LES COMEDIES DE CARACTERE
L'art comique atteint son expression la plus haute dans la peinture des caractères. Se proposer pour but de créer un rôle qui personnifiera toutes les variétés de la même espèce morale^ c'est-à-dire observer sa nature, l'épier dans ses moindres actions, révéler ses pensées les plus cachées, et le présenter devant un public attentif et désireux de rire, comme une sorte d'ilote destiné à lui faire comprendre toutes les bassesse» d'un vice, c'est assurément donner à l'art dramatique sa plus noble fonction. Le répertoire de
nos œuvres comprend un certain nombre de comédies de caractère, et le seul fait de leur existence fera apprécier, de la part des lettrés de toute nation, les progrès que nous avons réalisés dans les beaux-arts.
C'est au siècle des Youên que les auteurs tentèrent pour la première fois de peindre dans leurs œuvres des caractères choisis, et l'on pourra juger, d'après les types auxquels ils se sont arrêtés, quelles étaient les spécialités les plus en vogue qui ont tout d'abord attiré leur attention.
Je remarque V Avare, le Fanatique, V Enfant prodigue, le Débauché, le Bouddhiste. Ces titres ne sont pas exactement ceux que les auteurs ont donnés à leurs pièces. Nous n'avons pas au même degré que les Occidentaux le goût des formules synthétiques; on sait que nous aimons les définitions. Je prends un exemple. Le titre de la pièce que j'ai nommée V Avare est littéralement celuici : V Esclave des richesses qu'il garde. Ce titre renferme à lui seul une observation morale. Certes, le mot « avare » reproduit bien exactement
ce sens à Tesprit de ceux qui ont quelque culture, mais il n'entretient pas dans le souvenir une vérité aussi nette que celle dont le titre chinois découvre le sens. Le mot « esclave » a une physionomie particulière que ne possède pas le mot « avare ».
L'avarice ainsi spécifiée est une dégradation honteuse. L'influence d'une telle définition peut donc être plus grande sur l'esprit qu'un simple mot souvent susceptible de recevoir d'autres acceptions.
L Avare a été traduit en français par Stanislas Julien ; c'est, en efl'et, un des monuments de la littérature comique chinoise ; mais je ne crois pas que la traduction en ait été publiée. Une analyse de cette pièce a été écrite par M. Naudet, le savant traducteur de Plante. Le lecteur me saura gré de reproduire ici les principaux passages de ce travail, qui facilite singulièrement ma tâche' de critique, en même temps qu'il me fait goûter le plaisir délicat devoir une pièce chinoise louée par un académicien français. L'action est
double; le développement du caractère forme un épisode de la fable principale, séparée en deux parties, entre lesquelles le fait épisodique est comme enclavé.
Dans un prologue, Tchéou-Yong, simple bachelier, s'entretient avec sa femme de son projet d'aller dans la capitale prendre part au concours ouvert à tous les lettrés; il veut obtenir un grade supérieur, et, au moyen du grade, un emploi qui le mette en état de réparer le tort que son père a fait à leur patrimoine. Sa femme lui montre leur jeune enfant, et lui demande s'il ne juge pas convenable que le fils ne soit pas séparé de son père. Le bachelier accède à l'humble prière de sa femme ; il enfouit tout l'or qu'il possède pour le retrouver à son retour. La famille part plus riche d'espérances que de fonds.
Le commencement du premier acte nous transporte dans les régions célestes; le dieu du temple de la montagne sacrée, Ling, vient décliner ses noms et qualités, et faire connaître sa généalogie. C'est un dieu qui n'est pas exempt, comme on
voit, d'un peu de vanité, mais d'ailleurs honnête et consciencieux : « Les dieux, dit-il, ne se laissent pas gagner par Tencens et les offrandes des méchants. » Ce propos lui est venu dans l'esprit à l'occasion d'un certain garnement, nommé Kou- Jin, qui se présente tous les jours dans le temple se plaignant des mortels et des immortels, et ne cessant d'importuner le dieu par ses prières. Il se présentera sans doute encore aujourd'hui.
