MA MÈRE L'OIE
ou
ARLBQUIN ET L'OBOF D'OR.
Pantomime en 12 tableaux et un prologue par MM. Lambert et Eugène
Savez-vous qui était cet Eugène ^** qui se cachait ainsi derrière ce modeste tiom de baptême ? qui consentait à ne s'appeler sur laffiche que comme un simple garçon coiffeur?
Cet Eugène (trois étoiles) était tout simplement Eugène Grange.
Oui, Eugène Grange, le collaborateur charmant de Thiboust, pour tant de joyeux vaudevilles, restés en la mémoire de tous.
iN allez pas conclure de ce fait, que le Lambert^ dont le nom précédait sur Tafflche celui d'Eugène, fut Lambert Thiboust. Non !.. Ce Lambert n'avait aucun point de ressemblance avec Tauteur regretté de la Mariée du mardi gras, des Femmes qui pleurent, des Jocrisses de l'amour^ de Vhomme n'est pas poffait^ et de tant d autres petitschefs-d'œuvre, biendédaignés aujourd'hui par les jeunes auteurs fin de siècle, qui, les voyant reprendre, se demandent comment leurs oncles ont pu se divertir, se passionner même à semblables balivernes; sans vouloir se persuader que, dans vingt ans, leurs neveux penseront d*eux, absolument de même.
Ce Lambert, des contes de ma mère rOie, n'était qu'un Lambert des plus ordinaires ; un Lambert comme tous les autres Lambert.
A cette époque de 1830, le joyeux auteur des Filles de marbre, des Diables roses et de La corde sensible, n'avait encore que trois ans.
Or, quelle que fut sa précocité en matière théâtrale, on peut se refuser à croire qu'il s'occupât â autre chose, qu'à fournir de la besogne â la blanchisseuse de la famille Thiboust.
Pauvre Lambert ! Adorable et charmant esprit, envolé de ce bas monde d'ingratitude et d'oubli, trop tôt pour le public, pour le théâtre, pour ses amis.
Il aurait des cheveux blancs aujourd'hui. Des cheveux blancs ! Il est des êtres qu'on ne peut se figurer ainsi. Un œil de poudre tout au plus.
On l'appelait la P du boulevard. Avec cette différence, que
le bon Lambert était raccroché par tout le monde.
Voici la distribution des personnages de la célèbre pantomime et les noms des artistes qui les ont créés :
Le Bailli.'. René, puis Placide.
D^saubaine Charles.
Pierrot Deburau.
Colin Laurent atné.
La mère l'Oie M"« Désirée.
Colinette Marianae.
L'enfant qui fait l'oie Toinette.
i«r garde-champêtre ***
Quatre piqueurs 4 figurants.
Un Diable Chaiza.
!•»• démoD Louis.
2»« — Victor.
3«e — Viclain.
4™« — Jules.
Villageois et Villageoises
J*ai dit que la grande part de collaboration apportée par Laurent aiaé à la confection des fameuses Pilules du Diable^ était Tamas de trucs recueillis à travers les pantomimes féeriquesdesFunambules.
La mère COie fut celle qui, peut-être, en fournit le plusàTarlequin littérateur. Prenant le bien des autres où il le trouvait, au contraire de son confrère Molière qui, lui, ne s'emparait que de son bien à lui, Laurent aîné transporta dans sa féerie du cirque la maison qui grandit et qui rapetisse sous les yeux du spectateur, Tun des meilleurs trucs de Ma mère VOie,
En avait-il bien le droit ?... Peut-être la confection de la machinerie était-elle de lui ; Tidée n'en appartenait pas moins à MM. Lambert et Eugène***. Mais, on n'y regardait pas de si près à ce moment-là, et MM. Lambert et Eugène*** ne gourmandèrent aucunement Timportateur, de s'être approprié leur invention.
On remarquera, en tête de la distribution des rôles de Ma Mère FOie, que le personnage de Cassandre a été créé par René, puis repris par Placide.
La raison est que René quelques jours après la première représentation de la Mère rOie^ était entré au Théâtre Lazzari, au Petit Laze^ comme vulgairement onjappélait
René, très bon Cassandre, avait Tambition de parler. Or, Ton n'était encore qu'au mois de mars de l'année 1830. René n'avait que le droit le plus strict au silence ; et René était bavard. Et René rêvait les lauriers de Talma, de Frederick, de Potier et de Perlet. Aussi René ne put-il résister à l'appât des quinze francs par semaine, que lui offrait le Directeur du Petit Laze.
Aux Funambules il n'en avait que douze. Son noble cœur n'hésita pas.
Ce fut Placide qui hérita du rôle.
Placide, ou plutôt le Père Placide» comme on rappelait depuis fort longtemps au Boulevard du Crime — il était déjà très âgé — avait eu l'honneur de donner des leçons de Danse de corde^ au Comte d'Artois, alors que celui-ci, fort épris de sa belle-sœur, Marie-Antoinette, s adonnait à ce genre d'eicercice, pour gagner les bonnes grâces de la Reine martyre.
