SCENE T
GALISTENE, ARISTOCLÉE, TEOPHANE.
GALISTENE.
BEauiour que le Soleil vient r'allumer au monde. Qui chasses de la nuit l'obscurité profonde. Qui dissipes l'horreur de ces fantosmes vains,
Agréable clairté qu'adorent les humains,
81 Qui conduis mon amour a sa palme obtenue,
Tu sois, helas! tu sois la mieux que bien venue, [207] Vn songe à ton aspect me quitte pantelant,
84 Me quitte de sueur par le cors ruisselant, Vn songe abominable & qui funèbre importe D'vn grand desastre, entré par la plus claire porte,
87 Qui me representoit enuiron le matin, Aristoclée écheuë à la parque en butin. Apres quVn fier lion, entre mes bras rauie,
90 A eu coupé le fil innocent de sa vie, Ma fureur qui pensoit l'homicide arrêter. Qui vouloit vn épieu dans sa gorge planter,
93 S'efforce pour néant, sa fuite, comme vn foudre, Le perd dans les nuaux éleuez de la poudre ; le reuien pour gémir sur le cors trépassé,
96 De ce monstre impiteux déchiré, traînasse. Ainsi qu'au même tems vn gouffre me deuore, Aueugle, retraçant les pas de mon Aurore:
99 Parmy telle agonie, vn réueil en sursaut Redonnant aux poulmons l'air vital qui leur faut, Depuis l'heure me liure à nouuelles allarmes,
2 Crainte que nôtre hymen s'accompagne de larmes. Que le verre approché sur la léure tombant, Qu'vne grêle à l'espoir sa moisson dérobant,
5 Qu'vne cheute impourueuë au bout de la carrière, N'auorte mes desseins chez ma douce guerrière: La voicy toute morne, auise a luy celer
8 Pareille illusion qui ne vaut le parler.
ARISTOCLÉE. [208]
R'asseure la frayeur d'vn sinistre présage, Que tu vois, mon soucy, empraint sur ce visage,
11 N'agueres dans le temple immortel de renom. Ou pour l'auoir propice on immole à lunon. Où i'ay fait consulter l'entraille de l'hostie,
14 Aucun foye trouué en aucune partie,
Ne nous a peu montrer que signes malheureux, Si que le Prêtre même étrangement peureux,
17 Conseille de remettre à quelqu'autre iournée. Sous auspices meilleurs, l'effet de l'hymenée: Croyons ce saint conseil, oncques il n'a bien pris,
20 Aux irreligieux d'vn profane mépris.
CALISTENE.
Ne t'imagine pas que nous puissions, ma vie, Rompre aux fatalitez leur course poursuyuie, 23 On a beau différer tout vn siècle de iours, Ce qui doit auenir se fait place tousiours,
118 ARISTOCLEE. v. 1325-1370.
Et s'il faut tôt ou tard souffrir la même chose, 26 Que sert qu'à ce torrent vue digue on oppose? Rien certes, le plus seur consiste de fléchir,
Et d'attendre ce saut offert à le franchir, 29 Nôtre plus grand péril seroit en la remise,
Tu n'auras plus que craindre a ma garde commise,
L'effet du mariage emporte le danger, 32 Effet qui ne se peut, ne se doit prolonger,
Veu qu'vn monde assemblé pour sa cérémonie, [2^9]
Ne se sépare plus qu'aprez l'auoir finie, 35 Que ce beau iour choisi, iour mille fois heureux,
Couronne par ta main mes trauaux amoureux: Et qu'il ne manque plus à l'action parfaite, 38 Que selon la coutume vne effusion faite
Aux nimphes que retient Siloesse en ses eaux; Laissons donc tel scrupule à de foibles cerueaux, 41 Et ne présume pas, après tel sacrifice,
T'opposer à celuy de la Sainte d'Erice;
Mon amour te fera payer ses intérêts : 44 Mais ie n'apperçeuoy le bon homme si prés,
Qui, sans doute, nous vient en personne conduire
D'où au Ciel de mon heur tu me dois introduire, 47 Et semblable rougeur honteuse n'y fait rien,
Croy derechef qu'en suite on te trouuera bien. TEOPHANE.
Allons mes chers enfans, allons à la bonne heure, 50 Ce sacré-saint mystère accomplir sans demeure,
Vn nupcial conuoy languit vous attendant,
Autour de la maison à foule s'épandant, 5;^ L'air sous ses cris ioyeux retentit d'allégresse,
Reclame (îalistene & sa belle maîtresse.
Honneur où le public se ti endroit offensé, 56 Si l'on prodigue ailleurs vn tems mal dépensé,
Straton pourra venir, qui seul plus me retarde,
A qui la pompe seul a conduire ie garde, 59 Coaime le méritant pour ses rares vertus, L-^^^l
Premier que les habits nupciaux reuêtus.
Tu sois prête à sortir, dépêchons, l'heure presse, 62 Vn parfait amoureux déteste la paresse,
Et pour moy deuenu Calistene à presant,
Rien de me retenir ne seroit suffisant.
CALISTENE.
65 L'inhumaine enuiant mon heureuse fortune, Trouue sur ce sujet la prière importune, Elle me veut payer d'vn cbimeiique effroy,
68 Que la malicieuse a supposé, ie croy,
Et des aîles pourueu de l'amant de Scytie, l'eusse ja sur les lieux porté mon Orytie.