L'OMBRE
E Scoute ton destin, vaillant fils de Pelée, Parauant que Phœbus quitte Tonde salée, 3 Que ce peu de la nuict s'escoule de tes yeux,
Assoupis des pauots dVn sorane gracieux; Reconnoy, reconnoy le geste, & le visage [2j
6 De ton Patrocle cher, auteur de ce présage. Tel que quand teraeraire en tes armes caché Hector luy eut la vie, & la gloire arraché, 9 Que l'ame ie vomis par la poitrine ouuerte, Que les Grégeois heureux du profit de ma perte, Reuirent leur espoir, leur destiné vaincueur
12 Sous vn nouuel harnois enflammé de rancueur, Foudroyer, moissonner les Troyennes batailles, Et mon meurtrier occis au pied de ses murailles,
15 Retrainé par trois fois de ta robuste main, (Car mon dueil excessif te rendoit inhumain) Induit de Tamitié qui encores me dure,
18 Ny la palpable horreur de nostre nuict obscure, Ny les larges replis du fleuue Stygien Ne m'empeschent franchir le parc Elysien,
21 Pour te dire qu' Amour, ce tyran de nos amea, Dont mortel ie sentis les immortelles fiâmes. Tranchera le beau fil de tes iours regrettez,
24 Tes iours de l'ennemy capital aguettez :
0 Parques, hé! faut-il, qu'vn si généreux homme Que le Ciel, que la Terre, et l'Erebe renomme,
27 Périsse traistrement par le fer victime Du plus lasche qui viue, & plus efféminé?
Oiiy, vos fuseaux d'airain tournez à sa ruine, [3]
30 Précipitent ses pas à la tombe voisine. Apollon qui nous hait, Cytherée, & son fils, Resource tant de fois des Troyens desconfits,
33 Tressaillent animeux d'vne extrême allégresse, Voyant mourir en toy l'autre Mars de la Grèce: Mais que veux-tu ? Caron prend sous pareilles loix
36 Tost ou tard vn tribut des Princes & des Rois, Moins redoutable à ceux qui pleins de renommée Furent ainsi que toy le salut d'vne armée,
39 Furent ainsi que toy l'instrument glorieux Qui rendit leur pays en fin victorieux: Le rendit à la fin possesseur d'vne ville
42 Qui tenoit vne part de ce Globe seruille : » Aucun ne se peut dire auoir trop peu vescu, »Qui fut tousiours vainqueur, & non iamais vaincu.
45 Si l'amour te surmonte assisté de l'enuie
Des Dieux qui corps à corps ne t'osterent la vie, lupiter luy céda, Jupiter a quitté
48 Son foudre espouuentable, & sa diuinité.
Lors que ce feu subtil espris en ses mouëlles [4] Furieux le changeoit en cent formes nouuelles;
51 Patiente, asseuré de ne mourir iamais, Porté par l'vniuers sur l'aisle de tes faicts : Demi-Dieu reclamé de l'Europe sans cesse,
54 Qu'vn Cigne doit chanter esgal à ta prouesse. Que le surnom laissé d'vn belliqueux enfant, Vangera d'vn meurtrier infâme triomphant,
57 OflFert outre sa sœur en victime à ta cendre : Ha! désastreux Empire, ah! chetifue Cassandre, Des conseils mieux pesez preuenoient nos malheurs ;
60 Mais en vain, mais en vain ie plore ces douleurs. Lui tant contre le sort; tu ne pouuois Achille Faire de n'expirer au siège de la ville,
63 Comme elle ta vaillance inuincible tromper, Comme après ton decez du naufrage eschapper: Resous-toy consolé, magnanime ^acide,
66 D'auoir atteint le roc & la place d'Alcide ; D'auoir es champs d'Elize vn throsne préparé. Tout parsemé de fleurs, de lauriers tout paré,
69 Où ie vay de ce pas attendre ta venue. Le Soleil remonté hors de l'onde chenue Paroist incompatible aux nocturnes esprits, [5]
72 Adieu , pour m'accoler que du vent tu n'as pris;
ACHILLE
Loyal Menetiade, atten belle ombre aimée. Trompeuse ne te perds ainsi qu'vne fumée : 75 De grâce tant soit peu prolonge ton parler,