En effet, nous voici descendu des demeures divines sur la terre, dans le temple de Ling. Kou- Jin y était déjà. Il maudit son sort; sans bien, sans industrie aucune, il est réduit à servir les maçons et à leur porter l'eau et l'argile. Quelle est sa misère! Il n'a pas même de quoi acheter un peu d'encens; il offrira au dieu des boulettes de terre. Si le dieu lui accordait un peu de bien, il entretiendrait des religieux à ses frais, il ferait l'aumône aux pauvres, il bâtirait des pagodes, il réparerait les ponts et les chemins, il prendrait soin des orphelins, il soulagerait les veuves et les vieillards infirmes. Vraiment le genre humain
atteindrait, je crois, la perfection, si l'on était toujours ce qu'on promet d'être, quand on désire obtenir quelque chose. Pendant ces beaux discours, il se sent défaillir de lassitude et s'endort. Ling lui apparaît en songe, lui apprend que le succès de ses vœux dépend du dieu du Bonheur; on envoie quérir le dieu. Mais Kou-Jin n'a pas à se féliciter de l'entrevue. Le dieu lui reproche ses impiétés envers ses parents, sa dureté envers les autres hommes. Il fut riche autrefois, dans sa vie précédente; les infortunés ne reçurent de lui que des injures et de mauvais traitements. Kou-Jin tâche de se justifier et de désarmer le courroux du dieu; enfin, après un long colloque mêlé d'ariettes, qui contiennent de graves sentences d'un style très élevé contre les extravagances des riches et les mœurs sordides des avares, le dieu du Bonheur, plutôt vaincu que persuadé, fait comme beaucoup d'hommes : il accorde à l'importunité ce qui devrait appartenir au mérite. Quelle joie! Mais la libéralité des dieux ne convertit pas le méchant. Toutes les belles promesses qu'il leur
faisait tout à l'heure pour les amadouer sont évanouies.
Il n'a dans la pensée que beaux habits, brillants équipages, plaisirs et festins.
Les dieux se retirent, le songe fuit, et Kou-Jin, éveillé, ne peut en croire sa vision. Il va, en attendant qu'elle se réalise, achever son pan de muraille commencé.
Dans l'intervalle du premier au deuxième acte, la métamorphose s'est opérée. Nous voyons un appartement qui annonce l'opulence, et le personnage qui s'y trouve nous apprend qu'il se nomme Tchin, qu'il est le commis du maître de la maison; que cet homme, jadis valet des maçons, se trouva tout à coup possesseur d'une grande fortune, on ne sait pas comment; qu'il se désole de n'avoir pas d'enfant; qu'il a chargé Tchin de lui en acheter un.
La scène change. Le marchand de vin ouvre sa boutique ; il fait confidence au public qu'il a chez lui cent tonneaux, dont quatre-vingt-dix contiennent quelque chose de plus semblable à du vinai-
grequ'à du vin. Le cabaretier joue en ce moment un rôle analogue à celui des cuisiniers de Plaute ; il divertit à ses dépens les spectateurs par ses lazzis. Mais, au fond, c'est un meilleur hommç qu'il ne veut le paraître. S'il empoisonne ses pratiques, il est charitable envers les pauvres pour l'amour des dieux.
Arrive un malheureux voyageur qui se traîne avec sa femme et son jeune fils, transi, exténué de faim et de fatigue. Ce voyageur, c'est le bachelier Tcheou, qui revient de la capitale, où il a échoué. dans ses examens. Son trésor a été déterré pendant son absence; il n'a plus de ressource que dans la commisération de sa famille qu'il va joindre. Le marchand l'accueille généreusement, l'invite à se réchauffer avec quelques tasses de vin; justement il en avait versé trois en ouvrant sa boutique et se proposait de les offrir au premier indigent qui se présenterait, pour que cette aumône agréable aux dieux lui portât bonheur... L'épouse du bachelier et leur fils ne sont pas non plus.délaissés par l'hôte bienfaisant.
La vue de cet enfant lui suggère l'idée d'une heureuse transaction. Gonsentiraibnt-ils à vendre ce fils à un riche propriétaire? Le bachelier tient conseil avec sa femme; la proposition est acceptée, malgré les plaintes et les prières de l'enfant. Tchin, qu'on appelle aussitôt, conduit le bachelier avec son fils chez Kou-Jin.
Dans ce moment, Kou-Jin est seul; il nous instruit de tout ce qui le concerne. Depuis qu'il a trouvé le trésor révélé par le dieu, il a bâti des maisons qui ressemblent à des palais, il a ouvert un bureau de prêts sur gages, un magasin de farines, un magasin d'huile, un magasin de vin. Ces différentes branches de commerce font couler dans ses coffres un fleuve intarissable d'or et d'argent. Sur le continent, il possède des champs immenses; sur l'eau, des bateaux chargés de , marchandises; une multitude d'hommes portant sur leur tète des sacs d'argent qui sont à lui. Maintenant il n'est plus le pauvre Kou-Jin; on salue avec respect le seigneur Kou-Jin.
