SCÈNE V
La scène est dans le jardin.
PÉ-MIN-TGHONG, dans le cabinet d'étude.
U récite des vers.
Elle unit au vermillon des rubis le tendre incarnai
des fleurs. Qui n'ad mirerais les plumes de Tsoui qui ornent sa fête, les cheveux qui ombragent ses tempes comme un léger nuage ? Dès qu'un homme a été touché des attraits d'une femme, il voit sa figure en songe et la suit avec ardeur.
Depuis que j'ai vu Siao-Man3qui ressemble aune jeune immortelle du ciel de jade, ma pensée ne peut plus se détacher d'elle, pas même pendant mon som> meil ; j'oublie de prendre le thé et le riz, et madame Han ne dit pas un mot de ce mariage ! — À eette heure avancée de la nuit, la lune est brillante, Tair est pur. Depuis que je suis dans ce cabinet d'étude, la tristesse m'accable. Je vaisjouer un air de ma guitare^ (il parle à sa guitare.) Je t'invoquo d'uuc voix Suppliante : Souviens-toi que, pendant plusieurs années, je t'ai suivie, comme un ami fidèle, sur les lacs et sur les mers. Je vais jouer un air, jeune immortelle! C'est dans ta ceinture, mince et svelle comme celle d'une vierge; dans ton sein, nuancé comme celui d'un serpent; dans ta gamme d'or, ton chevalet de jade, c'est dans tes sept cordes, pures comme le cristal, que réside toute la puissance de mes chants. ciel ! puisse une brise heureuse recevoir les sons de ma guitare et les porter mollement aux oreilles de cette jeune beauté, qui semble formée de jade et pétrie de vermillon! ma guitare! je te suspendrai dans ma chambre ; je l'offrirai des sacrifices aux quatre saisons de l'année, et je ne manquerai jamais de te saluer, soir et matio^ pour te témoigner ma reconnaissance.
PAN-SOU
Mademoiselle, promenons-nous à la dérobée.
1. I^ guitare des Chinois a sept cordes ; il n'est pas ridicule d'en jouer.
Fan-Sou, garde-toi de faire du bruit. Retenons nosceintures qui sont garnies de pierres sonores, et marchons tout doucement.
FAN-SOU
Elle chante.
Les pierres de nos ceintures s'agitent avec un bruit harmonieux: que nos petits pieds, semblables à des nénufars d'or, effleurent mollement la terre. La luné brille sur nos têtes pendant que nous foulons la mousse verdoyante. La fraîcheur humide de la nuit pénètre nos vêtements légers. (EUe parie.) Mademoiselle,, voyez donc comme ces fleurs sont vermeilles; elles ressemblent à une étoff'e de soie brodée ; voyez Ta verdure des saules; de loin, on dirait des masses de vapeurs qui se balancent dans Tair. Nous jouissons. de toutes les beautés du printemps.
SIAO-MAN
Que ces perspectives sont ravissantes !
FAN-SOU
Elle chante.
Ce printemps, qui dure quatre-vingt-dix jours,, déploie maintenant tous ses charmes. Nous voici dansces longues nuits qui valent mille onces d'argent. (EUe parle.) Regardez ces pêchers vermeils et ces saules verdoyants. (EUe chante.) Les fleurs et lès saules semblent sourire à notre approche; le vent et la lune redoublent de tendresse; ce sont eux qui font naître ces^ couleurs variées que nous admirons. Dans les moments délicieux, un poète se sentirait pressé d'épancher en
beaux vers les sentiments de son âme. (parlant.) Mademoiselle, les sites que vous voyez m'enchantent à tel point, que je voudrais profiter de cette heure délicieuse de la nuil pour composer quelques vers. Je vous prie, ne vous en moquez pas.
SIAO-MAN
Je désire les entendre.
FAN-SOU
Elle chante.
Un han-lin, avec tout son talent, ne pourrait décrire les charmes de ces ravissantes perspectives; un peintre habile ne pourrait les représenter avec ses brillantes couleurs. Voyez la fleur haï-tang dont la brise agite le calice entr*ouvert; la fraîcheur de la nuit pénètre nos robes de soie ornées de perles; les plantes odoriférantes sont voilées d'une vapeur légère ; notre lampe jette une flamme tranquille au milieu de la gaze bleue qui Tentoure; les saules laissent flotter leurs soies verdoyantes d'où s'échappent des perles de rosée qui tombent, comme une pluie d'étoiles, dans cet étang limpide. On dirait des balles de jade qu'on jetterait dans un bassin de cristal.
Pé-llin-Tchon{; joue de la guitare.
SIAO-MAN
Fan-Sou, de quel endroit viennent ces accords harmonieux?
FAN-SOU
C'est, sans doute, le jeune étudiant qui joue de la guitare.
SIAO-MAN
Quel air joue-t-il?
FAN-SOU
' Allons en cachette écouter au bas de cette fenêtre.
PÉ-MIN-TCHONG
Elle chante.
