‹ Le théâtre des ChinoisChapitre 3 sur 40 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT-PROPOS

homme qui n'est rien socialement et qui se grandit au-dessus de tous, à une hauteur où n'arriveront jamais ni Targent, ni la noblesse, ni le pouvoir royal : les couronnes et les sacs d'écus n'élèvent pas aussi haut !

La première fois que j'ai pu lire Molière, je n'ai su ce qu'il fallait le plus admirer de son courage ou de son génie; mais j'ai imaginé qu^il avait dû éprouver une sorte d'effroi à la pensée de livrer seul un tel combat. Vit-on jamais un pareil spectacle : une troupe de comédiens osant attaquer de front les courtisans Je Louis XIV ! Toutes les vanités reléguées à leur rang! Tous les faux savants coiffés du bonnet d'âne ! Tous les dévots hypocrites marqués au fer rouge et confondus pour toujours avec Tartufe ! N'avais-je pas raison de dire de Molière qu'il était le patron des audacieux?

La transition est violente : c'est un Chinois qui rend cet hommage à Molière, et qui voudrait se dire de ses disciples pour faire excu-

AVANT-PROPOS m

ser la hardiesse de ses pensées. N'ai-je pas entrepris de défendre nos antiques institutions et nos mœurs contre le mépris par trop despotique de l'Européen. (Je laisse de côté les choses de la politique qui n^ont jamais créé que des malentendus, et ont excité les divisions.) N'ai-je pas imaginé de détruire un préjugé? Tel a été, en efîet, le but que je cherchais à atteindre ; mais mon sujet m'a entraîné plus loin, et je me surprends moi-même prenant goût à écrire. C'était chose prévue : quiconque tient une plume met une voile à sa pensée, et le vent qui passe entraîne le frêle esquif jusqu'aux rives où se construisent les châteaux en Espagne.

C'est ainsi que de simples notes sont devenues un volume :

Tout bourgeois veut bâtir comma les grands seigneurs.

Cela était trop « cœur humain » pour que j'aie pu résister à la tentation : elle était audessus de mes forces.

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