Toutefois, il l'avoue, son cœur ne peut se dé-
LES GENRES t89
cider à dépenser ni un denier ni un demi-denier; si on lui demande une once d'argent, c'est comme si on lui arrachait les nerfs. Aussi a-t-il la réputation d'un avare renforcé. Mais il ne tient compte de pareils propos.
Le seigneur Kou-Jin ressemble un peu à l'avare d*Horace et à celui de Destouches, qui en est la copie; il se moque des sifflets en revenant auprès de son coffre-fort. On lui amène le bachelier avec son fils. L'enfant lui plaît. 11 le prend, et le bachelier, qui fait l'aveu de sa misère, est chassé honteusement.
— Qu'on me renvoie ce gueux, ce mendiant; il remplirait d'ordures et de vermine ma maison !
Le bachelier se lamente, on lui donne des coups de bâton. Le commis Tchin, excellent homme, et digne d'un autre patron, reconduit le malheureux bachelier en le consolant et lui promettant son secours :
— Retirez-vous, mon anii, et ne dites rien ;
cet homme est dur et inhumain, comme tous
les riches.
Le commis Tchin est le raisonneur de la comédie, et se trouve placé là par l'auteur, comme Mégadore auprès d'Euclion, pour faire la censure de l'avarice par ses actions, encore plus que par ses discours.
Quand l'avare est seul avec son commis, il lui fait écrire sous sa dictée le contrat de vente : invention comique, du même genre que le traité du parasite de Diabole dans VAsinaria. Mais les Romains n'étaient que des enfants pour la chicane en comparaison des Chinois, si Ton en jugeait par cet exemple :
« Celui qui s'engage par ce contrat est Tcheou, le bachelier. Comme il manque d'argent et n'a aucun moyen d'existence, il désire vendre un tel^ son propre fils, âgé de tant d'années, à un riche propriétaire, nommé le respectable Kou-Jin, qui est honoré du titre de youôn-waï. »
LE COMMIS
Personne n'ignore que vous avez une grande forlune; il vous suffit du titre de youên-waï; à quoi bon mettre les mots «riche propriétaire »?
KOU-JIN
Est-ce que tu veux me donner des leçons? Esl-ce que je ne suis pas riche propriétaire, par hasard? Est-ce que je suis un indigent? Oui, oui, riche propriétaire, riche propriétaire. Tu écriras, derrière le contrat, qu'une fois le marché passé, si une des parties se rétracte, elle payera une dédit de mille onces d'argent.
LE COMMIS
C'est écrit. Mais, au fait, quelle somme lui donnezvous pour l'enfant ?
KOU-JIN
Ne vous mettez pas en peine de cela. Je suis si riche, qu'il ne pourrait jamais dépenser tout l'argent que je ferais pleuvoir sur lui, si je voulais, en faisant seulement craquer mon petit doigt.
Le bachelier signe de confiance. Tcheii rapporte le contrat signe à Koujin, qui lui demande si le bachelier est parti.
LE COMMIS
Eh! comment? Vous ne lui avez pas payé les frais de nourriture.
KOU-JIN
Il faut que vous soyez bien dépourvu de sens et d'intelligence. Cet homme, n'ayant point de riz pour nourrir son fils, me l'a vendu tout à l'heure pour qu'il fût nourri dans ma maison et qu'il mangeât mon riz. Je veux bien ne pas exiger de frais de nourriture; mais comment ose-t-il en réclamer?
LE COMMIS
Belle satisfaction ! Cet homme n'a pas d'autre moyen de retourner dans son pays.
KOU-JIN
Puisqu'il ne veut pas remplir les conventions, rendez-lui son enfant, et qu'il me paye mille onces d'argent pour le dédit.
Cependanl l'avare se laisse convaincre par les prières et les instances de l'honnête commis; il accorde une once d'argent.
LE COMMIS
C'est se moquer.
KOU-JIN
Il ne faut pas estimer si peu un lingot d'argent sur lequel est empreint le mot pao (chose précieuse). Cette dépense ne te paraît rien ; elle m'arrache les entrailles. Mais je veux bien faire ce sacrifice pour me débarrasser de lui. C'est à prendre ou à laisser.
On devine ce que disent les parents, quand le commis leur vient faire cette proposition.
