‹ Le théâtre et la poésie: (questions d'interprétation)Chapitre 12 sur 12 · II · texte numérisé non relu

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une partie de sa force à une noble interprétation à haute voix.

Au théâtre^ l'effet (dans le sens élevé du mot) est pour ainsi dire subordonné à la combinaison de trois éléments : pour qu'il se produise légitimement, il faut que sur un point donné, raccord se fasse complet entre les âmes de l'auteur, de l'interprète et de l'auditeur ; or, si dans un sonnet ou une ballade, le poète se passe aisément de l'intermédiaire du diseur, le ver3 lyrique exige ce diseur presque autant que le drame lui-même ; le lyrisme, qui m'apparaft en général comme Témanation d'une sincérité, transmet ses beautés à l'aide de la parole et do la musique combinées; c'est à travers nos âmes que son essence même circule, c'est en elles qu'elle se manifeste.

Aujourd'hui, sous prétexte de simplicité, comme si Bossuet n'était pas simple en sa grandeur même, comme si la recherche du mot rare et l'obscurité de la pensée n'éloignaient pas de la simplicité plus que tout le reste, les écoles poétiques bannissent de plus en plus de leurs œuvres l'éloquence, et la voix humaine n'est plus l'indispensable instrument qui doit donner la vie à leurs œuvres.

Le vers qui a commencé par être chanté, quî servait chez les anciens à enfermer des pen*

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sées, des formules, des préceptes dans les belles sonorités verbales, le vers n'arrive plus par notre oreille à notre intelligenc3 ou à notre sentiment; une certaine école a même tout récemment créé une sorte de poésie linéaire où l'artiste s'efforce de cliarmer nos yeux par des étrangetés typographiques; si je n'ose dire que la couleur et la forme des lettres constituent le principal intérêt de cet art, je crois, du moins, qu'elles en sont la préoccupation dominante ; dans ces œuvres, nous voyons parfois que pour arriver à un effet puissant, il suffit de laisser en blanc une ou plusieurs feuilles, puis d'étaler tout à coup au bas d'une page un mot, dont la solitude est, paraît -il, poignante pour les initiés.

J'ai dû signaler ces enfantillages pour montrer jusqu'où la poésie avait pu aller en s'éloignant de son véritable but et de la raison d'être d'une langue cadencée; mais je crois qu'il convient, jusqu'à nouvel ordre, d'abandonner ces amusements d'invention récente aux anémiques jeunes gens et de revenir bonnement à André Chénier, à Hugo, à Lamartine^ à Musset, sans attendre qu'on nous y renvoie dédaigneusement.

J'ai expliqué pourquoi l'appoint d'une persopnalité d'artiste est quelquefois superflue pour dire des vers de Leconte de Lisle, pourquoi elle

s'y perdrait et pourquoi une sorte de diction automatique semble presque suffisante à cette tâche.

Je voudrais maintenant, en m'appuyant sur ces questions d'interprétation, montrer en quoi les poètes contemporains se sont éloignés le plus des maîtres qui les ont précédés.

Qu'il s'agisse du fond des choses ou ; de la forme qu'elles revêtent, tout en art se manifeste par des réactions : Après les lyriques, les impassibles, et de même qu'aux efforts du réalisme, nous voyons succéder un élan vers le mysticisme, de même après les vers nets, précis, presque géométriques de certains parnassiens, nous arrive, par réaction, la poésie flottante, à l'expression incertaine, à la pensée un peu lâche, qui constitue Toeuvre des symbolistes. On éprouve, sans aucun doute, à écouter les créations de ces artistes une réelle jouissance de mandarin. Tout d'abord il s'agit de comprendre ou de s'imaginer qu'on comprend, et en s'efforcant de démêler en un chaos de sonorités vagues une vague idée, on ajoute en quelque sorte aux joies de l'audition celles d'une véritable création : car ici les auditeurs sont bien réellement les collaborateurs du poète ; ils ajoutent leurs sensations aux siennes et chacun voit dans ces vers ce qu'il veut y voir. Au fond du dillettantisme qui exalte cette forme d'art.

se cache donc une ^satisfaction d'orgueil. Quant à Tinterpréte, il est évident quMl peut, lui aussi, faire ce qui lui plaît; tout devient légitime, puisque le sons ne borne jamais l'expression ; on est presque toujours sûr de satisfaire quelqu'un, quand ce ne serait que soi-même; mais cela échappe ainsi à toute analyse, i toute étude !

Si, en dehors et au-dessus des écoles, il s'agit de l'œuvre d'un Verlaine, par exemple, il me semble qu'un poète aussi personnel peut seul bien dire ses propres œuvres : Verlaine les ditil et les dit-il bien, je Tignore, mais ici dans cette poésie l'étoffe est souvent trop lâche pour que l'interprétation ne risque pas d'en détruire, les formes et de se substituer trop complètement au rôve du créateur.

En résumé, lart du diseur s'adresse donc aux œuvres qui sont comprises entre les deux manifestations poétiques que j'ai résumées d'une manière un peu trop générale et qui se caractérisent, d'un côté, par Textrême précision et, de l'autre, par le vague le plus exagéré; c'est d'ailleurs entre ces deux extrêmes que se tiennent toutes les difficultés de diction. Je vois bien, en effet, les amateurs de vers qui, tant bien que mal, peuvent nous réciter une pièce de Hérédia ou de Verlaine, mais où sont ceux

qui peuvent dire convenablement ce simple vers :

Je ne l'ai point encor embrassé d'aujourd'hui.

