‹ Le théatre des grecsChapitre 48 sur 126 · LES MÊMES , JOCASTE · texte numérisé non relu

LES MÊMES , JOCASTE

JOCASTE

mon ami, est-ce quelque sinistre catastrophe? eM^ce la mort d'Etëocle que tu viens m'apprendre? C'est toi qui te tenais toujours à ses côtes pour repousser les traits des ennemis : quelle nouvelle m'apportes-tu ? Est-il mort ? vit-il encore » ?

LÉ MESSAGER

Il vit, calmez vos craintes à cet égard, je viens pour les dissiper.

* 11' ordre de ces questions de Jocaste mérite d*étre rèmarcjuë. VI 12

JOCASTE

Et comment les murs aux sept tours ont-ils sou* tenu le choc des assiëgeans ?

LE MESSAGER

Ils demeurent inébranlables. La ville a résisté.

Ont-ils éprouvé l'impétuosité de l'armée d'Argos?

XE MESSAGER

Le combat vient de se livrer, et le grand Ares » des Thébains a triomphé des armes de Mycènes.

JOCASTE

Ah ! dis-moi encore , je t'en conjure , si tu n'as rien appris du sort de Polynice ; car il est aussi l'objet de ma tendre soUîcitude j apprends-moi s'il ' respire?

£E MESSAGER. '

Vos deux enfans sont encore au nombre des vivans.

70GA8TEr I

, Que les dieux daignent te rendre la joie que tu me causes ! Mais comment avez-vous pu , du haut des tours, repousser l'assaut des Argiens? Dis-le 1 moi, pour que je. puisse réjouir, pai: le récit de j notre délivrance, l'aveugle vieillar4 renfermé dans le palais.

' Mars, ou les forces militaîrefly ou la vaillance.

TRAGÉDIE D'eURÏPIBË. Ï79

LE MESSAGSK.

Aussitôt que le fils de Créon , se dévouant au salut de sa patrie, s'est percé le sein de son épée sur le sommet des renipartls , votre fils a choisi sept guerriers, et autant de bataillons, qu il a placés aux sept portés de la ville , pour repousser les Àrgiens, opposant la cavalerie à la cavalerie, Tinfanlerie à l'infantei-ie , afin que si la muraille venait à être enfoncée en quelque endroit, le secours ne fût pas éloigné. Du haut de la citadelle nous voyons l'armée d'Argos couverte de ses boucliers blancs , qui quitte le Teumessé ' ; arrivée près du fossé , elle franchit d'uii pas rapide l'intervalle qui la sépare des murs. Les trompettes sonnent la charge dans leur armée etsUr nos tours ^. D'abord s'avance (Contre la porte Néitienne, guidant les rangs pres^ ses de sa cohorte frémiissante, Parthénopée, dont la mère n'aimait que là chasse et les forets. Son bouclier en rappelle là mémoire : on y voit Atalante perçant de ses flèches rapides le sanglier d'Etolie. Vers la porte Prétide marchait lé devin Am-

' Le Teumessé était éloigné de cebt stades , ou environ quatre lieues j mais les racines de ce mont s'étendaient plus près dé la ville , et aussi près que devait être Tarmée d'Argos , pour que dé la tour d'observation , Antigone en pût discerner les différenli chefs , et pour qu'on vit leurs mouvemens sans peine du haut des remparts.

^ Sonnent la charge. En grec; sonnent p'éan. Le Péan était uh« «spèce d'hymne ou chant militaire. R.-R.

îSo LES PHÉNICIENNES ,

phiaraûs, des victimes étaient sur son char; ilnV vait point de devises insultantes ^ , ses armes étaient modestes et sans figures. Le roi Hippomédon marche à la porte Ogygienne; au milieu de son bouclier, trouvé après sa mort sur le champ de bataille , est la figure d'un ArgUs , dont les yeux innombrables s'ouvrent et se ferment tour-à-tour , en suivant le cours des astres lumineux. Tydée commandait la troupe à qui était confiée l'attaque de la porte Homolée^; il avait chargé son bouclier de la dépouille d'un lion aux crins hérissés, et tenait un flambeau dans sa main droite, semblable au Titan Prométhée , prêt à livrer la ville aux flammes.

Votre fils Polynice conduit ses soldats contre la porte Crénée : son bouclier a pour emblème les rapides jumens^ Potniades, qui se cabrent saisies de frayeur , et qui , tournant autour de l'anneau par de secrets ressorts , semblent respirer la rage. Capanée, semblable à Mars en fureur, mène sa troupe à la porte Electre ; son bouclier d'acier représente un géant, fils de la terre, portant sur ses

' Devises est un terme bien moderne. Mais le mot grec 2^/*f2«t exprime la même klée, et prouve Tantiquitt^ de certains ' usages qu'on croit nouveaux. R.-R.