Non, on ne peut pas le deviner. C'est la femme qui s'écrie :
— Gomment! une once d'argent. On n'aurait pas pour cela un enfant de terre cuite !
La réflexion de l'avare, quand on lui rapporte cette réponse, est excellente :
— Oui, mais un enfant de terre cuite ne mange pas de riz et ne fait pas de dépense. Au surplus, cet homme m'a vendu son fils, parce qu'il no pouvait plus le nourrir. Je veux bien ne pas ii^ie faire payer ce que Tenfant me coûtera ; mais qu'on ne m'arrache pas mon bien. Ah çà ! drôle, dit-il à son commis, c'est toi qui lui as peut-être suggéré ses folles prétentions. De quels termes t'cs-tu servi en lui offrant l'once d'argent?
LE COMMIS
Je lui ai dit : « Le youên-waï vous donne une once. »
KOU-JIN
Justement : voilà pourquoi il Ta refusée. Regarde bien, et suis de point en point mes instructions : Tu prendras cette once d'argent; puis, l'élevant bien haut, bien haut, tu lui diras avec emphase : « Holà ! pauvre bachelier, S. E. le seigneur Kou daigne t'accorder une précieuse once d'argent. »
LE COMMIS
Je rélèverai aussi haut que vous voudrez, mais ce ne sera jamais qu'une once d'argent. Seigneur, seigneur, donnez-lui ce qu'il lui faut et congédiez-le.
KOU-JIN
Eh bien, pour n'en plus entendre parler, je vais
ouvrir ma cassette et donner encore une once d'argent; mais, après cela, plus rien, ou le dédit...
Le troisième acte finit là. Supposez que les hommes ont vécu près de vingt ans dans l'intervalle qui sépare cet acte du quatrième. A présent, vous voyez le fils adoptif de Kou-Jin dans sa vingtcinquième année, et le vieil avare, devenu veuf, est malingre, cacochyme, moribond. Il vient, appuyé sur le bras du jeune homme.
— Aïe î que je suis malade! (7/ soupire.) Hélas ! que les jours sont longs pour un homme qui souffre! ( A part.) Il y a bientôt vingt ans que j'ai acheté ce jeune écervelé. Je ne dépense rien pour moi, pas un denier, pas un demi-denier; et lu l'imbécile, il ignore le prix de l'argent. L'argent n'est pour lui qu'un moyen de se procurer des vêtements, de la nouriture; passé cela, il ne l'estime pas plus que de la boue. Sait-il toutes les angoisses qui me tourmentent, lorsque je suis obligé de dépenser le dixième d'une once?
— Mon père, est-ce que vous ne voulez pas manger?
— Mon fils, lu ne sais pas que cetlemaladie m'est venue d'un accès de colère. Un de ces jours, ayant envie démanger du canard rôti, j'allai au marché, dans cette boutique-là que tu connais. Justement on venait de rôtir un canard d'où découlait le jus le plus succulent. Sous prétexte de le marchander, je le prends dans ma main, et j'y laisse mes cinq doigts appUqués jusqu'à ce qu'ils soient bien imbibés de jus. Je reviens chez moi sans l'acheter, et je me fais servir un plat de riz cuit dans l'eau. A chaque cuillerée de riz, je suçais un doigt. A la quatrième cuillerée, le sommeil me prit tout à coup, et je m'endormis sur ce banc de bois. Ne voilà-t-il pas que, pendant mon sommeil, un traître chien vient me sucer le cinquième doigt. Quand je m'aperçois de ce vol à mon réveil, je me mets en une telle colère, que je tombai malade. Je sens que mon mal empire de jour en jour ; je suis un homme mort. Allons, il faut que j'oublie un peu mon avarice et que je me mette en dépense. Mon fils, j'aurais envie de manger de la purée de fèves.
— Je vais en acheter pour quelques centaines de liards.
— Pour unliard, (''estbien assez.
— Pour un liard ! A peine en aurai s- je une demi-cuillerée. Et quel marchand voudrait m'en vendre si peu?
Le jeune homme achète de la purée de fèves pour dix liards au lieu d'un. Mais il n'a pu tromper l'œil toujours vigilant de l'avare, et il essuie des reproches à son retour :
— Mon fils,jet'ai vu tout à l'heure prendre dix liards et les donner tous à ce marchand de purée. Peut-on gaspiller ainsi l'argent?
— Il me doit encore cinq liards sur la pièce que je lui ai donnée. Un autre jour, je les lui redemanderai.
