Ce passage est tiré du Livre des rites
remplir les plus grands et les derniers devoirs. Pour ce qui est du voyage, qu'il n'en soit plus question.
TCHANG
Ya, ya, voilà des paroles qui ne présagent rien de bon pour l'avenir.
TSAÏ
Mon fils, écoute-moi : c( Le premier degré de la piété filiale consiste à servir ses parents ; le second, à servir son prince, le troisième à rechercher les dignités. Conserver dans son intégrité le corps que l'on a reçu de son père et de sa mère, éviter avec soin tout ce qui tend à le détruire, c'est le commencement de la piété filiale ; mais parvenir aux dignités^ pratiquer la vertu, étendre sa réputation jusqu'aux siècles postérieurs pour illustrer son père et sa mère, c'est la fin, c'est le comble de la piété filiale. » Celui dont les parents sont pauvres, avancés en âge, et qui ne recherche pas les dignités, est dépourvu de piété filiale. Si tu t'élèves par ton mérite au rang des mandarins, et que tu transformes en une maison de plaisance la chétive habitation de ton père et de ta mère, tu auras accompli tous les devoirs qui te sont imposés, ou alors je n'y conçois plus rien.
TSAÏ-YONG
Mon père, je n'ai qu'une objection à vous faire. Supposez que je m'éloigne de votre domicile, qui peut savoir si votre fils reviendra dans son pays natal avec ou sans les insignes de la magistrature? Supposez maintenant que j'échoue au concours des licenciés^ qu'aurez-vous à dire? Vous direz que je n'ai pas su
CHEZ L'AUTEUR 9t
servir mes parents, que je n'ai pas su servir mon prince. Quelle effrayante responsabilité ?
TCHANG
Idées chimériques, monsieur le bachelier; moi, quisuis un vieux, je me rappelle que les anciens ont dit : (( A quinze ans, il faut étudier; à trente, il faut agir. » L'homme qui cache dans son sein les perles et les pierres précieuses, et enfouit ses talents, n'a jamais aimé sa famille. Monsieur le bachelier, vous avez de la littérature, de l'érudition; vous ne pouvez manquer d'arriver au mandarinat. Voyez donc...
MADAME TSAÏ
Assez, assez, seigneur Tchang. Vous ne manquez pas, vous, de magnifiques paroles pour exhorter mon fils à partir.
j TSAÏ.
Allons, mon fils, suis mes conseils ; fais vite tes préparatifs de voyage.
TSAÏ-YONG
Mon père, ma mère, l'homme vit cent ans; mais d'aussi longs jours vous sont-ils réservés? Heureusement parvenus l'un et l'autre à la moyenne vieillesse, il faut que votre fils se réjouisse de votre âge et qu'il s'en afflige tout à la fois.
(Il chante.)
0 mes parents, votre fils éprouve un sentiment de joie mêlé d'un sentiment de tristesse ; il fait des vœux pour la prolongation de vos jours; il voudrait que son père et sa mère ressemblassent au pêcher appelé
Fan-Tao, qui se couvrit de fleurs au bout de trois mille ans.
TSAÏ
Mon fils, des sentiments comme les tiens viennent d'un cœur où règne la piété filiale. Mais tout homme, en naissant , contracte l'obligation d'aimer ses parents et de servir son prince avec fidélité : c'est ainsi qu'il acquiert de l'illustration dans le monde.
Puisque vous l'exigez, je vais partir pour la capitale.
TCHANG
Monsieur le bachelier, n'ayez aucune inquiétude sur le sort de vos parents. Il y a longtemps qu'on dit : « Avec huit cents maces on achète une chaumière; avec mille, on achète une maison. » Puisque mon habitation peut contenir cinq familles, ayez l'esprit en repos. Partez, partez vite; et, si votre père et votre mère tombent dans l'indigence, je viendrai à leur secours.
TSAÏ-YONG
Je vous remercie, seigneur, de vos généreux procédés. C'est à votre garde que je confie mes parents. Mais, quand viendra le jour de ma prospérité, ne seront-ils pas tous les deux accablés par l'âge? Hélas! je ne le crains que trop, lorsque je reviendrai dans mon pays natal avec des habits brodés, mon père et ma mère ne me reconnaîtront plus.
TSAÏ
Mon fils, tu parlais tout à l'heure de notre isole-
ment; mais, à partir du jour où tu seras mandarin,
(H chante.)
Les trois espèces de viande et ces mets recherchés qu'on offre dans les grands sacrifices, on me les servira du matin au soir, sur des trépieds à forme élégante ou dans des vases de porcelaine fine. Cela vaut mieux que de manger des fèves et de boire de l'eau. Si tu reviens dans ton pays natal avec des habits brodés,
(U parle.)
Je mourrai.
. (U chante.)
Mais mon âme sera fière, paisible, joyeuse.
MADAME TSAÏ
En un clin d'œil on me dérobe la perle que j'avais sur la main! Va, mon fils! si, durant ton absence, ton père et ta mère meurent de faim ou de froid, quand même tu reviendrais avec des habits brodés, (a gloire n'en sera pas moins souillée.