‹ Le théâtre en ItalieChapitre 23 sur 51 · IRMA GRAMATICA REIN A CII · texte numérisé non relu

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mettre en relief ce dénouement, en me demandant s'il est conforme à la vérité, et le rapprocher de celui du Doute , drame en un acte, du même auteur, pièce que je vis représenter à ce même théâtre et par ces mêmes artistes quelques jours plus tard. G’était la première à Milan (13 mai 1899) et peut-être en Italie, mais l’affiche et les journaux ont oublié de nous le dire.

Le doute qui a tourmenté Guido quand il était fiancé à Cristina est celui-ci : le grand amour qu’il ressent pour cette jeune fille durera-t-il encore lorsqu’il l’aura possédée ? Avec l’apaisement de l’amour la satiété peut venir, et le mariage ne sera plus alors que l’union de deux âmes indifférentes l’une pour l’autre.

Singulière façon de penser pour un homme fortement épris et qui, toutes les fois qu'il est emporté par les sens, a la force de s’arrêter net pour se livrer à une petite analyse psychologique et philosophique. Mais, comme on vient de le voir par le dénouement des Vierges, M. Marco Praga dote chacun de ses amoureux ou amoureuses d’un frein automatique avec arrêt à volonté pour les montées ou descentes. C’est une nouvelle façon de concevoir l’amour, voilà tout. Conséquences de l’automobilisme, — probablement.

Guido n’a cependant pas renoncé au mariage pour une autre raison que celle que nous venons

de dire. Il a supplié Cristina de lui rendre sa parole. La mère de la jeune fille est morte de chagrin, et celle-ci pauvre, sans appui, a dû se rendre à Munich où elle est entrée comme institutrice dans une famille.

Depuis cette séparation Guido est devenu plus amoureux que jamais. Il est anxieux, fiévreux, impatient, veut la revoir, en faire sa femme. Il écrit, il supplie, il menace même de se rendre à Munich et de se tuer devant elle si elle ne vient pas. Cristina, non par amour, mais pour éviter un scandale, revient alors, bien décidée à amener Guido à un renoncement définitif. Le jour où Guido l’a dédaignée, l’amour s’en est allé : elle s’est imaginé qu’il reculait devant sa pauvreté à elle, n'a plus voulu voir qu’un égoïsme brutal ; elle a juré de ne jamais être à Guido.

Tout cela nous est raconté dans un monologue sans fin — le plus long que j’aie jamais entendu au théâtre — et que le grand talent de Mme Irma Gramatica n’arrive même pas à sauver. Le point de départ — le doute de Guido — a déjà soulevé des murmures dans la salle. L’âme la plus simple s’est déjà demandé ce que deviendrait le mariage si au moment de contracter cette union chacun supputait le temps que peut durer l’amour. Je regarde la salle, et celle-ci est curieuse à observer : les uns prennent la chose gaiement, et sou-

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rient ; les autres, visiblement agacés, haussent les épaules.

Guido — et il faut tenir compte à Reinach de s’être chargé de tenir le rôle d’un personnage aussi ingrat — n’a donc pour lui ni les femmes qu’il « plante là » — c’est un mot de la pièce — avec une si belle désinvolture, ni les hommes qui ne peuvent que traiter de benêt un amoureux qui s’arrête en si beau chemin, puisqu’il est convenu que cette Cristina est charmante et possède toutes les qualités. Dès ce moment la partie nous semble bien compromise pour lui... et pour l’auteur.

En vain assurera-t-il à Cristina, dans un langage vibrant d’amour, que ce doute cruel a disparu. Cette déclaration arrive un peu à la façon des Carabiniers d’Offenbach. Pendant un an de solitude, d’angoisses, de chagrin de toutes sortes, la jeune fille s’est recueillie.

— Le doute a disparu? répond Cristina. Et pourquoi ? Quel événement l’a donc détruit ? Eh bien, réponds : si j’avais refusé de devenir ta femme et si j’avais accepté d'être ta maîtresse, aurais-tu accepté ?

Guido hésite tout d'abord à répondre. Il nie, il crie, il supplie. Cristina est inébranlable. Alors, un autre doute traverse son esprit :

— Tu en as donc aimé un autre ? s’écrie-t-il.