— Avant de lui faire crédit de cette somme, lui as-tu bien demandé son nom de famille et quels sont ses voisins de droite et ses voisins de gauche?
— Mon père, à quoi bon prendre des informations sur ses voisins?
— S'il vient à déloger et à s'enfuir avec mon argent, à qui veux-tu que j'aille réclamer mes cinq liards?
— Mon père, pendant que vous vivez, je veux faire peindre l'image du dieu du Bonheur, afin qu'il soit favorable à votre fils, à vos petits-fils et à vos descendants les plus reculés.
— Mon fils, si lu fais peindre le dieu du Bonheur, garde-toi bien de le faire peindre de face : qu'il soit peint par derrière, cela suffit.
— Mon père, vous vous trompez, un portrait se peint toujours de face. Jamais peintre s'esl-il contenté de représenter le dos du personnage dont il devait faire le portrait?
— Tu ne sais donc pas, insensé que tu es, que, quand un peintre termine les yeux dans la figure d'une divinité, il faut lui donner une gratification?
— Mon père, vous calculez trop.
— Mon fils, je sens que ma fin approche.
— Mon père, je désire aller au temple pour
y brûler de l'encens à votre intention; donnezmoi de l'argent.
— Mon fils, ce n'est pas la peine; ne brûle pas d'encens pour la prolongation de mes jours.
— Il y a longtemps que j'en ai fait le vœu ; je ne puis pas tarder davantage à m'acquitter.
— Ah! ah! tu as fait un vœu? Je vais te donner un denier.
— C'est trop peu.
— Deux.
—- C'est trop peu.
— Je t'en donne trois; c'est assez... C'est trop, c'est trop, c'est trop... Mon fils, ma dernière heure approche; quand je ne serai plus, n'oublie pas d'aller réclamer ces cinq liards que te doit le marchand de fèves.
Voilà ce qui s'appelle un caractère soutenu jusqu'au bout. Ce trait de la fin vaut mieux encore que le dernier mot d'Harpagon : « Et moi, ma chère cassette ! » 11 est plus piquant, plus inattendu.
On emporte le vieillard, il ne reparaît plus; il
est mort. La dernière partie de la pièce est remplie par les infortunes du bachelier et de sa femme, et parla reconnaissance tardive du fils et de ses parents.
UNR FABLE DE LA FONTAINI
Parmi les comédies que j'ai citées, il en est une qui mérite d'attirer notre attention, car c'est une des pièces les plus remarquables du répertoire de notre théâtre comique. Elle a pour titre : la Dette payable dans la vie à venir ^ et contient un portrait très curieux du bouddhiste.
L'auteur inconnu de cette comédie s'est attaché à représenter un homme qui veut accomplir avec une exactitude mathématique tous les devoirs enseignés par le bouddhisme. Cet homme est riche : c'est un financier. Il a une famille,
une femme, des enfants, de nombreux serviteurs. Il a des devoirs d'état d'une grande importance; des biens à administrer, une fortune à gérer. Mais, converti au bouddhisme, il s'oblige à en suivre fidèlement tous les préceptes.
Le premier article de son symbole est le mépris des richesses, et il est financier ! C'est l'intention comique de la pièce, l'idée autour de laquelle l'action va se concentrer.
On sent tout le parti qu'un écrivain de mérite peut tirer d'une telle situation; car elle met aux prises dans un même rôle deux personnages bien distincts : le croyant, qui obéit à des lois religieuses, et le père de famille, l'époux, qui obéit à des lois naturelles positives. L'auteur a suivi avec une délicate attention toutes les péripéties de cette lutte; peut -être a-t-il voulu dépeindre ses déceptions, et, en les exagérant, prévenir ses semblables contre les dangers d'une fidélité trop scrupuleuse aux préceptes du bouddhisme. Il est permis de le supp oser, et, dans tous les cas, l'entreprise serait lo uable ; carie mépris des richesses
ne doit pas pouvoir entraîner la ruine et la pauvreté, et il est impossible qu'un homme raisonnable se laisse envahir par des doctrines, à ce point d'être le tyran de ceux qu'il aime et dont il a, par devoir, la mission de proléger les intérêts.
