‹ Le théatre de l'âmeChapitre 16 sur 77 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

CLARA. STÉPHANE CLARA considère Stéphane un instant en silence, à part.

La pâleur de la pensée au front et dans les yeux la profondeur insondable du rêve...

STÉPHANE, à part.

Quel rayon dans cette femme!... Elle vibre et fulgure dans son silence.

CLARA fait un pas vers lui.

Maître Zéno Stéphane, excusez ma hardiesse... Oui, jai voulu vous voir.

STÉPHANE, à part.

Oh 1 cette voix!... serait-ce mon inconnue?... .Haut.) Vous connaissez donc mes œuvres?

CLARA

Aucune de celles qui font votre gloire. Mais j'en connais une que la foule ignore. Un hasard m'a fait pénétrer dans le secret de vos improvisations. L'autre jour, je passais seule au pied de la tour qui vous sert d'asile. Derrière la souibre muraille, un violon jouait un air si suave, si passionné, que je lis halle, l'oreille tendue, appuyée contre un saule et penchée sur l'onde immobile. Deux fois le violon reprit sa pénétrante mélodie. Quand il se tut, j'étais encore sous le charme. Le lendemain je demandai à l'Archiduc quel artiste merveilleux habitait la tour mystérieuse. Il me dit que c'était vous. Voilà pourquoi j'ai voulu vous connaître et vous remercier. ^Dune voix caressante.) M'en voulez-vous, maître Stéphane?

STKPILVNK. d'une voix étouffée.

Madame... je suis surpris... je suis ému de vos paroles... Avant de vous répondre, permettez une question. Il y a huit jours, j'errais la nuit dans la ville voisine. Dans la rue déserte, une voix de femme sortait d'une fenêtre éclairée. Elle chantait le Voyageur de Schubert, le chant sublime qui se termine par ce cri désolé : « Le bonheur est là où je ne suis pas! » Etait-ce vous?...

CLARA

Oui, c'était moi.

STÉPHANE, avec un cri de triomphe.

Ah! j'en étais sûr!

CLARA

Que voulez-vous dire?

STÉPHANE

Jamais aucune voix ne m'a touché comme la vôtre. Elle a fait vibrer des cordes inconnues dans tout mon être. Cette nuit-là, je composai le Chant du Dpsir. C'est lui que vous m'avez entendu jouer dans la Tour du Rêve. J'espérais, sans y croire, que mon incantation vous amènerait jusqu'à moi, que j'aurais le bonheur de vous voir, ne fût-ce qu'une seule fois... et vous êtes venue... Merci I

CLARA s'assied sur un fauteuil, à distance, et s"accoude, songeuse à la table.

Double coïncidence, étrange et fatidique, en vérité! (D'une voix plus basse.) Et si je VOUS disais, moi, ce que j'ai fait après avoir entendu votre Chant du Désir!

STÉPHANE fait un pas vers elle.

Dites-le moi, je vous en supplie!

CLARA se lève brusquement.

Non. C'est impossible. Ah! c'est absurde, c'est fou, et c'est divin quand même ! (Caime et grave tout a coup.) Ce qui se passe entre nous est si extraordi-

34 LE THÉfÀTRE DE l'ÂME

naire que je ne le comprends pas encore. Est-ce de la sorcellerie? 11 y a un charme dangereux dans voire violon.

STÉPHANE

Celui de votre voix est bien plus redoutable.

CLARA

Je ne sais, mais il est sûr que par Tinvisible échange de nos pensées à travers la musique, il s'est établi entre nous un lien bien plus subtil et plus profond que les liens ordinaires du monde, un lien d'àme que je sens indissoluble, tant il est pur et sacré.

Vous l'avez dit, je le sens comme vous.

CLARA

Oui, indissoluble, malgré tout. Ecoutez, ami. Puisque ma voix vous a inspiré cette mélodie, qui a eu sur moi cet étrange pouvoir, il faut que je sache votre vie. Après, je vous dirai le fond de la mienne, que personne ne connaît encore. Nous nous devons cela l'un à l'autre. Car maintenant nous pouvons tout nous dire, n'est-ce pas?

