‹ Le théâtre des Chinois. Étude de moeurs comparéesChapitre 22 sur 41 · SUN-FO · texte numérisé non relu

SUN-FO

Mais, mon frère, vos craintes sont sans fondement. Ma belle-sœur ne se laissera pas séduire.

LA FEMME DE YO-CHEOU, entrant. '

Quel langage tenez-vous là ? j'ai tout entendu. De pareils soupçons sont injurieux pour moi. Eh! de grâce, dans l'état où vous êtes, bannissez de votre esprit les mauvaises pensées. Allez, quoi qu'il arrive, je resterai dans le veuvage. J'habiterai avec mon fils, je ne contracterai pas de nouveaux nœuds ; femme, je n'ai jamais quitté la maison; veuve, je n'en sortirai pas. Oserais-je regarder un homme en face, fi donc !

Le juge ne se laisse pas convaincre parles protestations de sa femme; il est sans confiance. Il calcule toutes les occasions qui s'offriront à sa femme de sortir et de s'exposer aux regards des hommes; il la voit même suivant son convoi.

— Tous les jeunes gens delà ville diront alors : « Yo, Tassesseur du tribunal, avait une femme d'une beauté accomplie : elle s'est toujours dérobée aux regards du public; allons donc au convoi, nous la verrons. » Ah! ma femme, dès qu'ils vous apercevront, ne seront-ils pas frappés

de rélègance de votre taille et de Tirrésistible attrait de vos charmes ! Tl me semble déjà que je les entends : « Oh! qu'elle est belle! qu'elle est belle ! »

Ce bon juge avait vraiment trop d'imagination. Enfin on le calme comme on peut : on le rassure; tous lui arrachent une à une ses craintes anxieuses :

— Mon pauvre ami, je te pleurerai éternellement.

— J'irai te rejoindre bientôt.

— Mon frère, je veillerai sur elle.

Le moment fatal approche :

— Ma femme, quand je ne serai plus, restez chez vous.

Il meurt. Il doutait encore le malheureux!

C'est au second acte que commence réellement la pièce Tao-Sse. Le théâtre représente l'enfer, ou plutôt un des enfers des Tao-Sse : car on en compte dix-huit. Le roi des enfers y assemble sa cour de démons et de génies. Nous sommes dans la sombre demeure des jugements. Mais le poète est bon

architecte; il a donné à l'arbitre souverain des destinées humaines un palais magnifique, et son imagination a revêtu les esprits et les démons des formes les plus fantastiques. La scène pourrait inspirer les brosseurs de décors les plus en renom.

L'infortuné Yo-Gheou est introduit; lui qui a rendu tant de jugements est jugé à son tour, et pas le moindre avocat pour le défendre ! C'est peut-être la première fois qu'il voit rendre la justice. Il est condamné.

J'ai dit dans un autre chapitre quel genre de supplice le dieu des enfers réserve aux vicieux et aux fourbes. Cette comédie en fournit un exemple. Yo-Cheou doit subir le châtiment réservé aux avares, et il est assez ingénieux : ramasser, au fond d'une chaudière remplie d'huile bouillante, une petite pièce de monnaie, et cela éternellement. Yo-Cheou est terrifié, et il y a de quoi! Heureusement pour lui, l'anachorète Liu vient intercéder en sa faveur. Les immortels Tao-Sse ont la faculté de se transporter en tout

lieu ; tous les espaces leur sont ouverts ; ils sont libres. Ce sont des puissances dans les enfers. Il s'approche de Yo-Cheou et lui fait un petit cours de morale; il lui promet sa protection, s'il veut se convertir à la foi des Tao-Sse. Le malheureux jure par tous les diables de l'enfer qu'il se convertit à tout ce que l'on voudra : ce n'était pas le moment de faire le délicat. Aussitôt Tanachorète demande audience au roi. Le dialogue est comique.

LE ROI

Illustre maître, j'aurais dû aller à votre rencontre. Que je suis confus de mon incivilité! Elle est impardonnable.

LIU

J'ai à vous entretenir d'une affaire sérieuse. Quel crime a donc commis Yo-Cheou, pour que vous lui infligiez un tel châtiment?

LE ROI

Vous ne savez donc pas que cet abominable homme, pendant qu'il était assesseur, vendait la justice... C'est un avare. Oh ! il ira dans la chaudière.

LIU

Grand roi, imitez la vertu du seigneur souverain du Ciel, qui aime à donner l'existence aux êtres. Cet

homme, tout cupide qu'il est, n'en a pas moins la vocation religieuse. Et, d'ailleurs, il est converti ; il a prononcé des vœux ; j'en fais mon disciple. Par considération pour moi, rejoignez son âme à son corps, rendez-le au monde.

LE ROI

Attendez, que je regarde un peu. (ii regarde.) Quel malheur ! La femme de Yo-Gheou vient, à l'instant même, de brûler le corps de son mari.

LIU

Comment donc faire?

YO-CHEOU.

Quelle infamie! quelle cruauté! Ah! ma femme, vous étiez donc bien pressée d'en finir avec mes restes l ne pouviez-vous pas attendre un jour de plus !

LIU

Vous avez le moyen de substituer à son propre corps le corps d'un autre. Grand roi, examinez donc !

LE ROI

Très volontiers, (ii regarde.) Il y a, dans le faubourg du district, un jeune boucher, qui est mort depuis trois jours. Son nom de famille est Li. Vénérable immortel, je puis faire transmigrer l'âme de Yo-Cheou dans le corps de ce boucher. Qu'en pensez-vous? je vous avertis qu'il est horriblement laid : il a des yeux bleus.

