‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 158 sur 181 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

jri.lA. à la fenêtre.

Je demeure interdite et confuse. In^-^ral. tu mas appris la durée de ta constance, tu m'as donné la mesure de ton amour et j'ai compris, hélas, l'immense étendue du mien. Jusqu'au moment où j'ai capitulé devant ton désir, tu t'es obstiné ¡x me poursuivre; tour

à tour amoureux et tyrannique, tu as usé de la prière, tu as employé la menace. Mais dès que tu as vu tomber les derniers obstacles et que tu as été le maître de mes douleurs, tu t'es enfui sans avoir cueilli les fruits de ta victoire. Avant toi, fut-il jamais un victorieux qui ait reculé devant son triomphe ? Je me meurs, cieux compatissants! Pourquoi la nature a-t-elle composé des poisons quand elle avait le mépris pour nous tuer? Cest Eusebio qui m'ùte la vie puisque, avide de nouveaux tourments, je le cherche et qu'il me méprise. Yit-on jamais l'amour produire des effets aussi équivoques? Lorsque Eusebio me suppliait et versait mille larmes, je le repoussai ; mais, à cette heure, il suffit qu'il s'éloigne pour que je supplie à mon tour. Femmes, nous sommes toutes ainsi. Nous nous refusons à qui nous recherche, dussions-nous aller contre nos propres désirs. Mais qu'il se garde de nous bien aimer, celui qui prétend à nos faveurs; car il suffit de nous chérir pour que nous méprisions et de nous mépriser pour que nous chérissions. Je ne souffre pas de son dédain; je ne soufifre que de son abandon. C'est ici qu'il est tombé. Je me jetterai à sa suite. Ou'ai-je vu ? N'estce pas une échelle? Oui. Quelle pensée terrible ! Ne livrons pas carrière à l'imagination, ne nous précipitons pas dans une pareille aventure. Je pense que si j'en venais à consentir au crime, j'en viendrais aussi A le commettre. Eusebio n'a-t-il pas escaladé pour moi les murailles du couvent? Ne me suis-je pas enorgueillie de le voir affronter tant de périls pour moi ? Alors, pourquoi hésiter? Quelle crainte me paralyse? Serais-je lâche? Je l'imiterai ; comme il est entré, je sortirai. Et si nous éprouvons les mêmes sentiments, îl s'enorgueillira lui aussi de me voir affronter tant de périls pour lui. La faute est entière depuis queje me sens faiblir devant la tentation. D'ailleurs, si le péché est grand, pourquoi le plaisir serait-il moindre? Puis, I-a main de Dieu se fùt-elle retirée de sur moi parce que

j'ai grandement péché, que le pardon ne me serait pas refusé. Alors qu'est-ce que j'attends? {Elle descend pur l'échelle.) J'ai perdu le respect dû au monde, à l'honneur et ù Dieu, et les yeux bandés je cède à un fatal aveuglement. Je suis un de ces démons que Dieu précipita du ciel et je n'espère plus y remonter, car mon cœur est fermé au repentir. Me voici hors du couvent ; le silence et l'obscurité de la nuit m'enveloppent d'horreur et de crainte. Je chemine fascinée au point de trébucher dans les ténèbres du péché avant même de le commettre. Où aller? Que faire? Que résoudre? Dans la muette confusion de tant d'horreurs, je redoute que mon sang ne se vicie et que mes cheveux ne se dressent sur la tête. Mon imagination troublée peuple l'air de fantômes et la voix de l'écho prononce contre moi des sentences terribles. Le même péché dont l'orgueil m'enfiévrait naguère., me rend lâche maintenant. Je puis à peine mouvoir les pieds, la terreur leur a mis des fers. Il me semble porter sur les épaules un fardeau écrasant et tout mon corps est couvert de glace. Je ne veux pas aller plus loin, je veux retourner au couvent pour y obtenir la rémission de ma faute, car j'ai confiance dans la clémence divine et je crois qu'il n'y a pas au ciel autant d'étoiles, dans la mer autant de grains de sable et dans le vent autant d'atomes qui, fussent-ils réunis et additionnés, ne soient encore négligeables devant les péchés que Dieu consent à pardonner. J'entends un bruit de pas. Je m'éloigne Dès que le silence régnera autour de moi, je remonterai sans être vue. {Elle se 7'etire.)

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