CHACUN SON MÉTIER
Pièce en 1 acte
VAlmanach des spectacles de Barba, pour l'année 1822, publie Tarticle suivant :
Théâtre des Funambules
La danse de corde, la voUige et tous les tours d'afnlité, joints à la Pantomime-Arlequinade, forment le genre de ce spectacle. Nous avons cependant remarqué que les pièces étaient d un genre plus grave qu'au Théâtre des Acrobates. Aux paroles près, ce sont, la plupart du temps, des espèces de mélodrames où l'innocence ingénue et candide est persécutée par le crime, qui brave tout, et la trahison et la perfidie qui dissimulent.
Il y a d'ailleurs des danses, de» combats, des évolutions et des incendies. La seule différence essentielle qui existe entre ces pièces et d'autres que leurs auteurs regardent comme bien supérieures, c'est que Vamoureux ne peut pas prendre part à V action et vaquer aux affaires de .^on cœur, sans avoir fait préalablement quelques gambadet et quelques cabrioles.
Ainsi Frederick lui-même, le grand Frederick... de France, Frederick Lemaitre, pour tout dire en un nom, avait été tenu d entrer sur les mains, ou de faire un saut périlleux, en se présentant sous les traits et le costume du noble comte Adolphe !
01.. Ruy-BlasI.. 0!... Gennarol.. 0!.. Ravenswood !.. 0 !.. Darlington !.. Voilez-vous la face, mortifiez votre chair d'un cilice à poil ras, couvrez-vous la tète d'un sac de cendres, en pensant que la volonté d'un ministre eût pu exiger que vous vous précipitassiez aux pieds de la poétique Maria de Neubourg, de
l'impérieuse Lucrèce Borgia, de la tendre Lucie, ou de Tineffable Jenny, en faisant un saut périlleux, si, à Tépoque où le grand artiste était devenu Tinterprète de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas, et de Walter Scott, cette ordonnance fantaisiste avait subsisté.
C'était ce que Ton appelait la Pantomime Sautante^ laquelle précéda la Pantomime dialoguée.
Ds^ns son Histoire du théàt7'e à quatre sous^ Jules Janin écrit k ce sujet :
La Paotomime sautaate peut ge définir en ces mots : Une petite intrigue mêlée aux exercices du corps. C'est le dernier progrés d'une société de sauteurs qui, pour obéir au caprice populaire...
Je ferai humblement remarquer à l'âme du Prince des critiques qu'elle s'est trompée de son vivant, en dictant à sa main que les sauteurs obéissaient au caprice populaire. C'était bel et bien à un édit revêtu du scel royal: « Consentent à devenir comédiens <K à condition cependant quils resteront sauteurs.... »
Voici la première pantomime sautante que mémoire d'homme ait pu reconstituer :
Arlequin vient se lamenter sur le théâtre et fait trois cabrioles. Survient Cassandre qui exécute un saut de sourd^ accompagné d'un saut de carpe, pour lui bien signifier quil n'aura jamais sa fille.
Arrive Léandre, lequel demande la main de Colombine, par un saut de poltron et un saut périlleux en arrière.
Mais Pierrot paraît, marchant & pas précipités sur les mains et protège Arlequin par un saut ^ivrogne et nn grand écart.
Colombine, à son tour, s'élance en faisant la roue !
Alors Arlequin lui dépeint sa passion avec force sauts de mouton^ sauts de pie^ sauts battus^ sauts de barque, sauts majeurs^ et cette quantité . de sauts ne tarde pas à le faire triompher de son ridicule rival, qui ne peut mettre au service de son amour que quelques mesquins sauts de tortue et sauts de marmotte.
La terminaison de cette pantomime sautante était le salut au public, avec Pierrot et Léandre les jambes en l'air, ayant entre eux Cassandre couché à plat ventre, tandis qu'Arlequin et Colombine, placés immédiatement au-dessus de ce groupe, se tenaient amoureusement enlacés.
Telles étaient les ordonnances royales, édictées tout au long du cahier des charges, sous lesquelles gémissait l'infortuné Directeur privilégié du théâtre des Funambules.
Car, pour accorder à un entrepreneur, quel qu*il fût, les lettres patentes qui lui permettaient d'ouvrir les portes de son théâtre, des ministres facétieux s'ingéniaient à trouver le plus qu'ils
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pouvaient d'idées baroques, daos Tunique but, préteadaieut-ils, de ne pas laisser confondre le genre d'un théâtre avec celui d'un autre.
Ainsi le théâtre Comte, alors situé Hôtel des Fermes, entre la rue du Bouloi et la rue de Grenelle S^-Honoré, ne pouvait représenter ses scènes dialoguées et ses tableaux animés que derrière un rideau de gaze.
Dans ce même cas, était le théâtre des Délassements comiques d'avant 1789, par ordonnance signée Lenoir.