La lune brille dans tout son éclat, la nuit est pure, le vent et la rosée répandent leur fraîcheur; mais, hélas ! la belle personne que j'aime n'apparaît point à mes yeux; elle repose, loin de moi, dans sa chambre solitaire. Depuis qu'elle a touché mon cœur, aucun oiseau messager ne m'apporte de ses nouvelles. Mon âme se brise de douleur, ma tristesse s'accroît de plus en plus, et cependant ma chanson n'est pas encore finie. Les larmes inondent mon visage. Mille lis me séparent de mon pays natal; j'erre à l'aventure comme la feuille emportée par le vent.
SIAO-MAN
Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur.
FAN-SOU
Elle chante.
J'ai senti mon âme se briser. La douceur de ses accents faisait naître par degrés le trouble au fond de mon âme; sa voix touchante inspire l'amour. Avec quelle vérité il a dépeint les tourments de cette passion ! Ne croirait-on pas qu'en prenant sa guitare, il a voulu décrire voire abandon, votre tristesse ? Ne semble-t-il pas dire qu'en dehors de sa fenêtre, il y a une
Jeune fille qui gémit comme lui sur Sa couche solitaire?
PÉ-MIN-TCHONG
Il chante de nou-vean.
Le phénix solitaire cherche la compagne qu*il aime. Il chante d'une voix plaintive ; où est-elle pour écouter ^es tendres accents ?
FAN-SOU
Que ne joue-t-il un autre air ? (EUe chante.) Lorsqu'il dépeint avec sa guitare les plaintes du phénix* séparé de sa compagne, il semble faire allusion à nos peines. (Elle parle.) Mademoiselle, allons-nous-en.
SIAO-MAN
Pourquoi donc es-tu si pressée?
FAN-SOU
EUe chante.
Ce jeune homme ne paraît pas un lettré d'un caractère droit et sincère. (EUe parie d'un ton effrayé.) Holà! Made- ^noiselle, est-ce que vous ne voyez pas un homme qui vient?
SIAO-MAN
De quel côté vient-il ?
FAN-SOU
EUe chante.
Les bambous froissés jésonnent sur son passage; les fleurs laissent tomber avec bruit leurs pétales décolorées; les oiseaux qui dormaient sur les branches «'envolent effrayés, (euc écoute.) J'ai écouté longtemps
avec inquiétude; je n'entends personne; autour de nous régnent la solitude et le silence.
SIAO-MAN
Pourquoi fais-tu Teffrayée? Comment un homme pourrait-il venir à cette heure ? Il faut que tu sois
folle!
FAN-SOU, se mettant à rire.
Ahiahlah!
SIAO-MAN
Pourquoi rîs-tu?
FAN-SOU
Elle chante.
A peine aî-je éclaté de rire, qu'un effroi soudain vient étoufifer ma voix.
PÉ-MIN-TCHONG
Il me semble que je viens d'entendre parler plusieurs personnes au bas de cette fenêtre.
Il ouvre la porte.
FAN-SOU
Elle chante.
Ah! j'ai entendu résonner l'anneau de la porte; il m'a semblé voir quelqu'un venir. Le bruit qui a frappé mon oreille m'annonçait une personne qui marche dans l'ombre, (euo parie.) Mademoiselle, allons-nous-en. J'appréhende qu'il ne vienne quelqu'un.
SIAO-MÀN.
Écoutons encore un air. Qu'est-ce que tu as à craindre?
FAN-SOU
C'est à votre sollicitation que je me promène cette nuit dans le jardin. Si madame vient à le savoir, je ne pourrai trouver aucune excuse. Cette démarche excitera peut-être des propos malveillants. Madame est sévère sur les convenances, et elle gouverne sa maison avec une inflexible rigueur. La nuit devient obscure ; rentrons. Holà ! voici quelqu'un !
SIAO-MAN
Eh bien, rentrons.
FAN-SOU
Elle chante.
Dites-moi un peu, quand vous êtes sortie de votre chambre parfumée, la cour était-elle tranquille? Tout le monde était-il en repos?
SIAO-MAN
A l'heure qu'il est, qui pourrait venir ici?
FAN-SOU
Ne serait-ce pas le jeune étudiant qui vient de jouer de la guitare?
Pé-Min-Tchong fait semblant de tousser.
SIAO-MAN
11 sait que nous sommes là; mais comment pourrait-il deviner ce que nous venons faire ici ?
FAN-SOU
Quoique nous ne pensions pas à Tamour^il va supposer que l'amour nous amène dans cet endroit.
SIAO-MAN
Quel motif pourrait autoriser semblable soupçon?
FAN-SOU
Il cherchera naturellement dans quelle intention nous sommes venues écouter sa romance. La nuit devient sombre, retirons-nous.
SIAO-MAN
Quelle heure est-il à présent?
FAN-SOU
Il y a longtemps que j'ai entendu la première veille. La nuit s'avance. Ne restons pas davantage.
SIAO-MAN
Si tu veux rester, re<!»e; si tu veux t'en aller, vat'en; moi, je désire attendre encore un peu. Qu'ai-jeà craindre ?
