mienne emporta Le pris d'vne beauté, mon bon-heur auorta. 5 Méprisé, mal-voulu, chacun fut aduersaire, A celuy qui sembloit en tel acte faussaire, Et comme les malheurs iournaliers arriuans, 8 Sont des flots enchaînez a foule se suyuans, Mille procez à coup, mille maux domestiques, Du suprême encouru furent les pronostiques, 11 Suprême en cet exil subi perpétuel.
Chez nôtre Aréopage iniquement cruel,
192 GESIPPE. V. 1013-55.
Exil qui m'a contraint, sans appuy, sans retraitte, 14 D'accourir vagabond iusqu'icy d'vne traite,
lusqu'en cette Cité qu'adore l'vniuers,
Maîtresse destinée à ses peuples diuers, 17 Sa gloire, sa terreur, sa plus rare merueille,
En armes & en loix à nulle autre pareille. Où mon dernier espoir mes erreurs va bornant, 20 Où mon meilleur amy réside maintenant,
En cette ville à Mars par ses fils consacrée,
Mon déplorable sort iette l'ancre sacrée, 23 Que si là tel appuy se dément au besoin,
Vn généreux trépas me déliure de soin,
La parque finira volontaire où contrainte, 26 Vne mourante vie & vne lâche plainte: [352]
Or la discrétion me conseille d'aller,
Non pas effrontément à l'abord luy parler, 29 Mais sous ce panure habit muet me mettre en veuë.
Au lieu propre où ie sçay sa rencontre impourueuë.
Et s'il feint méconnoitre vn misérable, alors 32 Mon esprit chassera dés l'heure chez les morts,
Euitant vn refus de son ingratitude,
Là certes git le plus de ma solicitude, 35 Veu qu'en ce siècle dur la moindre affliction,
Des plus parfaits amis change l'affection.