Les Ministresde 1822 n'étaient donc que de grotesques plagiaires. Ceux de nos jours le sont-ils moins y
Ces vexations ridicules^ ces ukases niais avaient peut-être une raison d'être à Tépoque où l'on n'accordait l'autorisation d'ouvrir une salle de spectacle que devant ces conditions, sine quœ non.
Mais aujourd'hui qu'un directeur de spectacle est devenu, de par la Sainte Liberté des théâtres, un exploiteur rentrant dans le droit commun, comme un charcutier, un photographe, ou un marchand de pommes de terre frites^ aujourd'hui qu'il ne dépend de personne autre que de lui-même, de quel droit inique la grande Egalité Française, que les nations tyrannisées ne nous envient pas, étend elle encore sa griffe Césarienne sur ce paria voué aux gémonies ?
— Ah I Monsieur le directeur, tu crois avoir le droit en payant exactement ton propriétaire, ta patente, tes impositions, tes acteurs, tes musiciens, tes machinistes, tes décorateurs, tes costumiers, une redevance légale à tes Auteurs, une seconde redevance illégale à Messieurs du droit des pauvres, d'être maître chez toi, comme le modeste charbonnier ?.... Rappelle-toi, Fygmée, que le plus stupide des caporaux de pompiers a le droit de faire cadenasser ton théâtre; que le plus âne bâté des sergents de ville peut, sur son simple rapport, en interdire l'accès au public ; que le plus naïf des Censeurs peut faire suspendre tes spectacles s'il lui convient ; que le plus inepte des entrepreneurs de bâtisse, faisant partie d'une commission d'enquête composée de tous les corps d'état, excepté bien entendu du corps de l'état proprement dit de théâtre, peut te faire dépenser cent mille francs et davantage, pour de prétendues améliorations, dans Tintérêt du public ; améliorations souvent impraticables et toujours inutiles, mais qui permettent au dit entrepreneur de s'abreuver à quelque généreux pot-de-vin de derrière les fagots,
Tu veux te rebeller, Rodomont infime*?... Il se trouvera alor^ de
hoDs huissiers pour te saisir, de vertueux juges pour le condamner et de séraphiques gendarmes pour te mener en prison.
Tu ^arrangeras avec tes fournisseurs comme tu le pourras ! Tu laisseras, sur le pavé, crevant de faim, tes comédiens, tes machinistes, tes musiciens, tes costumiers, tes décorateurs^ tes tailleurs, tes coiffeurs, tes bottiers, tes habilleurs, tes ouvreuses, tes Ggurants, tes luminaristes... etc.
Tu feras faillite !! ! Après?... Que leur importe cela?... Il y a des appointements de dix, vingt, et trente mille francs à payer dans cette modeste administration, dite d'Assistance publique, qui commence naturellement par s'assister elle-même publiquement.
Mais pardon, j'ai laissé la vieille noblesse de France en train de faire^ dans les pantomimes, son entrée sur les mains, j'y reviens.
Cette ordonnance subsista longtemps.
Pourquoi ?
Peut-être pour rappeler à la crédule populace des petits théâtres, qu'un être rehaussé d'un titre nobiliaire sait toujours se tirer d'affaire, et qu'à défaut des pieds, il lui reste les mains pour faire son chemin.
Le théâtre du Panorama dramatique avait Tautorisation de jouer drames, comédies et vaudevilles^ à condition de n'avoir jamais que deux acteurs parlant en scène.
Le théâtre de Bobino avait sollicité et obtenu la même faveur très haute.
Les Directeurs avaient alors recours à des ruses, à des subterfuges, à des tours de passe-passe iliimaginables pour tourner Tordonnance policière, tout en restant dans la stricte légalité.
Un vieil acteur de Bobino^ nommé Tahan, me contait que dans un mélo-mimo-drame intitulé la Prise du Trocadéro^ il y avait un conseil de guerre Espagnol chargé de juger un ofllcier Français surpris nuitamment dans l'intérieur de Cadix, courtisant une brune Andalouse.
Au lever du rideau, la scène, qui représentait la voûte d'une casemate, était vide de personnages vivants.
Seuls^ quelques mannequins, vêtus en militaires Cadiciens, étaient rangés assis autour d*un bureau chargé de codes militaires.
Un acteur entrait alors, venait s'asseoir k la place inoccupée du président et disait :
— Je suis Sébastiano Rodriguez, colonel, commandant le fort du Trocadéro. Puis s*adressant aux mannequins : Nous sommes ici\pour juger le capitaine français Théobald de Noirville, surpris
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de nuit et sous un déguisement chez la fille de Thonorable senor Orviedo d'Alcaotaras. Introduisez Taccusé,
Les mannequins demeuraient impassibles.
Le capitaine Théobald de Noirville se présentait alors, seul, à la barre, saluait les mannequins, le Président, et les débats commençaient.