FAN-SOU
Vous avez donc grande envie d'attendre ! pour moi, je vais me retirer.
SIAO-MAN
Où vas-tu maintenant ?
FAN-SOU
Je vais près du puits, à l'ombre de ces arbres touffus.
t62 LE THÉÂTRE DES CHINOIS
SIAO-MAN
Et pourquoi vas-tu de ce côté ?
FAN-SOU
Je me cacherai derrière la balustrade du puits.
Eb bien , marche la première, je te suivrai.
FAN-SOU
' Elle chante.
Cachez-vous à la faveur de Tombre que je projette «n marchant.
SIAO-MAN
Fan-Sou, tu diras que je ne t'ai pas vue.
FAN-SOU
L'éclat de la lune peut nous trahir. Je meurs d'inquiétude.
SIAO-MAN seule.
Me voilà débarrassée de Fan-Sou ; prenons maintenant notre sachet et jetons-le sur le seuil de cette porte. Si Pé-Min-Tchong sort de son cabinet d'étude, il ne peut manquer de Tapercevoir.
Elle jette le sacheU - FAN-SOU, à part et gaiement.
Maintenant, il faut rentrer.
Elles sortent.
entr'act
J'ai réuni dans ces dernières pages quelques sujets de fantaisie qui n'appartiennent pas, il est vrai, au théâtre chinois, mais que j*ai fait entrer dans la composition de mon programme, pour établir d'une manière plus persuasive l'esprit de nos mœurs. J'exprime, en effet, dans cette dernière partie, l'opinion que je me suis faite des représentations qui se donnent dans le monde, quand on le parcourt avec un certain esprit d'indépendance, assez utile en cette occasion. L'observation a, en général, un double résultat :
tu LE THEATRE DES CHINOIS
d'établir premièrement le fait particulier qui a été remarqué; et secondement de signaler à Tattention un fait directement opposé, dont la connaissance est habituelle à Tobservateur.
Une observation est en soi une découverte, et cette découverte se fait le plus souvent par contraste. Ce sont les antipodes qui peuvent se juger le mieux.
Cela étant, le lecteur, s'il veut bien avouer que j'ai cherché à occuper agréablement ses loisirs, ne m'en voudra pas de lui faire connaître mes observations personnelles sur des sujets remarqués, si, par cette méthode, je dégage des sujets diamétralement opposés dont la connaissance peut l'intéresser. En lui décrivant ce qu'il sait, il comprendra ce que je ne lui dis pas. De la sorte, il aura une représentation à deux tranchants.
Du reste, il existe un genre comique, qu'on pourrait appeler la comédie des caractères ou des mots, qui a bien le droit de trouver une place dans cet ouvrage. Le sujet mériterait d'être approfondi; peut-être en tenterai-je plus tard l'es-
sai; car il y a beaucoup à apprendre dans l'étude des mots et des caractères, comme on pourra s'en convaincre un peu plus loin. La comédie des mois révèle la comédie des mœurs et éclaire parfois d'une lumière bien vive certains détails obscurs de la civilisation européenne. Les mots sont des esclaves, mais qui ne craignent pas de dénoncer leurs maîtres, quand ils abusent de leur autorité. Ily a des mots qui accusent; il y a des mots qui ont de la honte; il y a des mots qui ne se montrent plus. Je voudrais les faire monter sur mon théâtre, leur faire raconter toutes leurs aventures, entendre leurs éclats de rire ou leurs indignations; mais il faudrait tenir les ficelles, et je ne me sens pas l'envie de rire, même aux dépens d'autrui. Que le lecteur se contente donc de ces premières esquisses et qu'il s'en amuse s'il a de la gaieté.
l'esprit de Paris ou la parisine
Un écrivain très spirituel s'est demandé si l'esprit parisien se communiquait, et s'il était indispensable d'être un Parisien pour en avoir l'esprit. La surprise qu'il manifeste en découvrant cet « article de Paris i sous la plume d'un étranger prou ve-t- elle qu'il y a une forme particulière de l'esprit qui se spécialise à Paris, sur la rive droite de la Seine, et que, passé certaines limites, on ne la retrouve plus? Je me suis adressé cette question et j'ai essayé de la résoudre, étant fort intéressé à savoir par quel prodige j'avais laissé
pénétrer mon esprit par les parfums de Paris.
Quand on visite le Médoc et qu'on entre dans ces clos célèbres, qui sont l'orgueil du commerce français, on est tout étonné d'apprendre que des clos d'à peine quelques hectares ne produisent pas sur toute leur surface la même qualité de vin. L'exposition est cependant identique; le sol a reçu les mêmes soins ; la nature paraît avoir fait pour chaque pouce carré de ce parc une égale répartition de ses faveurs; et cependant, à un point précis du clos, on récoltera un vin qui en sera le chef-d'œuvre. Les vignerons ont d'admirables expressions pour dépeindre ces nuances du sol; ils en connaissent toutes les ressources, tous les caprices, comme un ingénieur connaît ous les filons delà mine qu'il exploite.