Chaque matin, celui qui devait être Charles X, faisait une retraite au Petit Trianon, retraite qui intriguait fort les gens de Tentourage de la Reine. Mais nul ne pouvait supposer ce téte-àtête du Frère du Roi, avec un pauvre paillasse de la Foire.
Dumersan — un contemporain — à qui j'emprunte le fait, ajoute : « Quand il se crut en état de briller, il développa en petit comité ses nouveaux talents aux yeux de la R(?ine. »
c Si, par hazard, ce Prince pense à Placide, dans son exil^ — Dumersan écrivait ces lignes bien après la Révolution de 1830 — il doit faire de singulières réflexions^ en songeant à cet homme, qui, pendant soixante ans^ a dansé sur la corde au Boulevard du Temple, et a vu, son balancier à la main, se bouleverser tant de fois, l'équilibre des Etats.de l'Europe. »
Voilà ce qu'était Placide.
Quant au père René, par la suite, il devint une des Qgures les plus originales du Boulevard du Crime. On se le montrait, comme on montrait Pelletier des Funambules^ Villetard des Délass^Com, et Mossieu Christian des Fol-I/ram,
Le 5 août, on joua un vaudeville en 1 acte : Les tambours au bivouac.
Le 9 septembre : Le Canard, vaudeville en 1 acte.
Le 23 septembre : Ûiéfe et bombance, vaudeville en 1 acte.
Puis enfin, le 18 octobre :
LES VINGT-SIX INFORTUNES DE PIERROT Grande pantomime en 12 tableaux
Pierrot Deburau.
Cassaadre Placide.
Arlequin Laurent atué.
Le sosie de Cassandre Laplace.
Un bohémien Victor.
Un gastronome ) .
Un maître d'armes ) Lûaries.
Un marchand de vin «**
Un jongleur **♦ -
Uabelle W^^ Marianne.
Le génie rose.* M<"« Houzian.
Une fée M»« Honoré. ' ^
Sosie dlsabelle.
100 LES FI3NAMBULKS
Cette pantomime Ait un triomphe pour Deburau.
L'étoile de Lauréat atné pÀlit, à travers le nuage de farine que Pierrot fit descendre sur la scène du modeste théâtre, comme une blanch&tre apothéose.
Dtburau devint Roi !... Laurent aine ne fut plus que Prince ; ce dont il ressentit une jalousie, qu'en anglais, habitué & la dissimulation, il se garda bien de laisser paraître.
Il se confiait cependant à Lafargue, le vieux régisseur du théàtfe. Il lui disait :
— Voyons, Lafargue, vous qui n'êtes pas un imbécile, vous qui êtes un homme instruit (Lafargue avait été clerc d'huissier), ne trouvez-vous pas monstrueux ce succès que Ton fait à Baptiste?.. Après tout, qu'est-ce que Baptiste?.. Un simple Pierrot, c'esi-à-dire un homme qui ne doit son talent qu*â. sa figure blanche. Tenez, votre Baptiste, s'il allait en Angleterre, je ne lui donnerais pas huit jours pour qu'il en revint honni et conspué.
Lafargue répondait :
— Je ne suis pas de vot^e avis, mon cher Laurent. Deburau est un véritable artiste.
— Vous ne lui pardonnez pas de ne point aimer le genre anglais, que vous apportez dans la pantomime.
— Le seul genre possible en cet art supérieur.
— Permettez, le genre Français l'emporte...
— Ah ! quand vous me prouverez cela, mon cher Lafargue.... Ces discussions se renouvelaient souvent.
C'est par un fils de Laurent, artiste dramatique, un instant aux Variétés, que j'ai eu ces détails et d'autres encore, son père lui ayant conté le rude chemin qu'il avait été forcé de parcourir, avant d'arriver au petit bien-être dans lequel il s'éteignit, le 14 juillet 1872, à Vareddes»
Laurent afné (Clément, Philippe) était né à Londres, le 29 septembre 1801.
Il n'était venu qu'en 1820, à Paris, pour débuter, comme mime, sur le petit théâtre de M. Comte.
Quant au brave père Lafargue, c'était bien l'homme le plus naïf que l'imagination puisse rêver.
Et cette naïveté, il l'apportait dans tous les actes de sa vie.
Il avait épousé, presque sans le vouloir, une malicieuse figurante, à laquelle, un soir, il avait rattaché le cordon de son soulier ; cette fille était parvenue à lui persuader que cet acte de simple complaisance,. . l'avait compromise, aux yeux du person-
LKS rUNAMBULES iOl
mariage.
Lafargue avait réparé.
Il n'avait aucun motif, du reste, de se repentir de sa réparation, M'^*^ Armandine Clause, devenue femme Lafargue, le rendant parfaitement heureux.
Lafargue écrivait des pantomimes, en sa qualité d ancien clerc de procureur.
Et lorsqu*au cours d'une des pièces dont il était Fauteur, le public applaudissait, le bon Lafargue, fût-il au fond de sa régie, d'où il entendait les bruits de la scène, fût-il dans le cintre à morigéner les machinistes, fût-il dans I^s dessous à examiner le fonctionnement d'une trappe, le bon Lafargue, dis-je, ne manquait jamais de soulever le bonnet grec, dont il couvrait son occiput dénudé et de s'incliner respectueusement du côté d*où lui semblaient venir les applaudissements.
