LORENZ O G A D D
Oui, elle est très belle.
SILVIA SETTALA
Pour l’éternité !
Toute cette première partie où Silvia nous est représentée comme le modèle des épouses souffrant intérieurement de doutes, de craintes, d’angoisses inexprimables au sujet de ce mari qui peut lui échapper encore aussitôt après la convalescence, est rendu par Mme Duse d’une façon idéale.
Un ami de Lucio, Cosimo Dalbo, revient
d’Egypte. Il s’informe du malade. Que n’a-t-il pu, jadis, persuader Lucio de l’accompagner sur les bords du Nil? Mais il était absorbé alors par son travail. Pâle, défait, les yeux agrandis par la souffrance, tel nous apparaît le sculpteur. Il interroge son ami sur son voyage ; celui-ci lui fait de chaudes peintures du désert, du fleuve majestueux, des barques aux grandes voiles latines, des tons surprenants de la lumière que l’on voit là-bas. Lucio veut savoir aussi comment est le Sphinx; mais ce nom seul lui rappelle sa statue, et ce souvenir lui donne la fièvre et lui brûle le sang.
La fin de ce premier acte est bien belle.
Cosimo Dalbo, avant de prendre congé des deux époux reconciliés, leur offre un scarabée rapporté de là-bas et qui passe pour un talisman, et Silvia lui donne une rose, pour sa mère, en échange de l’amulette. Lucio et Silvia sont restés seuls. Ici, nous ne savons plus ce que nous devons plus admirer du talent de la Duse ou de Zacconi.
Ils parlent d’abord de leur petite fille, que l'on entend rire, dans le jardin ; Silvia l’engage à venir passer le printemps à Bocca d’Arno, au bord de la mer, au milieu des pins. Ce serait une vie nouvelle ! Et devant tant de douceur,
Dernière scène du premier acte de la Gioconda Gravure exliaile de Y lllusirazione italiana
LA GIOCONDA DE GABRIELE D’aNNUNZIO 241
tant de bonté, Lucio éclate enfin et tombe à ses pieds : toutes les peines souffertes, les blessures reçues sans un cri, les larmes dissimulées, les veilles, les soins, le courage devant la mort, tout cet héroïsme, il le reconnaît.
« Oh ! laisse-moi dire ! Je bénis le soir et l’heure où l’on m’a porté mourant dans cette maison de ton martyre et de ta foi, pour recevoir une autre fois de tes mains — de ces divines mains qui tremblent — le don de la vie ! »
Et il presse sa bouche convulsive sur les mains de sa femme, dont le visage est transfiguré par ce bonheur inattendu. L’émotion la brise, elle aussi ; elle lui caresse les cheveux, puis tout à coup.
« Lève-toi ! lève-toi ! Viens plus près de mon cœur, repose-toi sur moi, abandonne-toi à ma tendresse, passe mes mains sur tes paupières, tais-toi, songe, recueille les forces profondes de ta vie. Ah ! ce n’est pas moi seulement que tu devrais aimer, non, pas moi seulement, mais l’amour que j’ai pour toi; aimer cet amour mien ! Je ne suis pas belle, je ne suis pas digne de tes yeux, je suis une humble créature dans l’ombre; mais notre amour est merveilleux, et en haut, en haut, il est seul, il est sûr comme le jour, il est plus fort que la mort, il est capable
d’un prodige : il te donnera ce que tu lui demanderas... »
Et plus loin, lui découvrant le front en écartant les cheveux qui l’ombragent :
« Que tous les germes du printemps se retrouvent dans tes pensées nouvelles ! »
Oh ! cette scène, jouée par la Duse et Zacconi !
MraeDuse, c’est la grandeur dans la simplicité ; pas un cri, pas un geste, mais sa figure s’illumine de joie! Zacconi, c’est l'artiste nerveux, impressionnable, maladif, qui dans la sincérité momentanée arrive à pleurer comme un enfant. La salle entière éclate en applaudissements, et les deux protagonistes sont rappelés quatre fois devant le rideau.