Eh bien, l'esprit parisien n'aurait-il pas une origine analogue? Serait-il par hasard un privilégié, une exception voulue par ;^la nature? C'est là un sujet que j'aurais aimé avoir traiter par un Parisien. Pour moi, je me suis convaincu qu'il existe à Paris — ce clos célèbre de l'esprit
1f68 LE THÉÂTRE DES CHINOIS
humain — une variété de respiit très complexe si on voulait la définir, qu'on découvre au théâtre, dans des chroniques, dans certaines réunions, très indépendante, 1res peu officielle, capricieuse comme les jolies femmes; mais essentiellement parisienne. Elle émigré pendant Tété dans les villes d'eaux pour y retrouver une nouvelle jeunesse; elle revient, en tapageuse, avec Tautomne, très alerte, très ingénieuse, très vivante, ayant fait provision de sa parisine (Jules Claretie) qui, soumise aux émotions flottantes de l'existence parisienne, produira le parisianisme ou l'esprit parisien.
Il n'y a qu'un Paris au monde : c'est un fait évident; et, ce qu'il y a de très singulier, c'est qu'on devient aussitôt Parisien en arrivant à Paris. Il n'y a guère que les Anglais et leurs ladies qui soient réfractaires à cette influence. L'exception prouve la règle.
Paris est la capitale de la mode, l'empire de ce qui change, un Protée. Après plusieurs années d'absence, revenez dans n'importe quelle ville du
monde, vous la retrouvez telle que vous l'avez laissée, quel que soit d'ailleurs le nombre de ses maisons neuves. Paris seul échappe à cette loi de l'impassibilité. C'est la cité idéale du transformisme. Darwin aurait dû naître Parisien. La touchante pensée de Virgile : Sunt lacrymœ reruniy semble avoir été écrite pour Paris. On y sent les battements de la vie; on a une plus grande facilité de penser; on pèse moins. Ailleurs la vie s'écoule, semblable aux saisons; les années se succèdent.
Paris a ses habitudes : l'automne et l'hiver, il est vraiment chez lui ; il se possède. La belle saison montre un Paris un peu anémique; c'est le Paris des touristes et des provinciaux ; la parisine aspire après les champs, la mer, les montagnes, d'où elle rapportera les chansons azurées de l'alouette, les rêves de l'alcyon et les coups d'ailes audacieux de l'aigle. Il y a une trinité de tons, légèreté, insouciance, hardiesse, qui, en se fondant comme les trois couleurs, deviennent le drapeau de l'esprit parisien, cette variété qu'on ne ren-
contre nulle part, parce qu'elle n'existe qu'à Paris.
Quiconque a de Tesprit a des dispositions à devenir Parisien; mais ce n'est pas certain qu'il le devienne. Il faut avoir des tendances vers l'éclectisme; il faut rechercher ce qui n'est pas cherché; il faut, par instinct ou par caprice, ne désirer que les premières impressions. Tout ce qui, ayant été longtemps préparé, a l'air d'êtreune trouvaille, porte le cachet parisien; le charme qui est naturel, qui se charme lui-même,. qui se surprend le premier, voilà le caractère de cette variété. C'est un je ne sais quoi, comme le reflet de la perle, la limpidité du diamant. On ne définit pas cet esprit; c'est une chose abstraite, une image virtuelle , on sent que c'est Parisien, voilà tout!
L'originalité de cet esprit est le sourire, plus souvent taquin que mordant. Son rire est clair et franc : c'est l'épanouissement du sourire, signe d'une joie vraie, naturelle, amenée par des transitions insaisissables, qui mettent en déroute les soucis et rassérènent les fronts les plus moroses.
Apprend-on à être un Parisien... spirituel? Je crois que oui. J'ai dit qu'il fallait avoir de l'esprit : c'est indispensable. Si, par malheur, on n*en a pas, ce qui se voit chez les autres, il faut pratiquer l'humilité, et admettre, en bonne justice, comme tout le monde, ce fâcheux accident. C'est même le seul moyen, étant un imbécile, de n'être pas un sot. Si on a de l'esprit, ce dont on est généralement sûr, il faut l'appliquer de la manière que j'ai déjà indiquée; puis observer, écouter, réfléchir, attendre les occasions, les faire naître, surprendre au vol l'esprit qui passe, être au milieu du monde des vivants comme une harpe éolienne au-dessus des forêts agitées par le vent, et ne laisser passer entre les cordes sonores que l'harmonie... C'est très simple, vous le voyez.