Il m'a semblé que les chrétiens étaient sur ce chapitre infiniment supérieurs aux bouddhistes, en ce qu'ils savaient très intelligemment comprendre les doctrines sans les appliquer. Ils connaissent l'art d'ajuster les principes aux transformations sociales amenées par le progrès, et vivre heureux, satisfaits et convaincus, sans se soucier le moins du monde des préceptes. La lutte entre la bourse et la charité existe dans le cœurdes hommes, indépendamment des religions, et il est bien peu de disciples que les préceptes aient rangés parmi les bienfaisants. C'est ce qui se voit aussi chez les bouddhistes.
Notre auteur a laissé aux conséquences la faculté de se produire logiquement, afin d'en montrer toute l'énormité. Ce sont des doctrines et non des passions qui dirigent l'action; et, si l'on
s'en rapporte aux enseignements de l'expérience, on sait avec quelle violence brutale agissent les doctrines quand elles entrent dans la vie active. Il n'y a rien de plus dangereux ni de plus implacable que ceux qui se prétendent éclairés. On réagit contre des passions; on peut les discuter ; les conséquences inattendues peuvent les effrayer à temps pour les réprimer; mais les doctrines se satisfont elle-mêmes dans la contemplation des maux qu'elles ont créés, parce qu'ils ont été prévus.
C'est la moralité qui apparaît avec une grande force dans la comédie bouddhiste. Le seigneur Long, avant sa conversion, est un homme, estimable, un modèle de père de famille; il n'avait que faire des préceptes du bouddhisme pour devenir plus parfait. Mais il s'est pris d'une grande passion pour le dieu Fô, et, à partir de ce jour, il accomplit les choses les plus extravagantes du monde. Son cœur se dessèche, et il semble que les bonnes qualités de son cœur se perdent en même temps que ses richesses. Il réduit à la
i04 LE THÉÂTRE DES CHINOIS
misère sa femme et ses enfants, et il assiste à sa ruine, sans émotion, sans trouble, avec Fair satisfait d'un savant qui voit se produire un résultat.
Il y a, dans cette pièce, des situations d'un comique profondément vrai, des contrastes piquants qui appartiennent au genre le plus élevé de la comédie et qui mériteraient, malgré les chinoiseries qui les accompagnent, d'être connus des lettrés de tous les pays.
J'ai détaché de cette œuvre une scène qui m'a paru d'autant plus intéressante qu'elle a, avec une fable de La Fontaine, de curieux rapports d'analogie. Le seigneur Long, malgré son détachement des choses de ce monde, n'est pas encore entièrement parvenu à être indifférent aux misères de l'humanité. C'est un homme qui a de la peine à se rendre parfait. L'auteur, en lui donnant le caractère charitable, nous le rend plus sympathique, et c'est un acte de sa générosité qui amène la scène suivante, semée de traits heureux et d'observations vraies :
LE FINANCIER, à son commis.
La nuit commence à tomber. Hing-Tsien, quel est donc cet homme qui chante continuellement? C'est merveille de l'entendre. Il faut prendre part à la joie des autres; appelez cet homme, je veux l'interroger.
LE COMMIS, au meunier.
Holà ! Lo-Ho, sortez donc ; on vous demande.
LE MEUNIER, sortant.
Père, que voulez-vous ?
LE FINANCIER
Mon ami, vous chantiez tout à l'heure ; vous êtes heureux. D'où vient donc cette joie intérieure que vous ressentez? Parlez, cela m'intéresse.
LE MEUNIER
Oh ! de la joie ! qui est-ce qui peut me donner de la joie ? J'ai bien de la peine, au contraire. Voyez plutôt : je gagne deux fen par jour, c'est le salaire que vous me donnez. Or, pour gagner deux fen, il faut que je me lève avec le jour, que je commence par mesurer mon froment ; quand j'ai mesuré mon froment, il faut que je le passe au crible ; quand je l'ai passé au crible, il faut que je le lave ; quand je l'ai lavé, il faut que je le fasse sécher au soleil; quand mon froment est sec, il faut que je le moule; quand je l'ai moulu, il faut que je le blute. Maintenant, entendez bien, comme je travaille à la lâche, j'ai toujours peur de m'endormir et de perdre mon salaire. Voilà pourquoi je chante du matin au soir.
LE FINANCIER
Quelle pitié ! Lo-Ho, à partir d'aujourd'hui, grenier à farine, bluterie, moulin, je veux qu'on ferme tout.
LE METJNIER.
Comment? qu'on ferme le moulin? Miséricorde! Moi, Lo-Ho, je ne suis propre qu'à moudre du blé; quand j'aurai quitté votre maison, que deviendrai-je? Ah ! Lo-Ho, il faudra mourir de froid ou périr de famine.
