Le Théâtre en province
Violent, agressif par endroits, de bonne foi toujours, tel est ce livre. Je ne présenterai pas au public son auteur. Qui ne le connaît? Il y a en Amérique des « rois du pétrole », des « rois de l'acier », des « rois du jambon ». En France, nous avons « un roi des tournées ». C'est Charles Baret.
Quiconque a beaucoup « tourné », doit avoir beaucoup vu. M. Baret a beaucoup vu, beaucoup retenu. Aujourd'hui il critique beaucoup. Je n'approuve pas toutes ses critiques. La plupart, pourtant, sont valables. Je ne les examinerai pas une aune. A quoi bon d'ailleurs? Vous les trouverez dans les pages qui suivent. Mais j'attirerai tout spécialement l'attention des lecteurs sur les chapitres consacrés à la province.
Il est très vrai que l'on vit autrefois, dans certaines grandes villes, des saisons théâtrales brillantes: il y avait là des directeurs artistes, une troupe, un répertoire, des amateurs éclairés.
Aujourd'hui, le théâtre agonise en province;
vi PRÉFACE.
il se meurt, il est mort, tué par les municipalités, les directeurs, peut-être aussi (quoi qu'en pense M. Baret) par quelques tourneurs.
On éprouve une certaine humiliation en songeant qu'à l'étranger des scènes provinciales ont une vie artistique d'une intensité incomparable; les théâtres propres, clairs, ont une machinerie ingénieuse, des « jeux d'orgue » perfectionnés, des décors originaux, peints par des artistes modernes. Chez nous (à de rares exceptions près), dans des salles infâmes et devant des décors misérables, quelques pauvres artistes, mal payés, sont réduits, faute de répétitions, à jouer au canevas, en improvisant des mises en scène extravagantes.
Étonnez-vous, après cela, que le public de province préfère le cinéma au théâtre !
Eh bien, il s'agit de savoir si cet état de choses va durer; si la France, qui envoie à l'étranger des artistes illustres, des pièces à succès, continuera à être mal servie chez elle. Il suffirait peut-être d'une entente entre les conseils municipaux, les directeurs, la Société des Auteurs et des groupements d' artistes pour que cet état de choses prît fin.
Il faudrait que les municipalités n'établissent que des cahiers des charges raison-
PRÉFACE. vu
nobles, et renonçassent, en échange d'une subvention modique, à accaparer toutes les places du théâtre ; il faudrait que V association des directeurs, par une police sévère, n'accueillît dans ses rangs que des directeurs de métier; il faudrait que la Société des auteurs refusât ses traités à tous les individus qui, tarés ou faillis, se font, en désespoir de cause, entrepreneurs de spectacles, et qu'elle les refusât aussi aux municipalités qui, par les clauses draconiennes de leurs cahiers des charges, rendent toute exploitation impossible ; il faudrait que les comédiens de province se groupassent en une association solide, qui imposerait à chacun de ses membres le respect des contrats signés avec les directeurs, mais qui, en retour, obtiendrait de ceux-ci des contrats humains.
Il faudrait...
Il faudrait de l'énergie, de l'initiative, de labonne volonté.
Oui ou non, auteurs, directeurs, comédiens, sommes-nous capables d'en avoir?
Emile Fabre,
Administrateur général de la Comédie - Française.