LIU

J'accepte, j'accepte, (a Yo-cheou.) On va opérer votre

transmigration. Vous le voyez, on ne peut pas réunir votre âme à votre corps, puisque votre femme l'a brûlé; il ne faut pas toutefois que cet événement laisse dans votre âme des regrets inutiles. Vous transmigrerez dans le corps d'un jeune boucher, qui n'était pas beau. Vous aurez des yeux bleus. Mais n'importe, n'avez-vous pas renoncé à la convoitise, à la volupté? Yo-Cheou, soyez toujours fidèle à vos vœux; souvenezvous bien de mes exhortations... Maintenant, votre nouveau nom est Li. Allez, quittez la ville des morts.

Le lecteur devine que M. Li ne se le fait pas dire deux fois.

Le troisième acte nous ramène sur terre, et, comme on s'en doute bien, dans la maison du boucher Li. Toute la famille est rassemblée dans la triste chambre; les voisins, selon la coutume, assistent ces pauvres gens et leur prodiguent des consolations. Le moment est venu de procéder à la cérémonie funèbre, quand tout à coup le mort se ranime et se dresse sur son lit. L'étonnement et la joie éclatent sur tous les visages, on se précipite vers lui les bras tendus; c'est la résurrection de la vie et du bonheur. Mais Yo-Cheou, qui vient d'accomplir son voyage à travers les espaces

et qui ne se souvient déjà plus de son aventure, est loin de partager la même joie :

— Chut! s'écrie-t-il d'un ton courroucé; à l'audience! à l'audience! je ne m'occupe d'affaires qu'à l'audience. A-t-on jamais vu un scandale pareil? Quelle audace ! Ils viennent jusque dans ma chambre à coucher.

L'infortuné Yo ne reconnaît naturellement personne : ni son, père qui lui présente toute sa famille; ni sa femme, qui veut absolument l'embrasser.

— Li, mon époux, vous me reconnaissez, moi? vous reconnaissez votre femme, qui vous aime tant?

Mais il ne la reconnaît pas; il prend tout ce monde-là pour des fous; il appelle à grands cris son greffier.

— Mettez-moi tous ces gens-là à la porte. Cependant les parents tiennent bon, la femme

surtout.

YO-CHEOU.

Ah ! vous m'assourdissez les oreilles. Laissez-moi

LES PIÈGKS 151

réfléchir un peu. Ah! je me souviens maintenant des paroles de mon libérateur, quand j'ai quitté les enfers. Mon àme a transmigré dans le corps d'un boucher. La maison où je me trouve est probablement celle qu'il habitait. Comment faire pour en sortir? Ecoutez, il est très certain que, tout à l'heure, j'étais mort ; il est encore très certain que je ne suis qu'à moitié ressuscité. Mon âme est dans mon corps, mais mon esprit n'y est pas. Il est resté dans la pagode. Il faut que j'aille chercher mon esprit.

Voilà Yo-Gheou qui veut se lever; mais il ignorait que le fils du boucher avait une jambe tortue; il tombe; on lui apporte sa béquille. La réflexion qu'il fait en se voyant si mal favorisé est à citer :

— Dans ma vie précédente, quand j'étais assesseur au tribunal, j'avais une conscience tortueuse, et maintenant je reviens dans le monde avec une jambe tortue. C'est justice.

. Le quatrième acte nous montre Yo-cheou, clopin-clopant, cherchant dans toutes les rues son ancien domicile ; il demande aux passants :

— Savez-vous où je demeure ?

— Non.

— Savez-vous où est la maison de Yo-Cheou ?

— La voici.

L'assesseur ne reconnaît plus sa maison, qui a été remise à neuf après sa mort, par ordre du censeur impérial, et en récompense des loyaux ■ services qu'il a rendus dans l'exercice de ses fonctions judiciaires.

La satire est plaisante ; mais elle ne rend Yo- Cheou que plus impatient de revoir sa femme. Il frappa. C'est sa femme qui ouvre. Ciel! quel est son effroi en apercevant un homme aussi laid qui se déclare son mari. Yo-Cheou lui raconte son histoire, on s'explique; mais voilà que toute la famille du boucher fait irruption dans la chambre. La femme de Li réclame son mari ; une altercation s'engage, le greffier s'empare de la béquille et en administre quelques volées au boucher; on crie; on appelle à l'aide; tous se rendent à l'audience.

C'est le censeur impérial qui préside. Li est le demandeur ; Yo-Cheou, le défendeur. Une cause singulière à juger ! Le juge a devant lui un homme qui est double. A qui rendre le mari? L'épreuve du jugement de Salomon n'était même pas possible.

Heureusement pour le président, Tanachorète, le deus ex machina, intervient à Taudience et rappelle à Yo-Cheou ses engagements, qu'il était naturellement en train d'oublier. L'ancien juge se désiste de ses prétentions et embrasse décidément la vie religieuse. L'audience est levée.

Cette pièce a de l'entrain, et une certaine gaieté vive qui, à la scène, est fort récréative. En somme, le dogme de la transmigration y est présenté d'une manière assez raisonnable. Les dieux ont de l'équité et de Tindulgence : ce qui me paraît dans l'ordre; le malheureux juge, menacé d'appartenir à deux femmes, se fait ermite, comme le diable, quand il devient vieux : c'est d'un bon exemple. On peut même supposer, si on y tient, qu'il va réjouir le monde par le spectacle de ses vertus. C'est une pièce qu'on peut qualifier de morale, comme bien d'autres : je ne m'y oppose pas.

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