Au second acte, nous n’avons pas changé de lieu. Au fond seulement, les nuages ont fait place au soleil ; le temps est couvert et incertain. Lucio a reçu une lettre, et il l’avoue très franchement à son ami Cosimo Dalbo ; cette lettre, elle lui brûlait les doigts, il l’a ouverte. Il sait que chaque jour, à une heure déterminée, Elle l’attend dans l’atelier, au pied de la statue. En vain il se débat contre cet amour qui l’étreint :
« Le lieu où j’ai rêvé, où j’ai travaillé, où j’ai pleuré de joie, où j’ai appelé la gloire, où j’ai vu la mort, est sa conquête. Elle sait que je ne pourrai pas m’en éloigner longtemps et y renon-
LA GIOCOND A DE GABRIELE ü’aNNUNZIO 243
cer, que la partie la plus précieuse de mon être est là, diffuse ; et elle m’attend, sûre d’elle-même. »
Cependant Cosimo Dalbo passe en revue tous les moyens possibles : lui faire réclamer la clé ? Elle refusera de la donner à un étranger. Lui écrire? Peine perdue. Donner congé? Mais à tous ces artifices Lucio répond avec un sourire incrédule et amer : soit, nous déménagerons, nous secouerons la poussière qui recouvre les vieux objets, nous ouvrirons toutes les fenêtres, et le matin où la Gioconda frappera à la nouvelle porte je lui ouvrirai ; elle entrera ; et je lui dirai tout naturellement : Sois la bienvenue.
Dans un langage admirable, il essaie de dépeindre à son ami ce qu’il éprouve. Il fallait le laisser mourir. Aujourd’hui il se fait à lui-même l’effet d’un désespéré qui a pris un narcotique, qui se réveille après un sommeil profond, et qui retrouve à son chevet le même désespoir.
En vain Cosimo fait-il appel aux sentiments les plus nobles : n’est-ce pas la mère de son enfant, qui vient de l’arracher à la mort? Ne doit-il pas s’agenouiller devant cette sainte et bénir la bonté de la vie ? Mais comme pour bien préciser que c’est un parallèle entre la Bonté et Beauté qu’il a voulu faire, l’auteur fait éclater toute la rage de son héros sur ce mot de bonté qui l’exaspère !
— La bonté ! la bonté ! Crois-tu donc que l’inspiration puisse me venir de la bonté !
Ce mot résume, à mon sens, la raison d’être de toute la pièce. Reste à savoir si un tel sujet appartient au domaine dramatique et ne rentre pas plutôt dans le seul domaine littéraire. C’est ce que nous discuterons un peu plus loin.
Cette idée, l’auteur nous la développe dans un long récit de Lucio. Il est né pour faire des statues. Lorsqu’une forme substantielle est sortie de ses mains, inspirée par la seule Beauté, l’œuvre que lui a assignée sur terre la nature est accomplie* Il s’est marié avec une créature qui ne lui était pas destinée, elle a toutes les qualités, toutes les vertus, il le reconnaît, mais son art à lui ne consiste pas à « sculpter les âmes ». Et lorsque l’autre lui est apparue, il a songé à tous les blocs de marbre que renferment les flancs des montagnes. Puis, dans une espèce de fièvre, Lucio raconte une journée passée avec sa maîtresse à Carrare, et comment il croyait voir la beauté de son corps revivre dans tous les marbres qu’il avait sous les yeu*x. Or comment résister à cette idée qu’à cette heure même elle est là-bas, dans l’atelier, aux pieds du Sphinx , qui attend?... Elle a fait plus encore : une autre statue était commencée quand l’accident est arrivé. Eli bien ! pour que l’ébauche ne se dessèche
LA G10C0NDA DE GABRIEL 12 d’aNNUNZIO 245
pas, elle est allée chaque jour mouiller la glaise, elle a sauvé son œuvre, tandis que la femme légitime, elle, la Bonté, sauvait sa vie.
L’on ne m’en voudra pas, je suppose, de m’étendre un peu sur cette donnée qui n’est vraiment pas banale, bien que ma prose française ne puisse rendre les beautés de la prose italienne de d’Annunzio. Mais l’on comprendra mieux par cette analyse un peu détaillée pourquoi la pièce fut si discutée, et pourquoi, après avoir été aux nues pendant les deux premiers actes, elle se traîna plus difficilement pendant les deux derniers.
La Gioconda, par la renommée de l’auteur, par la valeur hors ligne des deux protagonistes, par le bruit qu’on en fit dans la presse, et par suite aussi de cette tournée à prix surélevés, fut le plus grand événement théâtral de la saison en Italie.
XVI n
LA GIOCONDA {Suite et fin.)