LE FINANCIER, ému de compassion.
Une idée me vient... Hing-Tsien, remettez-moi de
l'argent. (Montrant Targent au meunier.) ConuaisSCZ-VOUS
ceh?
LE MEUNIER, prenant l'argent.
Non. Comment cela s'appelle-t-il?
LE FINANCIER
Cela s'appelle de l'argent.
LE MEUNIER
Ah ! c'est de l'argent. Je n'en ai jamais vu. Père, à quoi est-ce bon ?
LE FINANCIER
A tout. D'abord, si l'on veut manger...
LE MEUNIER, mordant son argent.
Bon à manger ? Ah ! je me suis cassé une dent.
LE FINANCIER
Vous ne comprenez pas. C'est de l'argent que l'on coupe et que l'on pèse pour acheter, selon le besoin, ou des vivres ou des habits. Emporlez-le, je vous le donne. Avec cet argent, vous pourrez dans la journée exercer un petit commerce, vendre de petites marchandises; et, quand la nuit viendra, vous dormirez d'un sommeil profond.
LE MEUNIER
Quel bonheur de faire un long somme ! Quel contentement pour Lo-Ho! Père, vous avez l'àme généreuse.
LE FINANCIER
Vous avez bluté pour moi pendant trois ans ; vous •méritez une récompense.
LE MEUNIER, seul.
Retournons à la maison. Le bon maître ! Il m'a donné de l'argent. De l'argent ! Mais est-ce bien de l'argent ?
(il s'arrête et regarde son argent.) Qui CSt-CC qui a VU de l'argent? (ll se remet en marche.) Oh ! OUi, c'cst de l'ar-
içent ; je réponds que c'est de l'argent. Tout en parlant,
me voici arrivé. (ll entre dans sa chambre.) Lo-Ho, mOU
ami, il faut de la prudence; la prudence est une vertu. Fermons la porte au verrou et regardons encore notre argent. — Oh ! c'est bien de l'argent. A propos, il s'agit d'une place maintenant; où trouverai-je une bonne place? Où? dans mon lit!... Il n'y a pas moyen. Ah!
<lanS ma ceinture ! (ll met l'argent dans sa ceinture.) Elle CSt
trop lâche; serrons-la davantage, par précaution. Qui pourra savoir qu'il y a de l'argent dans ma ceinture?
Oh! j'entends un coup de tambour; on vient de battre la première veille. Mon maître m'a dit que je pourrais
dormir à mon aise; dormons. (ll se couche, ronfle et parie en
rêvant.) Nous sommes dans la grande rue ; il y a place pour tout le monde... la grande rue est pour tout le monde? « Voyons ; puisque je marche de ce côté, il me semble que vous pourriez marcher d'un autre côté... Quelle nécessité de se presser les uns contre les autres?...)) Ah! mon épaule... Ah! mes pauvres côtes... J'ai une partie du corps toute froissée ! « Mais qu'est-ce donc que vous tâtez comme cela? Pourquoi fouillezvous donc dans ma ceinture ?... Voudriez-vous par hasard prendre mon argent'^ — Où allez-vous avec cet argent? A qui appartient cet argent? — 11 est à moi. C'est Long, mon maître, qui me l'a donné. Vite, rendezmoi mon argent ! Au voleur ! au voleur ! » (ii veut poursuivre le voleur et tombe par terre.) Ah ! c'était un rêve !
N'importe, regardons notre argent, (ii regarde son argent.) Je l'avais caché dans ma ceinture et j'ai rêvé qu'un voleur cherchait à m'en dépouiller. Où pourrais-je le serrer maintenant? (ii regarde partout.) Dans le foyer... Je vais faire un trou dans la cendre. Ce que c'est que la pauvreté ! Voilà une cheminée où, de mémoire d'homme, on n'a pas allumé de feu... Recouvrons notre argent avec un peu de cendre ; là, très bien. Comment pourrait-on deviner qu'il y a de l'argent dans le foyer?... Un, deux... Quoi! déjà la deuxième veille ! Mon maître m'a dit que je dormirais tranquillement ; tâchons donc de dormir, (ii s'endort.) Quel vent! Il n'y a pas moyen d'allumer une lanterne... Je puis parler tout haut sans que l'on m'entende... « Où allez-vous avec votre allumette à la miin? » Il ne l'éteindra pas... Ciel! il la jette sur la paille qui est devant le treillis de la porte... le feu prend ; la flamme s'élève... Oh! comme elle monte dans l'air!... La
voilà maintenant qui retombe sur les toits... Le bâtiment croule ; l'incendie gagne la maison voisine... Tout le monde accourt... On fait la chaîne... Ils ne parviendront jamais à éteindre le feu... Ah ! ah ! quels
cris tumultueux ! (n se rcvoillc et tombe par terre.) Oh ! CC
n'était qu'un rêve ! Regardons notre argent, (n r. -ardc son argent.) Je l'avais caché dans l'âtre de la cheminée et j'ai rêvé que le feu prenait à la maison... Voyons donc; il faut nécessairement que je trouve une bonne place...