STÉPHANE

Oui, tout! Comme vous êtes bonne!

CLARA ôte son chapeau et le dépose sur la table.

J'ai peur que non, je suis franche, voilà tout!

(Hs vont s'asseoir l'un près de l'autre- sur deux chaises, près du piano.)

LA ROUSSALlvA 35

Voyons, maître Stéphane, comment êtes-vous devenu musicien?

STÉPHANE

Dès ma plus tendre enfance, en écoutant chanter ma mère.

CLARA

Elle était donc musicienne? Oh! contez-moi cela.

STÉPHANE

Je suis fils d'un pauvre médecin de Hongrie et d'une Polonaise émigrée, de famille noble. Quand ma mère, femme pâle et tranquille, chantait en s'accomi)agnant au piano, une autre àme se réveillait en elle, ardente et tumultueuse. J'en éprouvais une douceur pleine d'angoisse. Un violoniste de son pays, un Polonais, venait souvent raccompagner. Haletant, hors de moi, j'écoutais de la chambre ù coté, près de la porte. Alors, au son de ce violon et de cette voi.K, je ressentais une telle émotion que je me roulais par terre dans je ne sais quelle torture, mêlée de larmes et de volupté. Hélas! dans la voix de ma mère, je pressentais, sans le savoir, la passion de l'amour, toute l'immensité de la douleur humaine et du désir inaccompli.

CLARA

Pauvre enfant! Votre mère et son violoniste étaient bien imprudents.

STÉPHANE

C'est à eux pourtant que je dois le réveil de mon âme de musicien. Bientôt le Polonais partit. Il laissa a ma mère son violon et ne revint plus. Depuis ce jour, elle n'ouvrit plus le piano et ne chanta plus une note. En vain je la suppliai de me faire entendre encore sa voix si chère et si troublante. Ue mois en mois, je la vis dépérir. La veille de sa mort, elle plaça la pauvre viole entre mes bras d'enfant et me dit : « Stéphane, je te lègue cet instrument; c'est mon plus précieux trésor. Ne le quitte jamais ; il sera ton consolateur. Souviens-t'en, mon fils, la vie n'est que souffrance. Le bonheur n'est que dans la musique et dans l'au-delà! » Voilà comment, tout jeune, je suis devenu musicien.

CLARA, très sérieuse.

Je comprends maintenant le pouvoir tragique de votre violon. Il est hanté par la douleur et le désir.

Vous connaissez mon plus intime secret. Me direz-vous le vôtre ?

CLARA

Aucun ange n'a veillé à mon berceau. Ma mère mourut quand javais deux ans. Mon père, un gentilhomme chasseur et misanthrope, vivait seul

dans son domaine près du Volga. Je grandis dans ma solitude, libre comme un poulain. Aucun maître ne put me dompter. Tous les jours, jamais lasse, je parcourais la steppe onduleuse sur ma jument cosaque, galopant vers les lointains sans bornes qui attirent en fuyant toujours. Dans une de mes courses, j'avais dix-sept ans à peine, je rencontrai, à la lisière d'un bois, un petit pâtre de quinze ans qui me tendit un bouquet de Heurs sauvages. Il semblait malade et triste. Je le remerciai et pris les fleurs en souriant. Bientôt, j'appris que l'enfant mourant me réclamait. Jamais je n'oublierai le regard de l'enfant étendu sur son lit, à mon entrée dans l'isba. « Chante-moi quelque chose », me dit-il. Je lui chantai une berceuse. Ses yeux ne me quittaient pas, ils nageaient dans un ravissement céleste. Je le veillai toute une nuit, et quand il expira, ce furent mes lèvres qui fermèrent ses beaux yeux transfigurés... Alors sa mère, terrifiée, dit en tombant à genoux : « Seigneur Dieu, le baiser de la baryna est comme celui de la Roussalka, il donne la mort ! »

STÉPHANE, avec un léger frisson.

