‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 18 sur 99 · SCÈNE VI AGNÈS, BIBI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI AGNÈS, BIBI

AGNÈS

Ah ! ma chère cousine.

BIBI

Eh ! comment donc, toujours je te verrai chagrine ? Pourquoi tant de soupirs?

AGNÈS

Mon mal n'est pas petit;

12 THEATRE d' AMOUR AU XYIII^ SIECLE

Si tu savais quel songe a troublé mon esprit, Tu serais effrayée autant que moi, je gage.

BIBI

A raconter ses maux souvent on se soulage.

AGNÈS

Mon songe est bien étrange et je ne pense pas

M'être jamais trouvée en un tel embarras.

Je l'ai vu cette nuit, cet amoureux Valère,

Un poignard à la main, et tout prêt à me faire

Quelque sanglant outrage ; il n'était point vêtu

De ses habits dorés; il m'a paru tout nu.

J'ai pâli, j'ai rougi de honte à cette vue,

Je me suis écriée : « Hélas ! je suis... perdue ! »

Mais lui sans s'étonner : « Il faut passer le pas,

M'a-t-il dit. — Ah ! Valère ! Aimez-vous les combats ?

Ai-je dit, c'est ailleurs que vous devez combattre,

Car tout du premier coup vous me pourriez abattre. »

Enfin poussant sa pointe et suivant son transport,

11 m'a prise à la gorge et du premier effort

Il m'a mise par terre, et m'ayant renversée.

Du poignard qu'il avait, coup sur coup m'a percée.

Tout ce que je sentais m'empêchait de parler,

A peine mes soupirs se pouvaient exhaler;

Pourtant à mon secours j'ai réclamé mon pèi;e ;

Hélas ! dans ce moment il poignardait ma mère.

Il ne m'écoulait pas. « Poursuis donc, inhumain,

Puisqu'on te laisse faire, achève ton dessein,

Ai-je dit au cruel; égorge la victime. »

Enfin, jusques au bout ayant poussé son crime.

Sans vie il m'a laissée après ce long combat.

Et je me suis trouvée en un piteux état.

Je me suis éveillée accusant la nature

De m'avoir abusée avec cette imposture.

LE LUXURIEUX l3

Je ne sais ni comment, ni quand s'est fait cela ; Mais je sais que j'étais en eau sortant de là. Voilà quel est mon song-e; explique-le, cousine.

BIBI

Hé, mais... pour le poignard aisément je devine, C'est victoire, dit-on; l'homme nu, c'est désir, Et la fille percée, on dit que c'est plaisir. Voilà ce que je sais.

AGNÈS

Eh ! dis-moi, je t'en prie.

As-tu fait quelque songe aussi pendant ta vie?

BIBI

Si ma mémoire peut me les rendre présents,

Je vais t'en conter un des plus extravagants.

Il n'est chose d'abord, dans toute la nature,

Dont tour à tour je n'aie en dormant la figure.

Je me vois chaque nuit dans un pays nouveau.

Je me trouve serpent, arbre, poisson, oiseau.

Si je me vois jument, un maquignon me dompte,

Un palfrenier me sangle, un cavalier me monte.

Je deviens quelquefois matelas et coutil,

Pierre où le rémouleur affile son outil.

Si je me vois perdrix, un braconnier m'abat,

A moins que son fusil ne vienne à prendre un rat.

Je suis aussi souvent en chose inanimée :

Par exemple en maison, en porte, en cheminée;

L'on me couvre, l'on m'ouvre, on me ramone enfin ;

L'on ne peut éprouver plus bizarre destin.

Tantôt je suis fagot, tantôt je suis bourrée ;

Tantôt je suis marteau, tantôt je suis cognée;

On me charge, décharge, on m'emmanche, on me vend.

Avec moi l'on se chauffe, on cloue, on tape, on fend,

l4 THÉÂTRE d'amour AU XVIII*' SIECLE

Je sers à tous métiers ; si je deviens aig-uille, Il survient un tailleur qui sur-le-champ m'enfile. Tantôt en accolade, ainsi qu'un lapereau, Et tantôt embrochée ainsi qu'un dindonneau. Farine, l'on me blute, et son, l'on me ressasse ; Noix muscade, on me râpe, et poivre on me concasse. Frontière, on m'avitaille; et brèche, on m'élarg-it. Compote, l'on me sucre, et prune, on me confit; Déchirure, on me coud; tonneau, l'on me bondonne : Beurre frais, on m'étend, et barbe, on me savonne. Air à boire, air de cour, air de Pont-Neuf, flon, flon, Je m'accorde toujours au son du violon. Gaillarde, traquenard, branle, loure, chacone, Celui-ci me solfie et cet autre m'entonne. Enfin, air d'Italie ou sonate, ou motet, M'ayant bien fredonnée on tourne le feuillet.

AGNÈS

Tu souffres donc beaucoup? Je te plains, ma cousine.

BIBI

Oui, je souffre au-dessus de ce qu'on s'imag-ine.

AGNÈS

Mais, que dis-tu, cousine, aux auteurs de tes maux? Ne les traites-tu pas d'inhumains, de bourreaux? Comment les nommes-tu, souffrant un tel martyre ?

BIBI

Ah ! mille fois j'en souffre et souffre sans rien dire. Mais quelqu'un vient ici ; cousine, taisons-nous.

AGNÈS

C'est Valère lui-même.

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