Où? où? Dans la fontaine. (lljotto son argent dans la fontaine.)
Pong! Mettons le couvercle de jonc... A présent, qu'il y ait des voleurs ou qu'il n'y en ait pas, c'est le moindre de mes soucis. Quand les voleurs viendraient, comment sauraient-ils qu'il y a de l'argent dans la fontaine? On vient de battre le tambour : c'est la troisième veille. Long, mon maître, m'avait pourtant dit que je dormirais d'un profond sommeil. Voyons, lâchons de
dormir, (u s'endort ot parle en rêvant.) NoUS auronS de
l'orage; le ciel se noircit... « Couvrez les saumures... Rentrez le blé sec dans le grenier... A l'est, au midi, les nuages vont crever... » Oh! comme la pluie tombe ! comme elle tombe, comme elle tombe ! Voilà des torrents qui se forment dans les montagnes... C'est une inondation... Elle va submerger tout le pays... L'eau monte, l'eau monte... Les chiens se sauvent à la nage...
Les grenouilles nagent. (ll se réveille et tombe par terre.)
Ah ! c'était un rêve. Regardons néanmoins notre argent, (ii retire son argent de la fontaine.) Le VOilà! le VOilà !...
Je l'avais mis dans la fontaine et j'ai rêvé qu'une inondation ravageait le pays... Où pourrais-je donc trouver une bonne place?... Ah! sous le seuil de la porte, (il sourit.) Pour le coup, il sera bien là : malheureusement, je m'en suis avisé trop tard... Une, deux, trois, quatre... Déjà la quatrième veille!... Vovons donc, à la fin, si je dormirai, comme dit mon
maître, d'un sommeil paisible. (ll s'endort et parie en rêvant.)
Les voilà! les voilà!... Comme ils sont nombreux!... Ils apportent des pioches... « Qu'avez-vous besoin de vos outils? 11 n'y a dans la maison ni étage à élever, ni mur à démolir... Pourquoi creusez-vous sous le seuil de la porte?... » J'ai beau parler, ils n'entendent pas... Ils vont enlever la pierre qui est au bas de l'ouverture; ils trouveront mon argent... Les brigands! les brigands !... Oui, j'en vois un qui tient un poignard... Celui-ci lève son cimeterre : c'est pour me couper la tête, prendre mon argent après. Au secours !
au secours ! (ll se réveille et tombe par terre.) Ah ! c'était Un rêve... J'entends le lambour. (On bat la cinquiène veiUe, le
coq chante.) Il fait jour et je n'ai pas dormi de la nuit... Lo-Ho, mon ami, réfléchissons un peu... J'avais caché mon argent dans la fontaine et j'ai rêvé qu'une grande inondation avait submergé tout le pays ; je l'avais serré dans maceinlure et j'ai rêvé qu'un passant s'approchait de moi pour me le dérober ; je l'avais mis dans l'âtre de la cheminée et j'ai rêvé que le feu prenait à la maison; enfin, je l'ai enterré sous le seuil de la porte et j'ai encore rêvé qu'un brigand, armé d'un cimeterre, s'apprêtait à me couper la tête. Oh ! que cet argent-là m'a fait de mal! Quand je songe que le seigneur Long, mon maître, a des coffres remplis d'argent et qu'il s'en trouve bien, lui ! Il en a par centaines, par milliers ; ■ et, avec tout cela, il dort absolument comme s'il n'avait rien. Pourquoi? La raison, c'est la destinée ! Oui, c'est la destinée du seigneur Long d'avoir de l'argent, beaucoup d'argent , comme c'est la destinée de Lo-Ho de cribler le froment, de laver le froment, de moudre le froment, de bluter, de blutertoujours. Allons, allons, prenons cet argent et rendons-le au seigneur Long.