‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 63 sur 99 · SCÈNE PREMIERE RATANPHOR, BELLENDRAPS; Suite · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE RATANPHOR, BELLENDRAPS; Suite

RATANPHOR

Arrêtez ! Bellendraps !

Ratanphor, laissez-moi.

A vos propos d'amour je n'ajoute plus foi, Je suis trop courroucée, et j'ai sujet de l'être. Mariée avec vous par les mains du grand prêtre. Je suis, depuis huit jours, brûlante de désir, Sans éprouver par vous ce que c'est que plaisir : Vos mains avec ardeur me parcourent sans cesse; Mais vous en restez là; votre faible tendresse, Quand vous venez au lit près de moi vous coucher. Se contente avec moi simplement du toucher.

120 THEATRE d'aMOUR AU XVIIl" SIÈCLE

N'est-ce donc que pour ça que l'amour nous rassemble?

N'est-ce donc que pour ça que l'on se couche ensemble ?

Je suis fort ignorante en amour, en hymen;

Mais de tout votre corps quand j'ai fait l'examen,

J'ai vu, quand vous dormiez, la forme singulière,

Dont un homme partout d'une femme diffère,

Et j'ai dit, en voyant votre sexe et le mien :

La nature n'a pas mis tout çà là pour rien.

Quoique j'en sois encore à mon apprentissage,

Je sais bien qu'il s'agit d'un étroit assemblage

Qui nous cause un plaisir qui n'est pas assez long

Et se répand en nous de la tête au talon.

RATANPHOR

Vous que j'ai toujours vue aussi simple que sage. Vous en savez beaucoup, madame, pour votre âge.

Si cela vous surprend, n'en soyez plus surpris;

Apprenez à présent qui m'en a tant appris.

Dans les bois consacrés à la chaste Diane,

Me promenant un jour, j'aperçus un grand âne.

Une docile ânesse auprès de lui passait;

Quand l'âne nous montra bientôt ce qu'il portait.

Je me plaisais à voir sa brillante structure,

Dans ses productions j'admire la nature;

Je sentis en mon cœur naître un certain désir.

Qui me fit frissonner tout le corps de plaisir.

Neuf fois de ses talents l'âne faisant usage

Consomma devant moi neuf fois son mariage.

J'enviais le bonheur de ce couple amoureux;

Je désirais tout bas d'être au moins l'un des deux,

De l'ânesse en secret je me sentais jalouse,

Quand je fus destinée à me voir votre épouse :

A vos ambassadeurs le Conseil m'accorda,

Je consentis à tout en victime d'Etat;

Mais lorsque je te vis, ton aimable présence

Effaça de mon cœur et l'âne et sa puissance ;

Et pour la force, au moins, te croyant son égal,

Je désacrifîai mon g"oùt pour ce rival.

Jug-e si c'est à tort que je fais la grimace ;

Je suis toute de feu, tu n'es jamais que glace.

J'ai beau tout employer; ma violente ardeur

Ne te peut faire naître une ombre de chaleur.

Croyant te mettre en train je me mets tout nue.

Et de tous mes appas je régale ta vue ;

De cent mille façons je te prodigue au lit

Et ma bouche et ma gorge, et tout ce qui s'ensuit ;

Rien ne paraît en toi : toujours lâche, immobile,

Tout ce que lu as vu te devient inutile.

Trop insipide époux, quelqu'un me vengera ;

Ce que tu ne fais pas, un âne le fera.

RATAXPHOR

Oui, vous avez raison de me faire la moue ; Mais que votre courroux un moment s'amadoue, Et ne me faites pas le chagrin sans égal De vous voir me donner un âne pour rival. Des plaisirs de Cythère effrénément avide. Soir, matin, jour et nuit vous abhorrez le vide; Auprès de votre corps blanc, poli, fait au tour, Je suis sans mouvement, mais non pas sans amour. Se peut-il qu'à vingt ans, à la fleur de mon âge, Je laisse à mes cotés bâiller un pucelage ? Je vois un crocheteur, un moine, un savetier, Travailler, sans relâche, à ce joli métier; Mon peuple se repeuple; à la cour, à la ville. C'est à qui se pourra montrer le plus habile

A ce jeu qui servit à nous créer tous deux :

Et moi, roi, je ne puis faire cela comme eux.

Ah ! que de tout mon cœur je couperois la lang-ue

Au premier orateur, qui crachant sa harangue.

Me dira trente fois roi puissant, puissant roi;

En croyant m'honorer on se moque de moi.

Je ne fus pas toujours dans l'état malhonnête

Qui, malgré mon ardeur, me donna sur la crête.

De l'amour, à douze ans, je sentis les désirs.

Et bientôt j'en connus les plus secrets plaisirs.

La gouvernante, hélas ! que me donna ma mère.

M'apprit à me servir du sceptre de Cythère;

Je fus en deux leçons un élève excellent,

Et tout enfant enfin, je lui fis un enfant.

Mais que me sert ici de vanter ma prouesse.

Quand je n'ai près de vous que honte et que faiblesse?

Il n'en faut point douter, on m'a joué d'un tour.

Quelqu'ennemi secret, plus méchant qu'un vautour,

M'empêche de jouir de vous et de vos charmes :

J'en ai déjà versé plus de cent-vingt-cinq larmes.

Oui, c'est un maléfice, un sort, un guet-apens.

On ne veut pas me voir sur vous un seul instant,

Vous faire ce qu'on fit lorsque l'on vous a faite ;

Et quelqu'un sûrement m'a noué l'aiguillette.

J'ai fait secrètement venir Cucifécien,

Fameux apothicaire, excellent pharmacien ;

Il n'a jamais trouvé qu'obstacle sur obstacle.

De Priape, à la fin, j'ai consulté l'oracle;

J'ai retenu ces mots et j'en suis confondu;

Ecoutez, car voici ce qu'il m'a répondu :

« La jeune épée ira dans le jeune fourreau

« Quand cette même épée

« Sur un cadavre bien groupée « Sortira brillamment d'un antique tombeau. »

Quel sens puis-je donner à pareille réplique? L'oracle nettement en commençant s'explique Et je comprends très bien qu'en cet obscur tableau C'est moi qui suis l'épée et c'est vous le fourreau ; Mais je ne puis, madame, interpréter le reste. Ce tombeau... ce cadavre... ô doute trop funeste ! Dieux qui croyez avoir bien plus d'esprit que nous. Donnez-nous donc celui de vous deviner tous !

BELLENDRAPS

Un oracle toujours a fait son thème double,

Et vouloir l'éclaircir c'est pécher en eau trouble.

Mais je vous vais, pour moi, dire mon sentiment

Franchement, clairement, intelligiblement.

Me voici votre femme et je suis encor fille ;

Mais de cesser de l'être en un mot je pétille.

Si dans une heure au plus vous ne terminez pas

L'anéantissement qui fait tous nos débats,

Je vous ferai bien voir qu'au point où nous en sommes,

On fait cocus les rois comme les autres hommes.

Je vous laisse y penser. Grenadiers, suivez-moi.

{Elle sort.)

Page 1