Qu'est-ce qu'une Roussalka?

CLARA

L'ondine du fleuve, dont l'amour, selon la

croyance du peuple, est dangereux aux hommes. Il renferme un don divin, mais ceux qui le provoquent ne vivent pas longtemps. — La mort de ce petit moujik fut ma première grande douleur et une révélation terrible de la vie. Elle me laissa dans l'àme un mélange de pitié, de lendresse et d'infini désir. Je tombai dans une mélancolie noire. Il me prenait envie d'entrer dans un de ces couvents de femmes nobles, qui passent leur vie à soigner les pauvres et les malades. Mais un sang fougueux brûlait mes veines, une curiosité ardente me dévorait. Cet au-delà divin que vous cherchez dans l'art, je le cherchai dans l'amour!

(Elle cache ses yeux avec sa main.) Horreur et misèrC de la

réalité! Je ne vous raconterai ni mon mariage, ni mon veuvage, ni mes tristes aventures... Tout cela est pénible, banal, humiliant. On voudrait oublier, mais on ne peut pas. Sachez seulement que dans toutes mes tentatives de bonheur, dans mes plus tumultueuses folies, jamais je n'ai perdu la nostalgie de ce regard d'enfant extasié, du pauvre petit moujik expirant... (Eiie laisse tomber

sou visage sur son bras, appuyé au dossier de la chaise.) STÉPHANE se lève.

Gomment? Vous, jeune, riche, ardente, vous qui connaissez l'élite des cours européennes, qui avez remporté un triomphe au théâtre, vous n'auriez pas rencontré l'amour?...

CLARA relève brusquement la tête et plonge dans le vide un regard sauvage, fasciné.

Elî bien, si!... j'ai rencontré quelque chose d"autre... de plus terrible et de plus puissant encore... (se reprenant.) Mais jc n'osc parler... Vous allez me haïr... me mépriser peut-être...

STÉPHANE

Jamais, eussiez-vous commis un crime! Confiezvous à moi comme à un frère.

(Le jour commence à baisser.)

CLARA

Soit ! Il y a trois mois, dans une fête, le regard impérieux d'un homme se posait sur moi. Pourquoi prit-il possession de tous mes sens, de toute ma pensée? Je n'en sais rien. Il me faisait peur et m'attirait. Depuis ce jour, cet homme s'est attaché à mes pas et me suit partout, m'ofTrant son amour et sa vie. Pourtant, je résistais. Ma volonté, fière de son indépendance, sentait qu'elle allait abdiquer pour la première fois. J'eus des révoltes, des inquiétudes, des terreurs. Quelque chose en moi se rebellait contre toutes mes sensations...

STÉPHANE, haletant.

Alors?

CLAR.V se lève et prononce d'une voix mystérieuse.

L'autre soir... après avoir passé sous la Tour

du Rêve et entendu votre violon magique... je sentis un tel retour de toutes mes nostalgies... qu'en revoyant cet homme... je me promis et me donnai tout entière...

STÉPHANE

Et cet homme s'appelle ?

CLARA, d'un ton résolu.

Serge Fédro. Nous partons demain pour la Russie. Dans un mois nous serons mariés. C'était ma destinée... Votre mélodie me Ta dit, en ce soir fatidique...

STÉPHANE la regarde fixement avec amertume.

Ah! vous l'avez bien comprise, ma mélodie!.. C'est juste! Le musicien n'est-il pas fait pour donner aux autres les bonheurs qu'il n'a jamais connus et qu'il ne connaîtra jamais?... Je vous félicite. Madame, vous avez trouvé votre au-delà dans l'amour; moi, je sais maintenant que je ne trouverai pas le mien dans ma musique !...

CLARA, surprise.

Que dites-vous?... Pourquoi?...

STÉPHANE, avec mélancolie.

J'ai senti l'approche de mon génie... mais il s'est envolé.

CLARA

Eh quoi? l'art divin ne vous sourit-il plus? Ne venez-vous pas de mesurer sa puissance? Votre part est peut-être la meilleure. Donnez-vous tout entier et sans réserve à l'art sacré. Il vous possédera, et par lui vous posséderez l'univers !

