‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 46 sur 160 · Scène · texte numérisé non relu

Scène

Le bailli, seul, exprime que c'est le moment de montrer du courage. Il se cache.

[H LES FUNAMBl'LBS

SCÈXE iâ"*

Arlequin entre avec sa mat tresse, qu*il a soustraite à ses ravisseurs et se cache dans la coulisse avec elle.

Le domestique revient.

Pierrot entre et se trouve face à face avec le domestique. Ils se battent à coups de b&ton. Pierrot est désarmé et se sauve.

Arlequin entre et prend la place de Pierrot. A son tour, il désarme le domestique qui se sauve. Le bailli qui a reparu, va pour se sauver aussi, quand Arlequin s'en aperçoit et le ramène à coups de bâton.

Pierrot revient. Arlequin lui dit de soigner le bailli et de ne pas le laisser échapper, et va chercher sa maîtresse.

Le bailli s'échappe. Pierrot court après lui et le ramène en lai disant qu'il faut qu'il donne de l'argent à Arlequin, pour lui avoir enlevé sa maîtresse.

Le bailli dit qu'il n'en a pas.

Arlequin revient avec Pérette.

Pierrot dit qu'il faut que le bailli se batte avec lui, et après plusieurs lazzis, il le jette par terre et met le pied dessus.

{Tahleau)

On le voit, cette pantomime ne brille pas par Timagination.

Mais, il arriva, certain soir, un fait qui vaut d'être cité.

L'acteur chargé du rôle de Tours, était fort superstitieux et très adonné aux pratiques religieuses.

Or, un orage effrayant se déchaîna pendant une des représentations, et, sur un formidable coup de tonnerre, on vit Tours s'arrêter net, en scène, et faire le signe de la croix.

C'est dans cette même pantomime que, longtemps, Ton a prétendu avoir vu débuter Frédérik Lemaitre ; erreur relevée par M. Henry Lecomte et que j'ai citée dans un chapitre précédent.

Quant au Marchand de salade, pantomime de Deburau, ce fut un des grands succès du célèbre Pierrot.

Un bon mime ne doit point parler. Sa parole, 'c'est le geste, c'est la physionomie. A Taide de ces deux seuls moyens, il doit parvenir à se montrer éloquent, et tout faire comprendre à ceux qui le regardent.

Eh I bien, dans le Marchand de salade, Deburau parlait I. On ne le lui a jamais reproché, parce que c'est la seule fois qu*il se soit permis cette infraction à la discipline du mime.

Oui !.. Il parlait !.. Quand il offrait ses chicorées aux clients, d'une petite voix étranglée, sortant de la gorge comme un sonde parchemin que l'on froisse, il prononçait ces deux mots : Achetez salade !

Ce sont les seuls qu il ait jamais dits en scène.

Aussi produisaient-ils un long accès d'hilarité, dont souvent il rougissait, le trop scrupuleux comédien, disant que le véritable mime ne doit pas avoir recours à de tels moyens pour enlever une salle.

Un soir il tenta de ne pas les prononcer ces deux mots, qui Tangoissaient si fortement. Il offrit ses salades en fermant hermétiquement Tanche de hautbois qu'il avait au fond du gosier.

Le public, privé d'un de ses plus gros motifs de rire, les réclama avec insistance, avec violence, avec trépignements, refusant de laisser continuer la pièce si son comédien adoré ne les prononçait pas.

Deburau, dépité, vaincu, s'avança sur les bords de la rampe et, la ligure courroucée, la main crispée, tenant une laitue (c'était lu saison des laitues), de sa voix la plus crécelleuse, articula : Achetez salade!,,.

Inutile de dire quel fut son succès.

On joua encore :

PIERROT FIANCÉE Pantomime comique ^ en 4 tableaux.

J'ai vu au théâtre des Variétés, vers 1855, un vaudeville dans lequel Lassagne, un des comiques les plus amusants qui furent /jamais, faisait se tordre la salle.

Ce vaudeville s'appelait : Mam'zelle Rose,

Lassagne jouait un paysan qui se travestissait en jeune fille pour écarter un prétendu inopportun.

Les mines de Lassagne en jeune campagnarde, quand soi-disant, dans le but de séduire Tamoureux qu'il prétendait éconduire, il lui montrait ses mollets, le grotesque de sa tournure, étaient inénarrables.

Eh ! bien, cette situation d'un comique accentué, était tout bonnement... empruntée à Pierrot Fiancée,

Or, il survint un événement très grand dans l'existence du célèbre mime. Il s'était, marié Tannée d'avant. Le 12 février de cette année 1829, sa femme lui donnait un Ois que Charles Charton, mime et auteur pantomimique et funambulesque, tint sur les fonts baptismaux.

L'enfant naquit bien constitué, regorgeant de santé. Aussi, le soir, ne pouvait-on arracher le père à sa contemplation admira tive.

— C'est ma plus belle création ! disait-il en embrassant sa femme. Et, de ses bons yeux, coulaient de grosses larmes.

Nous tenons ces détails intimes de Charles Charton, qui ne quitta pas le nouveau père de toute la soirée.

Ce soir là, Deburau jouait Pierrot nourrice.

Le bruit s*étant répandu dans la salle qu'un fils lui était advenu, au moment où Pierrot, las d*entendre vagir le poupard qu'on lui a confié, administre au petit pleurard une maîtresse fessée, les titis commencèrent à crier : Oh I le mauvais père !..