' Le grec dit Homoloïde. R.-R.

3 Glaucus était fils de Sisyphe et de Mérope. Sa pairie était Potnie , ville de la Magnésie. Ses jumens , qu41 nourrissait de chair humaine, le dévorèrent.

TRAGÉDIE d'eURIPIDE, i8i

ëpaules la ville enlière arrachée avec un ënorme levier, emblème de la ruine qu'il nous prrépare. Adraste attaque la porte Hebdome '* Son bras gauche est armé d'un bouclier que couvrent cent vipères , image de l'hydre, orgueil d'Argos^ qui s'élancent au milieu des murs, et enlèvent dans leurs gueules les enfans de Cadmus. Tous ces objets ont frappé mes regards en portant l'ordre aux chefs des cohortes.

D'abord nous combattons avec l'arc et le trait , avec la fronde qui frappe de loin , avec des rochers détachés des murailles. La victoire penchait pour nous; tout à coup Tydée s'écrie, et votre fils avec lui : (( Enfans de Danaùs, attendez-vous qu'on vouô » taille en pièces ? Fondons aux portes tous à la fois, » cavaliers , troupes légères et conducteurs de » chars. » A sa voix, nul n'est oisif. Plusieurs sont renversés la tête ensanglantée : les nôtres tombent en foule précipités du haut des murailles, et rendent l'âme en arrosant la terre altérée des flots de leur sang. Le fils d'Atalante^ s'élance contre la

' Hebdome signifie septième. Au lieu d' Adraste , Eschyle nomme Étëoclus dans sa tragédie des Sept chefs , tome I , et Euripide a aussi rois Étéoclus à la place qu'il donne ici' à Adraste, dans sa tragédie des Suppliantes , acte IV, se III.

Le mot iStS'éficttç ne doit pas se prendre pour un nom propre , comme le fait le traducteur ; il fallait dire i Enfin , a la septième porte , se présente Adraste ; etc. K.-R..

* 4^ cade , et non Argien.

l8z LES PHÉNICIENNES ,

porte, tel qu'un ouragan furieux, demandant k grands cris une hache et du feu : on eût cru que sous ses efforts la ville allait être renversée. Le fils du dieu des eaux, Përiclymène, contient sa rage, et lançant un rocher détaché des murailles, dont le poids fatiguerait un char, il fracasse sa tête blonde, brise la jointure des os, et fait ruisseler le sang çur ses joues de roses : sa mère, la Nymphe dû Ménale, habile à décocher les traits, ne le reverra pas vivant,

Etéocjie , voyant que la forturie seconde ici nos vœux , va visiter les autres quartiers ; je le suis. Là, j'aperçois Tydée et ses soldats, pressés et couverts de leurs boucliers^ qui font pleuvoir sur le faîte ouvert de nos tours une grêle de javelots étoliens : déjà les nôtres s'ébranlent et abandonnent le haut des remparts. Comme un chasseur appelle sa meute égarée, votre fils à l'instant les rallie et les ramène aiix murs. Après avoir ainsi rétabli le combat en ce lieu, nous volons aux autres portes. Comment peindrai-je les fureurs de Capanée? Il s'avançait chargé d'une longue échelle qu'il soutenait de ses deux mains, se vantant orgueilleusement que le feu sacré de Jupiter ne l'arrêterait pas, et qu'il prendrait la ville en s'emparantde la citadelle. En proférant ces paroles superbes, il grimpe accablé de pierres , repliant son corps sous son bouclier , portant ses pieds tour-à-tour sur les marches glis-*

TRAGÉDIE d'eURIMDE. i83

mantes. Déjà il franchissait les crënaux des murail«les ; Jupiter le frappQ de sa foudre, la terre reten» lit au loin , et nous restons saisis de frayeur. Ses membres volent çà et là , comme la pierre échappée à la fronde ; sa chevelure est emportée vers le ciel y et son sang arrose la plaine : ses pieds et ses mains tournent en tourbillons comme la roue d'Ixion , et le tronc consumé retombe sur la terre. Adraste sent que Jupiter se déclare contre lui; il fait retirer son armée hors du fossé; et les nôtres voyant ce prodige qui leur annonce la faveur du dieu , font sortir les chevaux , les chars , les fantassins, et vont mêler leurs armes à celles des Argiens. Là régnent à la fois toutes les horreurs de la guerre ; ils tombent mourans de leurs chars ; les roues fracassées volent en éclats; les essieux brisés sont confusément entassés avec les monceaux de cadavres. En ce jour nous avons prévenu la chute de nos tours : leur prospérité future est au pouvoir des dieux.