M. Bertrand^ qui avait dans lexcellent homme la plus entière confiance, lui avait accordé le droit de signer des billets de faveur.
Lafargue était fort avare de ces billets. Aussi les artistes employaient-ils toutes les ruses imaginables et même inimaginables pour parvenir à lui en arracher, sans le faire trop geindre.
Un jour d'été qu'il pleuvait, Placide était au foyer avec plusieurs de ses camarades.
Ce foyer était un espace fort restreint, trois mètres carrés environ, garni de quelques bancs, au milieu desquels était plantée une mauvaise table, boiteuse, huileuse, rugueuse, dont on se servait dans les pièces en la recouvrant d'un tapis.
Les artistes attendaient l'heure de la répétition et Ton devisait des chances certaines qu'offrait le temps, pour que la recette du soir fût des plus fructueuses.
— Et dire que j'avais promis deux places à mon boucher, grommelait l'un d*eux.
— Eh ! bien, donne-les lui, fit Placide.
— Oui, avec ça que le père Lafargue me les accordera, par le temps qu'il fait.
— Parce que tu ne sais pas t'y prendre.
— Tu les aurais, toi ?...
— Certainement.
— Ah I je serais curieux de voir cela.
— Tu vas le voir. Je parie, qu'avant cinq minutes, j'ai dix places signées de lui.
Défi, récrîmiaatîons, cris^ objurgations et, par suite, pari engagé.
Vivement, Placide prend au magasin des accessoires papier, plumes, encre, et apporte le tout sur la petite table.
Il coupe le papier en carrés oblongs, et se fait bander les yeux avec son mouchoir.
Puis tout-à-coup^ il se met à jurer comme s'il entrait en grande fureur.
Le bruit attire Lafargue, qui reste tout surpris de voir Placide un mouchoir sur les yeux, assis devant la table et écrivant. Il sMnforme.
— Je tente de faire une chose très difficile, répond le Cassandre ; j'essaye de tracer, en droite ligne, sur ce papier mon nom, sans y voir.
Et, le mystificateur s'essaye en effet à écrire son nom, ayant le soin d'envoyer ses lettres de la cave au grenier.
— Maladroit I... fait Lafargue en riant.
— Vous pourriez, vous Lafargue ?...
— Cela me semble si facile.
— Oui, au premier abord. Parbleu !.. moi aussi, je le croyais, et voyez, je n'y arrive pas.
— Parce que vous vous y prenez mal. Donnez-moi votre plume ; mettez-moi le bandeau sur les yeux.
— Comment vous voulez ?..
— Vous prouver, mon cher Placide, que vous êtes un maladroit.
Alors, le bonhomme, une fois les yeux bandés, s'assied devant la table et se met à tracer son nom, d'une large et belle écriture sur l'un des papiers préparés ad hoc,
— Raté !.. Est-ce raté, Messieurs ?..
— Oui !.. oui !.. font les comédiens en chœur.
— Cependant il me semble bien avoir écrit droit, fait Lafargue, voulant se débarrasser du bandeau, ce que Placide l'empêche de faire, en disant :
— J'en appelle à ces messieurs !... Allons, recommencez. Lafargue, docilement, se remet à écrire.
— Cettte fois, c'est un peu mieux... N'est-il pas vrai, Messieurs ?...
— Certainement, reprend le chœur complice.
— Mais ce n'est pas encore tout-à-fait cela. Recommencez. Je gage que cette fois vous y arrivez.
Lafargue, piqué au vif, s'applique de plus en plus et, sur un DouTeau carré de papier trace sou paraphe le plus beau.
— Bravo !... crie aussitôt Placide !... ça y est.
— Ah ! je savais bien.
— Mais vous devez voir à travers le mouchoir.
— Oui I. oui !.. il voit... crient les autres.
— Messieurs, je vous jure que non ! Tenez, je vais écrire cette fois, en détournant la tête.
Et Texcellent homme, pour faire la preuve qu'il n*y voit pas, se met à signer trois autres carrés de papier, qu'on lui passe sous la plume, avec les exclamations admiratives de ses mystificateurs.
Enfîn, il enlève le bandeau et contemple complaisamment ses trois dernières signatures ; Placide avait eu soin de faire disparaître les premières.
Alors, le régisseur reprenant ses droits, s'arrache à Tadmiration générale et se dirige vers la scène en criant : Messieurs on commence la répétition.
Pendant ce temps, Placide s'empressait d'écrire au dessus de chacune des signatures : Bon pour deux entrées.
Le lendemain, M. Cot D'Ordan disait à Lafargue :
— Mon cher ami, vous distribuez les places avec une trop grande profusion. Douze, dans une seule soirée !... Et une soirée de pluie encore!.. Vous abusez. Désormais, c'est moi qui me réserve ce droit.
Lafargue protesta. On le mit en présence des signatures. 11 demeura ébahi, stupéfait, consterné, foudroyé.
Et, jusqu'à la fin de ses jours, il prétendit avoir eu un accès de somnambulisme.