Deburau s^arréta de battre les fesses de carton, qu'offrait aux regards, le maillot défait de son nourrisson et, s'avançant vers le publie, regarda d*un air attendri ce faux petit derrière d'enfant, puis, lout-à-coup, se mit à Tembrasser avec amour.

La salle fut véritablement émue et Ton fit une longue ovation au père, en même temps qu'à Tartiste.

Alors les mêmes voix gouailleuses reprirent en chœurs : A.h ! le bon père !..

Je trouve dans le numéro du Figaro^ daté du 22 Septembre, 1829, un article non signé, que Ton peut attribuer à Jules Janin, lequel écrivait alors dans le spirituel journal de Nestor Roqueplan.

C'est à propos d'une rentrée de Deburau, dans le Bœuf enragé :

« J*ai vu des gens hausser les épaules de pitié ! Hé ! Messieurs, s*il vous plaît, pourquoi Faffiche des Funambule» n'annoncerait-elle pas en gros caractères la rentrée de M. Deburau ? Savez-vous bien ce que c'est que M. Deburau ? Croyez- vous que ce moit le premier venu du monde dramatique ? On annonçait au Français la rentrée de M. Lafon, la rentrée de Mlle Duchesnoip, la rentrée d'i M. Devigny ; à Feydeau on annonçait la rentrée de M. Paul, ou celle de M. Cbenard ; on a annoncé celle de M^* Lemonnier, on annoncera celle de M. Boullard ; on jette en gros canon sur r&fflche des Nouveautés, le nom de M. Philippe quand il sort de prison ; tous les Journaux ont donné comme une grande nouveUe la rentrée au Ministère de M. de Chabrol, un des plun pauvres acteurs de la farce ministérielle, et vous ne voulez pas que M. Deburau ait Thonneur qu'on fait à M. de Chabrol, à Mii« Duchesnois, ou à M. Philippe ? Qui songe encore à Mii« Duchesnois ? Qui ne remplacerait M. Deligny ? Qui ne vaudrait pas mieux au Ministère que M. de Chabrol ? Mais M. Deburau, remplacez-le !.. Trouvez un homme qui ait cette verve bouffonne, cette originalité, cette profondeur de talent, qui a les dehors charmants de la bêtise I Donnez-nous un Gîlle mieux enfariné, plus intelligible, sans» qu'il prononce un mot, plus communicatif dans sa gafté qui ne rit jamais, plus cocasse sans charge triviale! Frappez à la porte de tous nos théâtres et tirez-en un acteur plus fin, plus risiblement flegmatique, plus spirituellement balourd, plus véritablement comédien !

M. Deburau est, après Talma et Potier, Thomme le plus complet que nous ayons eu depuis trente ans ; qui peut en douter ? L'amour propre de tous les acteurs, se révolte à cette idée ; ils ne consentiront Jamais à convenir

d'une vérité aussi accablante ; mais enfin, c'est un fait ; il faut bien se soumettre. Je ne prétends pas que les artistes, devant lesquels ma juste admiration fait marcher M. Deburau, soient sans talent, le ciel m*en préserve!. Plupïeurs, je Tavoue, ont du mérite, de rintelligence, de brillantes qualités, des facultés rares ; mais, où est le comédien d'ensemble qui se puisse comparer à celui du grand, du sublime Deburau ? Je li^ cherche autour de moi sans te trouver. Montrez-le, moi et analysons votre héros et le mien. C'est un défi que je vous porte entendez-vous ? Voyons comment vous y répondrez.

L'affiche des Funambules a eu raison dimanche de signaler au public la rentrée de M. Deburau. C'est un juste hommage rendu au génie et à la popularité. Aussi quelle foule et quels applaudissements. Que de bons éclats de rire I. Quelle délicieuse soirée !.. Le Bœuf enratjé a excité l'enthousiasme parmi les spectateurs di-licals que ce bel ouvrage avait attiré. Le Bœuf enragé, grande et belle conception, à laquelle je ne voudrais comparer aucune des tragédies modernes !. puissante application de la manière de Shakespeare à la vieille parade italienne et française ; drame admirable, où est la vie qui manque à tant de pièces académiques. C'est là un chef-d'œuvre! Et les salons ne se doutent pas qu'il existe ! Et l'on va entendre Catherine de Médicis, Zelmire et VlUusion /. Et l'on va voir la danse noble. Aristocratie Parisienne que tu es arriérée ! Dans quels tristes préjugés tu es emmaillotée !.. Fais-toi peuple un jour, vas voir Deburau et tu sauras ce que c'est que le vrai plaisir. »

Je ue sais qu'un seul homme capable d'un tel entho.usiasme, vrai ou simulé, je Tai nommé.

Charles Charton nous a encore donné les titres de quelques pantomimes, Jouées en cette année, mais les titres seulement.

Ce sont : Don Quichotte et Sancho Pança, Amour et devoir^ La rage d'Arlequin, Les marchandes de balais^ Le Forçat libéré.

Plusieurs ont dû servir à l'élaboration d autres plus connues.

Ainsi va le monde. Il est rare que les inventions n'aient été déjà inventées. Tout se renouvelle, même la nouveauté. Nil novi sub sole.

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