Le but qu'il faut atteindre est de rendre spirituel... son esprit : car il est remarquable d'observer combien de gens d'esprit sont peu spirituels. De même, il y a des gens qu'on croit éteints et chez qui on découvre subitement une mine inexploitée, des pépites d'or à ciel ouvert. C'est à Paris
qu'on spécialise ces observations où l'esprit est ' une monnaie courante; c'est même le seullieu du monde où elle ait cours, et où l'on puisse venir la dépenser. Ailleurs, on trouve des savants, des hommes de goût, des hommes de bon sens, ou pour résumer toutes les aptitudes extra-muros, des hommes distingués. La plupart sont d'exspirituels que la province a épuisés : rien n'est plus dangereux : c'est une mort lente, mais sûre. L'esprit dont je cherche à faire le portrait ne consiste pas essentiellement dans le choix des mots, mais dans les alliances des mots : de même du choc des idées jaillit la lumière. Il y a des mots qui, bien mis en leur place, ont des sens inattendus; le sens primitif a complètement disparu, il resle une observation fine, chatoyante, témoignant d'une attention délicate de l'esprit, mais complètement indépendante de l'expression. Les mois n'empruntent leur éclat momentané qu'à un souvenir, une compai^aison; ils ressemblent à ces mannequins dont on peut faire à volonté des empereurs ou des bergers. C'est dans
le rapprochement qui apparaît soudainement dans la pensée que consiste l'esprit : l'étincelle jaillit entre la pensée de l'écrivain et celle du lecteur, comme entre deux nuages électrisés.
M. Taine a dit dans son livre sur TAngleterre que les Anglaises avaient deux mains gauches. Voilà une étrange chose ! Comment expliquer cette invraisemblance? ou c'est absurde, ou c'est très parisien.
Ces sortes de traits sont de véritables miniatures de genre; c'est tout un monde, instantanément reproduit, qui passe sous vos yeux; un monde que vous avez vu ou que vous verrez.
L'observation qui a été faite, vous l'avez faite cent fois, mais vous ne l'avez pas exprimée d'une manière assez originale pour faire sourire... même les Anglaises. Et voilà pourquoi c'est spirituel, je veux dire parisien.
Ces coups de plume sont le témoignage d'une observation vécue. Les peintres qui excellent dans leur art font des choses étonnantes avec deux ou trois coups de pinceau. Les autres, ceux qui ne voient pas leur impression, quoique la nature §'y
prête de bien bonne grâce, chargeront leur toile de toutes les couleurs de leur palette, et produiront une croûte. Ainsi en est-il des écrivains ou des causeurs : car, pour ceux-ci, un bon mot, comme un bienfait, n'est jamais perdu; il est aussitôt étiqueté et mis en réserve pour la prochaine pièce. Les uns ou les autres s'entendent pour laisser parler les hommes distingués dissipateurs de sciences apprises, et souvent, par un mot profond et vif, mettront d'accord des théories qui faisaient très mauvais ménage.
L'esprit de Paris ! vous le trouverez à chaque* page de son histoire; il prospère sous toutes les formes de gouvernement, même quand il n'y en a pas. Sous les rois, il ne chômait pas ; et, si l'histoire n'eût donné à Henri IV le surnom de Grand, elle lui aurait décerné celui de Parisien. Est-ce que son « Pends-toi, brave Grillon ! > n'est pas un chef-d'œuvre d'humour? Son « Paris vaut bien une messe! > a diablement d'esprit! c'est même l'esprit qui fait excuser la chose. Pourquoi cette variété de l'esprit ne fleurit-elle qu'à Paris? Je
me suis donné comme raison que, sa caractéristique étant Toriginalité, elle ne pouvait naître, vivre et s'épanouir qu'à Paris, le seul lieu de rOccident, je crois, où l'on puisse trouver une unité d'origine. Ailleurs, les peuples sont des combinaisons, des composés : on pourrait, à l'aide de l'histoire, les . représenter comme les corps de la chimie organique, avec des formules. Ceux-ci ont beaucoup d'oxygène ; ceux-là ont du carbone; il en est d'azotés, de bromures, d'iodés; on en pourrait faire l'analyse atomique. A Paris, au contraire, il s'est formé un élément simple, c'est le Parisien, ce Robinson de l'Ile de France, qui se suffit à lui-même, et qui, venant à rencontrer, par hasard, des Vendredis, les élève, les inspire, et finit par en faire de petits Parisiens, par ce que tel est son bon plaisir. Si Paris n*eût pas inscrit dans ses armes, au-dessous du navire qui flotte et tf est jamais submergé, la devise de l'immortalité comme le symbole de ses destinées, il eût pu adopter la formule célèbre de Descartes : « Je pense, donc je suis. »
c'est très DROLE
On se plait assez souvent à dire qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. C'est une opinion toute feile qui a dû se dire dans tous les temps ; ce qui ne l'excuse pas; au contraire. Les Chinois n'ont pas adopté le même point de vue; ils disent : € Tout est nouveau sous le soleil. > Ainsi, voilà un sujet sur lequel l'extrême Occident et l'extrême Orient émettent des avis diamétralement opposés. En cherchant bien, il est possible qu'on en trouverait d'autres; mais il m'a paru intéressant de m'arrêter à celui-là, qui est, de sa nature,
essentiellement comique. Il est assez curieux, en effet, que les peuples du progrès aient approuvé une formule qui pourrait être la devise du plus blasé des gentilhommes.
Qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil pour ceux qui, par méthode, s'étudient à rééditer tout ce qui s'est fait avant eux, c'est chose évidente. Il y a rien de nouveau pour celui qui apprend ; car il n'y a de nouveau que ce qu'on découvre. Le chroniqueur qui se prend d'un fol amour pour quelques bouts de phrase ramassés partout, au petit bonheur, et qui, avec quelque habileté, recoud tous ces morceaux, pour composer quelque chose d'amusant, doit certainement être convaincu qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Où est donc son originalité? elle consiste précisément à ne pas en avoir. Il a de la lecture, de la mémoire et de l'assimilation, si l'on veut bien définir par ce mot une sorte de facilité à l'arrangement. Voilà tout son mérite.
Imaginez qu'un compositeur lise attentivement toutes les partitions et emmagasine dans sa
mémoire un grand nombre de motifs, de commencements d'air et de phrases musicales. Il y a, dans toute œuvre d'un homme de génie, des intentions nouvelles dont il ne profite pas lui-même : Le génie est prodigue par nature ; il ne prend pas de brevet pour ses inventions. Aussi les recherches sont-elles toujours fructueuses , même après beaucoup d'autres qui sont venus les premiers, il reste encore à glaner, et Thabile opérateur qui s'assimile ensuite toutes ces indications, en les adaptant aux fantaisies du jour, peut passer pour avoir de l'esprit, quelquefois même de l'inspiration.
C'est là un procédé qu'il est très facile de mettre en pratique dans la littérature à la ligne. Il y a des journaux qui, par système, veulent être amusants. Le public veut être amusé; il ne consent à s'abonner qu'à la condition d'être amusé. Donc on lui en donne pour son argent. Ce n'est pas moi qui le plaindrai. Je plains infiniment plus le pauvre homme qui est obligé d'être amusant, et qui, à force de s'efforcer à l'être, finit par se
persuader qu'il l'est, et même de manière à rendre des points à ses lecteurs. Je connais un monsieur très bien mis, qui dit toujours : « C'est très drôle 1 > Avant que vous ayez ouvert la bouche : «C'est très drôle! » tout est « très drôle ». Il est la consolation des journalistes en rupture de bonne humeur. Il m'a avoué que c'était un tic, qu'il ne pouvait plus s'en débarrasser, et qu'il l'avait gagné dans la société des gens de lettres, où le € C'est très drôle! » était fort en honneur, il y a quelque quarante ans. Aujourd'hui, on dit mieux: < C'est drôle... » entraînant un peu la voix, avec un air demi-sérieux et presque ennuyé. « C'est drôle. . . > Car vous remarquerez que, * pour beaucoup de gens, ce qui est drôle n'amuse plus. Ils consentent, par esprit de conciliation, à avouer que... c'est drôle; mais ils n'ont plus la foi de l'enthousiaste « C'est très drôle ! >
Eh bien, ces gens-là sont dans le vrai. On leur a tant de fois repassé sous les yeux les mêmes phrases, les mêmes choses drôles, que ça ne les amuse plus. Ce qu'un nouveau venu, un homme
très spirituel, vient leur raconter, ils ont tous lu la même chose il y a quinze ans, il y a vingt ans, il y a trente ans. Les malheureux ! — et déjà ces choses-là étaient légèrement réchauffées. C'était de l'ancien « très drôle > retapé, remis à la forme. A la longue, ça s'use. On comprend jusqu'à un certain point — le lecteur est toujours indulgent — qu'un chroniqueur soit obligé de faire des emprunts et d'user jusqu'à la corde un bon mot, ou un tour de phrase ingénieux, surtout quand ils sont de lui; mais il ne faut pas cependant agacer la complaisance : il y a des limites même à l'esprit de ce qui est spirituel. Le faiseur de tours est lui aussi obligé de varier ses exercices pour plaire, et j'imagine qu'on trouverait la récréation fort peu récréative, s'il fallait supporter à chaque séance le tour de la bouteille inépuisable. «Assez! >lui crierait-on, et ajuste titre, On a plus de bienveillance pour l'homme qui a de l'esprit, le faiseur de tours d'esprit : on ne lui dit pas : « Assez I » on le tolère ; et il exécute périodiquement, à son aise, ses pirouettes amusantes,
fait manœuvrer ses petits soldats de plomb, toujours les mêmes, toujours victorieux, et ils défilent en bon ordre devant le public qui bâille,.
Tambours battants, musique en tête.
— Avez-vous lu l'article de X*** ?
— Oui, c'est drôle...
Pour tout ce monde, — c'est malheureusement le monde — , il n'y a rien de nouveau sous le soleil. C'est la môme chose, toujours, parce qu'on leur montre la même chose, toujours. C'est une impression qui n'échappe à personne. Pour s'amuser, quand on aime ce genre de plaisir, il faut s'entraîner, prendre une résolution virile er. décréter qu'on va s'amuser. Alors on imagine tout. Dans Paris, c'est possible ; et on peut arriver à s'amuser, jusqu'au « c'est très drôle », exclusivement.