■ Troisième acte. — La mise en scène. — La rencontre des deux femmes dans l’atelier du sculpteur, — Trop de rhétorique ! — Désapprobation du public. — Une discussion qui déconcerte. — Le mensonge de Silvia. — L’emportement de la Gioconda. — Originalité de la scène. — Un dénouement inattendu. — L’auteur rappelé. — Un quatrième acte presque inutile. — La Douleur et la Résignation. — La Sirenetta. — Impression fâcheuse. — Conclusion logique, mais qui mécontente tout le monde.
Au troisième acte, nous sommes dans l’atelier de Lucio, et disons, à ce propos, que la mise en scène de cette pièce se ressent considérablement des voyages faits par M. d’Annunzio à Paris, et des conseils qu'il a pu recevoir de Sarah Bernhardt pour monter sa Ville morte à la Renaissance. Pour la première fois peut-être en Italie, et le fait a été constaté par la presse *, il nous est donné de voir une mise en scène vraiment moderne, exacte, soignée, ce qui nous repose un peu des meubles de location, conséquence fatale, comme je l’ai déjà expliqué, de
i La Lombardia , 27 mai 1899.
ces habitudes nomades et des conditions où se trouvent ces Compagnies errantes qui ne peuvent pourtant pas traîner un matériel considérable à leur suite.
Ici. nous sommes bien dans l’atelier d’un sculpteur : en helléniste passionné, M. d’Ànnunzio a voulu dans cet atelier des fragments d’une frise de Phidias, deux grandes figures ailées « vêtues de vent », dit la brochure, la Niké de Samothrace, la statue sculptée parPœonios pour le temple dorique d’Olympie consacré à Zeus. Portières, divans, coussins, bas-reliefs, statuettes de bronze, tout nous donne bien l'idée d’un atelier. Et derrière un grand rideau rouge, au fond, l’on devine l’œuvre commencée qu’on ne verra pas.
Silvia ayant appris que la démarche du vieux maître Gaddi avait échoué auprès de la Dianli à qui il était allé réclamer la clé de l’atelier, a résolu de se rendre elle-même dans cet atelier, d’y retrouver sa rivale et d’y avoir avec elle une explication décisive. Elle sent, en femme avisée, que l’amour de son mari lui échappe encore, elle devine que la Gioconda a dû lui écrire, qu’elle l’attend, et veut conjurer le danger en allant audevant de lui. Sa sœur, Francesca, a voulu l’accompagner dans cette expédition, et le rideau est tombé sur ce départ à la fin du second acte.
LA GIOCOND A 249
Nous attendons tous la scène entre les deux femmes. Nous sentons que cette scène va être le point capital de l’ouvrage. Francesca se met
La Gioconda, acte troisième.
Dessin de Dante Paolocci. ( Illustrazione italiana.)
à l’écart, et Silvia tête nue, adossée aux rideaux rouges qui cachent au fond le chef-d’œuvre commencé, attend. La Gioconda, vêtue de noir, le visage voilé, traverse tout d’abord l’atelier sans rien voir — parce que, prend soin de nous dire l’auteur, elle vient du soleil, et pénètre dans un
lieu plein d’ombre, — puis tout à coup pousse un cri :
— Je suis Silvia Settala! se contente de dire l'épouse. Puis après un silence : Et vous ?
— Ne le savez-vous pas, madame? répond à voix basse la Gioconda.
Mais ici nous avons une grande déception. Nous nous attendons à un éclat, nous croyons que la femme légitime, fîère de ses droits, va montrer la porte à sa rivale et la chasser... Nous tombons dans la rhétorique! Et voilà Silvia qui discute : l’une de nous usurpe le droit de l’autre, l’une de nous est l’intruse. Laquelle? Moi, peutêtre?
Un murmure involontaire de désapprobation parcourt la salle. Comment? voici la femme légitime, dans l’atelier de son mari, c’est-à-dire chez elle, qui vient demander à sa rivale qui s’introduit là secrètement avec une clé, laquelle des deux est l’intruse ? La scène était difficile à faire, soit; mais nous nous apercevons, dès les premiers mots, et ioute la salle avec nous, que l’auteur s’y est brisé.
Voilà donc deux femmes qui discutent ! Mais quelle est donc, dans la vie réelle, la femme qui, se trouvant dans la position de la Gioconda. avalerait ainsi de longues tirades déclamatoires sans rien dire, n’aurait-elle que les plus mau-