— Non, répond la jeune fille. Je n'ai pas aimé. Mais je me suis donnée.

Guido, désespéré, s’enfuit.

— Ne craignez rien, ajoute alors Cristina en s’adressant au frère de Guido. C’est la dernière crise. Mais un jour, lorsque cette révélation ne pourra lui faire aucun mal, vous lui direz que j’ai menti.

Le verdict du public n’a pas été favorable à l’auteur, et les artistes seuls furent rappelés.

Guido, à tout prendre, est le frère de Paolina. Tous deux passionément amoureux, pouvant épouser la personne qu’ils aiment et dont ils sont aimés, brisent volontairement leur bonheur et leur vie; à qui la faute*? Ce Guido, tout particulièrement, est à point pour être admis dans une maison de santé. Il en résulte que nous ne nous intéressons plus à personne. L’amour raisonneur? Mais c’est l’antipode de la Vérité. Que M. Marco Praga, qui a de grandes qualités dramatiques, mais qui se fait une étrange conception de l’amour, aille seulement faire un tour dans les musées : il y rencontrera de nombreuses figures de Y Amour, avec un bandeau sur les yeux. Les Anciens, qui n’étaient pas des bêtes, avaient une façon d’éclairer ainsi leurs contemporains sur les états d’âme, façon qui valait bien par sa simplicité de longs discours..

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Mais en cela M. Marco Praga n’est pas le seul coupable. Il suit ce mouvement auquel obéit en ce moment l’école italienne, et que nous avons eu déjà l’occasion de signaler à propos des concours à Turin. Le drame d’idées ou drame philosophique, ou drame symbolique, comme vous voudrez, est à la mode. Le malheur est que souvent le drame d’idées en manque complètement, le drame philosophique est écrit par des gens qui ne se doutent que très vaguement de ce que c’est que la philosophie, et les symbolistes confondent le symbole avec les nouvelles préciosités de langage. Je ne prendrai pour exemple que II Patto [le Pacte), de M. A. Rulla (Théâtre Manzoni, 9 mai 1899).

Paola et Àdriano s’aiment ; mais Ferralba, un philosophe individualiste, est persuadé que le mariage est un éteignoir complet de toute puissance individuelle ; il en a fait l’apprentissage à ses dépens ; il avait, lui aussi, de magnifiques énergies qui lui auraient assuré le triomphe dans la vie. Qu’est-il arrivé? Le mariage l’a complètement annihilé. Cela ne devra pas se passer ainsi pour ses jeunes élèves. Paola et Adriano ne devront se marier que lorsqu’ils auront atteint le but qu’ils poursuivent chacun de son côté.

Et les deux amants cèdent devant les insistances du maître (quels amants!); ils concluent un

pacte. Ils devront rester dix ans sans se voir, sans même s 'écrire, et au bout de ce temps, s’ils ont réussi chacun de leur côté, ils s’épouseront. Dix ans se sont passés : Paola est devenue une illustre cantatrice, et Adriano a fait fortune comme ingénieur en Amérique. Voici donc le jour heureux arrivé. Mais vous savez bien que dans les « comédies d’idées » les choses ne doivent pas marcherai! dénouement comme sur des roulettes. Paola, un beau soir, a été séduite parle « frémissement voluptueux des rythmes musicaux », ce qui en langage symbolique signifie qu’elle s'est laissée tomber, sans se faire de mal, dans les bras d’un ténor, d'un baryton ou d'une basse, et naturellement Adriano ne veut pas en savoir plus long.

Là-dessus Paola disparaît par une porte latérale. soit pour se tuer, soit, ce qui est plus admissible et plus gai, pour aller se consoler avec un autre « rythme musical ».

Ce serait faire injure au bon sens italien de dire que le public avale de pareilles élucubrations sans protester. Le Pacte est tombé à plat, comme le Doute , et je trouve la moralité de l'histoire dans un compte rendu non signé du journal II Tempo , de Milan : « Aujourd’hui, dit ce critique, un drame d’idées a l’obligation de traiter un problème qui existe, et non pas un fait hypothé-

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