A la campagne, il est inutile de ne pas être trop inquiet. La nature n'est jamais la même; elle est très amusante. Un léger nuage, un rien qui passe dans le ciel -change subitement l'aspect
sas LE THÉÂTRE DES CHINOIS
du paysage; c'est c très drôle >. Des cavalcades d'ombres chevauchent sur les prés et envahissent les grands bois; dans la plaine, les hauts épis mûrs balancent harmonieusement leurs aigrettes d'or; les oiseaux ont des gazouillements inédits; les couleurs ont des tons inconcevables. Comparez donc ces splendeurs simples aux affectations distinguées de tous les mannequins qui promènent leur épuisement dans les villes d'eaux ;— ces séjours si charmants avant et après la saison! Comparez donc cettevie sereine, large, abondante de la pleine campagne, du plein air, aux étourdissements de la station balnéaire, et vous comprendrez énergiquement pourquoi tout est toujours pareil. Rien ne ressemble plus à un bal qu'une sauterie; à un dîner qu'un pique-nique; à un citadin qu'un baigneur : vous organisez l'existence sur les mêmes patrons, rien ne saurait être nouveau. C'est évident.
Les poêles sont de grands coupables. Quand ils ressentent une tristesse ou qu'ils imaginent une souffrance idéale qui doive accompagner le
chant de leur lyre, ils expriment souvent des idées qui, revêtues de leur signature, sont reçues dans toutes les opinions et y laissent une habitude. J'ai entendu chanter une adorable mélodie qui se termine par ce vers :
Et le même soleil se lève sur nos jours.
Le même soleil! Lamartine n'était pas sans doute dans ses beaux jour^;. il voyait, à travers ses nébuleuses, un soleil-machine remonté comme un 'mouvement et exécutant le tour du monde en vingt-quatre heures. Le soleil majestueux, l'astre du jour, devenu un appareil toujours identique! Pourquoi la poésie dépoétise-t-elle ces généreux principes qui, en détruisant la monotonie et la fatalité, entretiennent, aucœur de l'homme jeune, l'espérance? Non; le vers se trompe : le même soleil ne se lève pas sur nos jours; nos jours ne sont pas marqués d'avance dans un calendrier stéréotypé : aucun principe fixe n'en régit le cours. Ils sont mobiles et changeants comme des
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rêves; aujourd'hui, demain, toujours, ils espèrent, ils attendent.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil ? quoi ? pas la moindre petite nouvelle.., nouvelle? Je ne parle pas, bien entendu, de toutes ces inventions prodigieuses qui appartiennent aux sciences et aux arts; les Occidentaux ne s*étonnent plus de rien. On organiserait demain lin service régulier de sleeping-ballons pour le transport des voyageurs de Paris à Marseille, que la nouvelle passerait inaperçue. C'était prévu. Le mot impossible n'est plus français, et c'est pour cela qu'il n'y a plus rien de nouveau dans cet ordre d'idées. Mais il n'y a pas que les inventions mécaniques qui 3uvent occuper l'attention. Les Anglais, qui n jsent pas accepter le projet d'un canal sousmarin entre les deux pays, France et Angleterre, est-ce que vous ne trouvez pas que c'est très drôle?
Autrefois le bon Horace imagina de représenter avec les chefs-d'œuvre de la création, diversement combinés, un être fantastique, étrange, une
vision; el, quand il eut fini sa composition, i( partit d'un grand éclat de rire : risum teneatis amici? El moi, je voudrais tenter le même caprice, arracher des lambeaux de l'histoire de ces peuples civilisés et composer une merveille. Ne croyez-vous pas que ce serait très drôle?' Que d'amusantes scènes je ferais jouer à tous mes arlequins ! que de mots sonores je ferais taire ! que de prétentions j'ensevelirais dans l'ombre ! Mais changeons de sujet, je pourrais peut-être le rendre celui-là trop intéressant.
Une chose très amusante, et que je donne comme nouvelle, consiste à regarder ce qu'on voit et à écouter ce qu'on entend. On croirait que c'est du La Palisse : détrompez-vous. C'est un très bon conseil à suivre si l'on veut se démontrer que tout est nouveau sous le soleil; et, lorsqu'on se promène dans le monde, de la manière que j'indique, il est étonnant comme il devient intéressant. On prétend que l'expérience est une science, une des plus utiles, je le crois sans peine, mais considérez avec quelle facilité on peut l'acquérir.
2é6 LE THÉÂTRE DES CHINOIS
Elle se donne pour rien à qui lavent. L'expérience des autres ! mais c'est ce qu'il y a de plus aisé à connaître. Chose curieuse! s'il vous arrivait de prendre un mot à quelqu'un, tout le monde crierait au voleur. L'expérience, ce n'est rien! Vous voyez des gens, aussitôt qu'ils ont éprouvé une déception — et il y en a de toute sorte à éprouver — qui, au lieu de méditer la leçon, jurant, mais un peu tard, qu'on ne les y reprendra plus, s'en vont la raconter à qui veut l'entendre. Ils paraissent quelque peu heureux d'avoir été trompés, dupés, abusés. « Ah! si vous saviez! — Quoi? — Eh bien , ma femme, vous savez? — Mais oui 1 quelle charmante femme ! lui serait-il arrivé malheur? serait-elle malade? — Vous n'y êtes pas : elle a quitté mon domicile conjugal. — Ah! pauvre ami, un domicile aussi conjugal!»
