Boileau, Art poétique, chant III, vers 1 et
se tuer en scène, cela ne choquait point la bienséance; tuer un autre, la choquait. Le bon sens de Voltaire réclame à juste titre contre cette différence bizarre.
Cependant, quelque désir qu'il puisse avoir de tenter certaines innovations utiles et certains affranchissements nécessaires, soit dans la mise en scène, soit dans les pièces elles-mêmes, il ne démord pas encore, dans les œuvres qu'il avoue et qu'il signe, de la règle des trois unités, d'action, de temps et de lieu. Déjà, dans- la préface d' Œdipe, < il les avait défendues contre Houdard de La Motte; ici encore, dans ce Discours en tête de Bru tus, il les proclame comme a les règles fondamentales du théâtre ». Plus tard seulement, dans les pièces qu'il signera de noms supposés, et dans les préfaces de ces pièces, il sera plus hardi t.: le joug.
S'il ose moins à visage découvert que sous le masque du pseudonyme, cela prouve les difficultés, les obstacles et les entraves qu'il rencontrait dans les opinions traditionnelles. Lui-même avait peine à s'en d tâtait longuement le terrain avant
de faire un pas. essayait de rattacher chaque innovation à la tradition.
Dans ce même Discours a Bolingbroke, il exprime le vœu qu'au lieu de s'astreindre à la règle antique de ne faire paraiire sur le théâtre que trois interlocuteurs au plus, on puisse y introduire un plus grand nombre de personnages parlants, et déployer plus
de spectacle . Il allègue sur ce point l'exemple ae Racine au dernier acte d'Athalie; puis il ajoute : « Pour moi, j'avoue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le Sénat de Rome en robes rouges, allant aux opinions. » Il conclut ce point de sa dissertation par cette antithèse : « Les Anglais donnent beaucoup plus à l'action que nous ; ils parlent plus aux yeux ; les Français donnent plus à l'élégance , à l'harmonie , au charme des vers . Il est certain qu'il est plus difficile de bien écrire que de mettre sur le théâtre des assassinats, des roues , des potences , des sorciers , et des revenants . »
Ce dernier mot semble faire allusion non seulement à l'Ombre de Pompée et au Génie de Brutus, dans la pièce d'Addison , mais surtout au Spectre du roi Hamlet dans le drame de Shakspeare1. Voltaire cependant, l'ayant vu jouer à Londres, av;iit été frappé de l'effet de ce Spectre et en avait gardé un vif souvenir ; tellement qu'il essaya plusieurs fois de l'acclimater chez nous , d'abord dans sa tragédie d'Ériphyle, où l'on voyait paraître l'Ombre d'Amphiaraiïs ; mais la pièce n'eut pas de succès ; ensuite dans Sèmiramis, où il mit l'Ombre deNinus, que nous retrouverons à sa date : ce sera l'occasion de nous expliquer sur le merveilleux dans Voltaire, et
î. Sans compter tous les Spectres de Macbeth, le dénié des lois futurs, et tous les Spectres de Richard III, les apparitions successives de ses nombreuses victimes.
AUTRES ESSAIS DRAMATIQUES lô
de chercher pourquoi l'effet en est si pauvre el le succès si médiocre , au prix de l'effet saisissant du
fantastique de Shakspeare .
Quant à la présente tragédie, L'Ile procède , nous l'avons dit, non de Shakspeare , mais de Lee. Ce Brutus , condamnant à mort ses propres fils qui onl conspiré pour rétablir les rois , ouvre dans le théâtre de Voltaire la série des pièces politiques, qui continuera par la Mort de César , Rome sauvée , Mahomet , le Triumvirat . Pour l'œuvre dramatique en ellemême , elle est encore assez abstraite , et dans le goût français . De même que Corneille ne nous a montré qu'un seul des trois fils d'Horace . et qu'un seul des trois Curiaces , — simplification dont j'ai expliqué précédemment les raisons à la fois matérielles et esthétiques 4 , — Voltaire aussi réduit ici les deux fils de Brutus à un seul .
Le dernier entretien de Brutus avec ce fils , qu'il admire , qu'il aime , qu'il pleure . et qu'il envoie néanmoins au supplice . est une scène touchante et qui ne manque pas de grandeur , bien qu'un peu apprêtée :
0 Rome ! ô mon pays !
Proculus, ... à la mort que l'on mène mon fils . Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse; Lève-toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse;
1. Voir le Romantisme des Classiques, lre série , p . 181. — Paris, Calmann Lévy
Viens embrasser ton père : il t'a dû condamner ; Mais , s'il n'était Brutus , il fallait pardonner . Mes pleurs . en te parlant , inondent ton visage ; Va , porte à ton supplice un plus mâle courage ; Va, ne t'attendris pas , sois plus Romain que moi Et que Rome t'admire en se vengeant de toi .
La rapidité du dénouement en achève reflet . Un sénateur vient annoncer à Brutus que son ordre est exécuté.