SCENE I
L'OMBRE DE LEVCANOR, ADIMACHE, PAGE, CAPITAINE.
L'OMBRE DE LEVCANOR.
H Ors de la sombre horreur où règne le silence, Vn désir de vengeance équitable m'élance, [376] Moy qui pour t'éleuer à mon throsne jadis,
Ay mes caduques jours par le fer desourdis, 29 Moy qui pour t'accepter préférable de Gendre,
Par vn dol homicide en l'Orque fus descendre.
Desastre incomparable, & qui te suit de prés, 32 Tes Myrthes d'Hymenée échangez en Cyprès,
Préuenu d'vn riual qui possède ta femme,
Qui la fable te fait d'vn suborneur infâme; 35 Aussi ne deuois-tu credulement léger.
Commettre ce depost es mains d'vn estranger.
Le péril opposé de ma perte récente; 38 Veu mesme que l'humeur de ce sexe inconstante
Panche toujours au change, & que dissimulant
Elle orne de sa couche vn Scythe fraudulent, 41 Passe chez luy pudique, opprobre qui me donne
Le trépas a souffrir d'vne mort plus félonne:
Vange donc aduerty de ce rapt attenté, 44 Ta honte, & mon trépas le moyen présenté,
Ores maistre d'vn peuple à qui ma race ostée
Soufflera dedans l'ame vne ardeur indomptée, 47 Qui chérit ma mémoire, impatient de voir
Les barbares sur luy tant d'outrages pleuuoir,
Vse de sa colère, vse de ta puissance, [377]
50 Secouant désormais vn joug d'obeïssance,
Mille & mille trépas parauant préférez.
Que d'vn honteux tribut les imposts tolérez. 53 Haste-toy de courir aux armes de bonne heure.
L'assistance des Dieux mon oracle t'asseure,
Dépesche ie ne puis icy plus séjourner, 56 Au manoir des defuncts contraint de retourner.
ADIMACHE.
Vn âpeetre du sommeil sinistre m'épouuantç
178 ARSACOME v. 1358- U04.
Spectre à la vérité, dont la cause moiiuante
59 Ne dériue sinon du désir furieux,
Que j'ay de te reuoir seul astre de mon mieux. Parangon de beauté qui altères mon ame,
62 Qui sans cesse l'emplis de désirs & de flâme, Qui iusqu'icy te plais de me voir langoureux, Prés de toy souspirer vn martyre amoureux,
65 Ores ma pénitence a son terme venue,
Ainsi que ma grandeur au comble paruenuë, Qui ne découuriroit que ce Démon jalons
68 Tâche a mintiraider, prouoquant mon courrons? Qui d'ailleurs doutera, de jugement si louche, D'autant qu'vn soin pressé de vengeance nie touche
71 Résolu dans l'esprit mon estât asseuré, [378]
D'expier d'vn parent le trépas enduré.
Qui ne iuge traçant le dessein d'vne guerre,
74 Ce phantosrae apparu me sourdre de la terre V Et deceptif offrir aux sens du somme pris, Vn ouurage d'ardeur nompareille entrepris?
77 Quelquefois neantmoins le songe prophétique L'obscure volonté du destin nous explique. Lors principalement qu'il pénètre chez nous
80 Par la porte de Corne auec vn effect doux, Tel que le mien receu vers l'au'be matineuse, D'ame tranquille au corps plustost que sommeilleuse ;
83 Masée désormais a trop outrepassé
Le temps de son voyage en l'esprit compassé, loint que le peu d'accès à celuy qui la guide,
86 Condamne mon erreur d'imprudence stupide ; Dieux! ie flotte battu de soucis difïerens, Qui grossissent ainsi qu'vn amas de Torrena,
89 Ainsi que l'onde croist par le North ébranlée, Peu a peu furieux sur la plaine salée, Ahl que tu es amour craintif de ton humeur!
92 Mais quelqu'vn épanchant vne sourde rumeur. S'achemine vers moy, vn Page ce me semble, Vn de ceux de Masée, à mon aspect il tremble, |o79]
95 Vn malheur suruenu se lit dessur son front. Et comme en desespoir les bras il s'entrerompt.
PAGE
Pardonnez, Monseigneur, à ce rapport infâme, 98 Que forcé ie vous fay de n'auoir plus de femme, La Princesse rauie, ô suprême malheur! Est en possession maintenant d'vn voleur.
ADIMACHE.
1 Que l'Erebe gouffreux son baratre ne m'ouure, Que le Ciel ruineux ma vergongne ne couure. Entre tous les mortels l'opprobre & le mépris;
4 Mais dy moy plus au long ce que tu as appris.