Le président interrogeait ; l'accusé répondait.
Les mannequins semblaient plongés dans de pénibles réflexions. Tout allait bien.
L'interrogatoire terminé, le président disait :
— Accusé, les lois de notre pays ne vous permettent d'entendre ni laccusation, ni la défense de votre cause ; veuillez vous retirer dans la pièce à côté, et attendre que nous vous rappelions.
L'officier Théobald se retirait, pendant que le Président Sébastiano Rodriguez continuait en s'adressant aux mannequins toujours pensifs :
— Maintenant, nobles hidalgos, jurez de n'apporter dans les décisions que vous allez prendre aucune haine personnelle !...
Tous les mannequins, mus par des fils,' correspondant avec le dessous du théâtre^ levaient ensemble le bras droit, pendant que des voix sortant de la coulisse répondaient :
— Nous le jurons !....
Cela m'affirmait le vieux Tahan, produisait un effet irrésistible. De quel genre ?
Dans l'intervalle, l'acteur, qui venait de sortir sous le costume et les traits du capitaine Théobald, avait le temps de se transformer et ne tardait pas à reparaître par la gauche sous la forme de l'accusateur public.
Il saluait le président, lequel lui rendait son salut et lui disait :
— La parole est au seAor Capitaine rapporteur. Et l'accusation commençait.
Terminée, Taccusateur saluait le tribunaletse relirait gravement en disant :
— Permettez-moi, puisants seAors, de ne point ouïr la défense de l'accusé ; je ne serais pas maître de moi et je sortirais de mon caractère. Je préfère sortir de cette majestueuse enceinte.
Et gravement il sortait.
Le Président prenait de nouveau la parole, et s'adressant aux mannequins :
— Messieurs et chers seigneurs, vous avez entendu la parole si éloquente del seûor accusateur. Pénétrez- vous bien de tout ce
qu*il VOUS a dit. Que chacuoe de ses phrases reste gravée dans votre cervelle ; car vous allez entendre maintenant le défenseur de Taccusé, qui va tenter de vous le faire paraître blanc comme neige.
L'acteur avait eu Je temps de se débarrasser de sa défroque d'accusateur, et d'endosser celle du défenseur. Il pénétrait alors par la droite et s'inclinait profondément en entamant aussitôt la défense du capitaine Théobald.
De temps à autre^ le Président s'adressait à un des mannequins pour lui dire :
— Commandant Mansello, ne soyez point ému. Certes, le capitaine Théobald est jeune, brave, audacieux. Mais c'est un ennemi de notre patrie. C'est un Français, et cela seul doit vous rappeler que le sang de Tantlque Ibéria coule dans vos nobles veines d'hidalgo.
Bref, le capitaine Théobald était condamné à mort ; et son exécution allait avoir lieu quand les Français s'emparaient du Trocadéro et délivraient le prisonnier.
En me donnant ces détails, le brave Tahan, qui avait joué le rôle du Président me disait :
— Eh I bien, vous me croirez si vous voulez, mais nous étions tellement convaincus, que le public bon enfant paraissait Tétre aussi, et acceptait tout cela sans sourciller et même en applaudissant très fort.
J'ai cru, pour faire plaisir à ce brave homme, et je vous narre le fait comme il me l'a raconté; mais, je dois l'avouer, beaucoup moins convaincu que lui.
Un autre moyen employé par l'autorité, pour que l'on ne confondît pas les petits théâtres avec les grands, était l'extrême licence accordée aux premiers, pour la rédaction de leurs annonces.
Ainsi, on laissait afllcher dans les petits théâtres des pièces affublées de titres comme celui-ci :
MADELON FRIQUET ou
AMAIIT DB8S0C8, AMANT DIBSCS, AMANT DBDANS.
L'afRche seule était effarouchante. La pièce fort innocente justifiait le titre en exhibant trois amoureux qui se cachaient, le premier sous une armoire, le second dessus et le troisième dans l'intérieur.
Et cet autre :
LE TIRE-BOUCHON ou
LA FBMIIB DÉBOUCHÉB
Il s*agissaît simplement d'une femme gourmande qui, dans sa précipitation à manger un plat de carottes, avait avalé un bouchon tombé par niégarde dans la casse rolle.
On allait quérir un brave apothicaire, qui à Taide d'un énorme tire-bouchon, rendait la vie à l'infortunée.
Ces affiches son^ devenues introuvables aujourd'hui par la raison qu'elles étaient faites à la main.
Cependant quelques unes ont été retrouvées ; entre autres celle-ci citée par Jules Janin :
GRAND THÉÂTRE DES FUNAlfBULES
PAR AUTORISATION BT PERMISSION SPÉCIALB DBS AUTORITÉS
Aujourd'hui^ par extraordinaire, on donnera une brillante
rept*ésenlaiion de :