Et voilà un imbécile de plus dans la collection. C'est très drôle.
Un autre racontera sa ruine : il s'était rois à faire valoir, et ses récoltes lui coûtaient si cher, qu'elles ont mangé son bien : l'intérêt rongeant
le capital ! Ce qui ne Tempêchera pas de recomraencer à faire valoir, si quelque jour il lui tombe un héritage.
Un autre encore aura placé ses économies dans une de ces magnifiques banques à splendide façade, avec des caisses à serrures merveilleuses, inventées par Sésame en personne; des caves qui peuvent être inondées en temps de révolution ; et puis de grands noms aristocratiques sur les prospectus pour dompter la confiance encore hésitante... c'est là dedans que votre argent est sûrement gardé : honneur et verrous! Tout d'un coup ça fait crac! les dividendes et les administrateurs ont crocheté le capital, l'épargne des autres!
Ce qui n'empêchera pas qu'il naisse tous les jours des actionnaires : car c'est contagieux et Ton dit aussi héréditaire, comme la goutte et Tépilepsie.
Eh bien , voilà des gens qui ne sont pas égoïstes ! ont-ils été déçus? ils vous racontent fidèlement cmnment on s'y est pris, et pour rien l Ils sont
même enchantés de vous raconter leurs infortunes ; un peu plus, ils vous offriraient des honoraires. Le plus souvent, il y a de bonnes choses à retenir, et c'est une occasion quMl ne faut jamais laisser passi^r, d'apprendre les procédés si variés dont capitaine Renard et sire Loup se servent pour exploiter le bon public.
On inscrit ces souvenirs au fur et à mesure qu'ils se présentent, et, à force de se répandre dans le monde, on finit par avoir une assez jolie expérience des choses et des hommes; — et pour rien!
Je ne prétends pas que vous serez à l'abri de tous les coups de vent de l'ingéniosité humaine : car il n*y a pas de remède absolu contre les anais, ni contre le dévouement, ni contré le désintéressement; que voulez-vous I on finit par se laisser aller, par croire comme les aulres.
... Trop de prudence entraîne trop de soin, il faut bien payer sa dette à la société : c'est un impôt... indirect. N'est-ce pas très drôle? Eh! oui, c'est drôle. Arlequin montre aux badauds un
kaléidoscope immense; le bigarré plaît; les assortiments, les soldes, les dépareillés, les pêle-mêle, les pois-pourris, sont les délices de cette foule qui ne voit que du vide dans l'unité. L'époque est bien représentée par ces halls énormes où tout se trouve. Le Louyre — et l'on dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil ! — est un bazar ! Et lorsque, autrefois, un maréchal de France, duc et pair, commandait à ses laquais de conduire son équipage au Louvre, ils allaient chez le roi, dans son Louvre. Il ne se doutait pas qu'un jour viendrait où le descendant de sa noble race donnerait le même ordre : « Au Louvre ! i pour se rendre au bazar et acheter des jupons et des poteries chinoises. Ainsi va le monde; sous le baldaquin fleurdelisé des fils de saint Louis, le peuple souve rain rend des décrets ; les diamants de la cour onne sont en vente; du sceptre et du globe, on fera un bilboquet, et le Louvre est un hall où les duchesses côtoient les servantes. C'est très drôle!
Il me semble voir un immense champ de
courses elles hommes emportés sur des chevaux fougueux passer devant mes yeux dans un nuage de poussière. A peine puîs-je distinguer leurs traits ; ce sont des ombres. Les sages, qui les regardent, leur jettent à la hâte leurs formules et leurs livres : il en est qui détournent la tête et font des signes de loin; ils voudraient s*arrêter^ mais la course les entraine : ils n'ont pas le temps. Là-bas est le but, là-bas, dans la cohue. Il faut arriver premier. Le présent est le moment qui passe, semblable à la bulle d'air qui emprisonne noire respiration et qui se dissipe en un instant. On voudrait revenir sur ses pas, recommencer le chemin, s'arrêter, enchaîner le temps qui se précipite avec tout son cortège de déceptions. Mais c'est un rêve d'halluciné; il faut disparaître à son tour dans le tourbillon où s'en vont toutes les ambitions et toutes les richesses, avec les désirs inassouvis, les regrets et les désespoirs, gouffre où se confondent toutes les inégalités, néant pour les uns, éternité pour les autres, une pincée de cendres que le vent disperse pour ceux-
là, et pour ceux-ci une âme immortelle qu'un Dieu juste récompense ou punit, selon- les œuvres de sa courte existence.
La comédie est finie : ce fut très drôle.