STÉPHANE

Il est trop tard! Il aurait fallu ne pas vous voir. Au son de votre voix, un torrent de lave est entré dans mes veines. Comment trouverais-je mes mélodies, sans vous qui êtes la Mélodie vivante? Gomment écrirais-je la Symphonie de la Vie sans la vie elle-même?...

CLARA, émue et tendre.

Enfant, vous ne connaissez pas encore la vie! Moi, je ne vous oublierai pas, mais vous m'oublierez sûrement. Un jour peut-être reviendrai-je du Caucase lointain, avec celui qui sera devenu un héros illustre. Mes traits seront flétris par l'âge, une douce mélancolie aura fait place aux couleurs brillantes de la jeunesse. Vous serez devenu le maître glorieux que vos amis attendent. Bien des couronnes seront tombées sur vos pas, bien des femmes vous auront aimé. Et je viendrai m'asseoir dans une salle de fête pour écouter la Symphonie de la Vie. Quand la salle croulera sous les applaudissements, vous me regarderez

sans me reconnaître et vous direz : « Quelle est cette femme qui pleure?...

STÉPHANE se lève, farieux.

Ah! vous croyez cela? Eh bien, il n'en sera i-ien! Je dis adieu à Tart, à mon génie, à mon rêve de beauté. Je vais me faire Bohémien! Foin des désirs inaccomplis, foin de la vie incomplète, foin des amours misérables quand on a entrevu le grand amour, foin des créations chétives quand on a entrevu l'œuvre sublime et impossible ! Je briserai ma carrière avec ce violon ! {u saisit nnstrument

et fait le geste de le briser.;

CLARA lui prend le bras.

Arrêtez! Je vous défends de commettre un

crime!... (EUc prend ](> violon et pose ses lèvres sur les cordes.)

Cher instrument, qu'il soit béni. (EUe replace le violon sur le piano.) Soyez fort, soyez grand, et votre bonheur surpassera le mien. Vivez pour votre œuvre. De loin, je veillerai sur vous. Je le promets ; ai-je votre promesse?...

STÉPHANE

Oui... à une condition.

CLARA

Laquelle?...

(La nuit s'est faite. On ai)erçoit, par la baie, une barque ilhiniiiu'i' iiui glisse sur le lac. Le violon de Josy chante dans le silence.)

STÉPHANE

Ecoutez : c'est mon Chant dit cirsir ! ... Votre voix m'a révélé la vie, vos lèvres brùlaules ont consacré mon instrument. Une minute, une seconde Je votre amour doit suffire à toute mon existence. Je réclame, de votre bouche, sur mon front vierge de bonheur... le baiser de laRoussalka!

CLARA, effrayée.

Le baiser de la Mort?

STÉPHANE, avec transport.

Non, de rimmorlalité !

CLARA

Stéphane...

STÉPHANE

Au nom de l'enfant de la steppe...

CLARA lui prend les cIl'ux ni.iias. dans une indicible émotion.

Oui... Je te le dois, Stéphane... use laisse nller sur la chaise, près du piano ouvert, sa tète se renverse sur le pupitre. Clara prend une rose blanche fixée à sa gorge et la laisse tomber sur le violon.)

Toutes les joies de la vie que je ne puis te donner, je les donne à la lyre aimée ; qu'elle en reste embaumée à jamais. Puisses-tu trouver Dieu dans ton art. Je voudrais verser sur toi, en un seul regard, des torrents d'inspiration et de bonheur... En cette minute divine, Clara t'aime... et donne à

ton génie tout le feu sacré de son âme... dans un baiser d'adieu !.,.

(Elle se penche sur lui... prend sa tète entre ses mains et le baise au front.)

STÉPHANE se lève en sursaut.

Llara, je t aime !... (Un domestique apporte un candélabre et le pose sur la table. Au même moment, l'Archiduc parait sur la terrasse.)

CLARA

Silence!... L'Archiduc!

Page 1