LE CHŒUR

Il est beau de vaincre; mais. si les dieux avaient permis ce qui valait mieux que la victoire, je m'e^ limerais heureuse.

JOCASXE.

La fortune et les dieux sont pour nous. Mes fils $ont vivans, mon pays est libre. Mais il sembla

que Créon partage la malédiction de mon mariage et les infortunes d'QEdipe : en rendant le bonheur à sa patrie y son fils le plonge dans le désespoir. Continue 9 je te prie^ et m'apprends ce que mes fils ont résolu. /

LE MESSAGXE.

Ne m'en demandez pas davantage. Jusqu'ici tout est heureux pour vous,

JOCASTE

Ce que tu dis m'inquiète : je veux l'éclaircir.

XE MESSAGER

Que voulez^ous de plus? vos fils sont vivans*

JOGASTE.

Je veux savoir si je dois long-temps être heureuse.

XS MESSAGER.

Laissez-moi , vous dis- je, pendant que vous me retenez , votre fils n'a personne qui l'accompagne.

JOCASTE

Il est un malheur que tu caches , et que tu veux ensevelir dans le silence.

XE MESSAGER

Non , je ne troublerai pas votre joie par xxrx récit funeste.

JOGASTE.

Si tu ne fuis dans les airs , ne pense pas m'échapper.

TRAGÉDIE d'ëURIPIDE. i83

LE MSSSA6XR.

Hélas! que ne permettez-vous que je me retire après cette heureuse nouvelle! Pourquoi faut -il que je vous annonce des malheurs ! Vos fils , il est vrai , méditent les plus coupables attentats ; ils vont combattre seub , séparés de Tarmée. Ils ont déclaré publiquement leur dessein par un discours qui n'eût jamais dû sortir de leur bouche. Étéocle le premier , du haut de la tour , a fait faire silence et a dit : « Illustres che£ de, la Grèce , vaillans Ar- ))giens que la guerre attire en ces lieux , et vous , )) peuples de Cadmus , ne prodiguez plus vos vies «pour Polynice et pour moi. Je combattrai mon )) frère seul à seul, et vous ne braverez plus les dani)gers. Si je le frappe du coup mortel, je régnerai ))seul dans mon palais ; vaincu, je lui céderai Tem- «pire. Et vous, abandonnant un inutile combat , ))vous retournerez aux champs d'Argos , et ne lais- »serez point vos vies en ces lieux : de notre côté , )) assez de citoyens sont étendus sans vie. » Il dit : Polynice, s'élançant au milieu des rangs, applaudit à ce discours. Les deux armées en reconnaissent la justice, et Ton n^ntend qu'un murmure d'approbation. On conclut un traité, et les chefs sur le champ de bataille font serment de s'y soumettre. Les fils d'OEdipe ' revêtent leurs armes

' Littéralement: Les dmx jeunes fih 4u t^M QEdipe.

1 86 LBS PHÉNICIENNES ,

d'airain. Les plus afiectionnës des principaux Thébains » arment le roi ; les chefs argiens arment Polynice. Tous deux paraissent resplendissans; leur visage n'est point altéré; ils brûlent de plonger leur fer dans le sein l'un de l'autre. Leurs amis les entourent^ enflamment leur audace par ces discours : « Polynice , c'est à toi d'ériger un trophée » à Jupiter, et de couvrir Argos de gloire. » — Et à Etéocle : « Tu combats pour ta ville et pour ta » patrie : une glorieuse victoire va t'assurer la cou- » ronne. » C'est ainsi que des deux côtés on les excite au combat. Cependant les devins immolent des brebis , consultent les présages du feu , et observent des ruptures, une ondulation contraire et un point brillant au sommet de la flamme , double augure qui annonce tout à la fois la défaite et la victoire. — S'il est quelque moyen d'arrêter ce combat affreux, ou dans votre prudence, ou dans les philtres et les enchantemens, hâtez-vous de le prévenir : le danger est menaçant, et le prix funeste du combat sera pour vous une source de pleurs; vous serez dans un même jour privée des deux objets de votre tendresse ^^

ma fille ! ô Antigone ! accours hors du palais;

* Littéralement : Ornent,

' Il n'est pas naturel que le messager prévoie réyènement du combat. Aussi M. Walkenaër ne croit-il pas ce yera authentâqae.

TRAGÉDIE d'eURIPIDE. 187

ce n'est plus au milieu des danses et des plaisirs des jeunes filles que les dieux te permettent de couler tes jours. Deux yaillans guerriers , deux frères cherchent la mort; c'est à toi de les arrêter, et de te joindre à ta mère pour prévenir un fra^ tricide.

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