Des poètes tels que : André Chénier, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier, de Vigny, de Banville, Sully-Prud'homme, François Coppée, André Theuriet me semblent donc fournir les meilleurs textes pour des leçons sur la diction poétique ; chez eux, la matière est assez solide pour résister aux déformations que certains caprices d'interprètes essaieraient de faire subir à leurs vers ; elle est, d'autre part, assez souple pour contenir les efforts d'une personnalité d'artiste, et l'interprétation ne fait alors qu'ajouter aux beautés de l'œuvre écrite la somme de vie que le poète avait rêvée pour elle.

II s'ensuit que des façons un peu différentes de traduire ces poètes peuvent quelquefois nous sembler légitimes, et que par une diction très personnelle, l'interprète n'enlève cependant rien à Tauteur.

Tout le monde connaît le fameux sonnet de Joséphin Soulary, qui a pour titre Rêves amhi^ lieux :

Si j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine, Avec un filet d*eau, torrent, source ou ruisseau

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' ... Je dirais & Tenfanl la pi js belle h mes yeux : Tiens-toi debout dorant le soleil qui se lève.

J'ai entendu dire ce dernier vers do façons assez opposées, et il peut prendre une allure très différente suivant l'idée que l'interprète se fait de la femme idéale : en substituant peut-être un peu trop sa propre vision à celle du poète, on peut la montrer, cette femme, debout dans la. splendeur des formes antiques avec toute la noblesse d'une divinité de la Grèce, et c'est ainsi que j'ai entendu traduire ce vers par un artiste connu qui soutient encore Paraplcur àc son expression par un geste large et magnifique; mais un autre pourra, tout au contraire, suggérer k notre esprit une créature toute pàlo et délicate comme une héroïne moderne dans la grûce et la souplesse des formes contemporaines. C'estj d'ailleurs, vraisemblement entre ces deux: interprétations que se trouve la véritable pensée de l'auteur en quelque chose do plus simple etdc plus neutre, comme l'indiquent à la fois les détails du morceau et le tempéramçntdupoète; mais, enfin, la pièce peut garder toute sa beauté avec des traductions variées et c'est ce que j'ai voulu dire.

Cette question du tempérament de l'auteur et du caractère général de son œuvre n'est, certes, pas ô négliger, mais je crois qu'il ne faut pas,

non plus, en exagérer l'importance comme je Tai vu faire quelquefois.

Après avoir entendu dire Padmirable pièce de Sully-Prud'homme, qui s'appelle Les YeiiXj un acteur célèbre reprochait à Pinterpréte d'avoir mis. te ton d'une affirmation un peu trop ardente dans le dernier de ces deux vers :

Les prunelles ont leurs couchaols, Hais il n'est pas vrai qu'elles meurent.

« Vous ne connaissez donc pas Sully-Prud'homme, disait-il, c'est un doux! » A quoi on lui répondit aisément que Racine, lui aussi, était un doux, ce qui ne l'avait pas empêché d'écrire les fureurs d'Oreste, et qu'il ne fallait pas songer à cette douceur du poète pour j ou r Hermione ou pour dire le songe d'Athalie.

Notre rôle consiste précisément dans beaucoup de cas à fournir à l'auteur une force et' une variété d'exécution auxquelles ses moyens peuvent se refuser, et l'enseignement que nous recevons parfois en écoutant le poète dire ses propres vers, porte toujours beaucoup plus sur le sens très exact des pensées que sur l'intensité du rendu.

Je n'ai jamais eu rhpnneur d'entendre M. SuU ly-Prud'homme réciter ses poésies, et j'ignore comment il dirait Zre« yieuap, mais si sa voix et sa

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physionomie se refusent à traduire (1) ce qu'il y a d'ardeur et de foi dans sa pensée, est-ce une raison pour que moi aussi je m'arrête à moitié chemin dans l'interprétation. Si ce poète est, en effet • un doux • par le caractère général de son œuvre, par les Chaînes^ par les Caresses ^ par la Première solitude^ par le Vase brisê^ la douceur ne peut suffire chez l'interprète pour dire le Chœur Polonais ^ ou cette admirable pièce trop peu connue, qui est adressée : Aux victimes du ballon le Zénith.

Ce serait peut-être Toccasion de rappeler ici l'anecdote que mon mattre Régnier aimait à raconter sur Fleury et que Samson a consignée en vers dans son Art Théâtral.

Comme après une représentation du Misanthrope où, dans le rôle d'Alceste, il avait remporté un triomphe, on portait à Fleury dans sa loge des compliments enthousiastes : « Ah! si vous aviez vu Mole, dit-il •, et comme on se récriait : • Tenez, dit le grand comédien emporté par ses souvenirs, voici comment Mole jouait le rôle. • Il se transforme, son talent aimable et charmant se fait plus large, plus puissant, sa parole s'enflamme, et à la fin de la tirade ses auditeurs restent frappés d'étonnement et d'admiration, c Maintenant, ajoute

(1) Ceci est une simple supposition.

« Fleury, vous vous demandez gans douto pour-

• quoi je ne jouo pas Alceste comme je viens « de le laire. C'est que je n'ai pas le souffle de t Mole, et que si mes souvenirs me permettent i de vous donner Tidée de son talent dans une

• scène isolée, mes forces me trahiraient si

• j'essayais d'interpréter, ainsi, le rôle tout

• entier. »

Il transposait donc tout son jeu d'un ton pour garder l'unité indispensable de sa composition.

Chaque artiste digne de ce nom fait ainsi ce que ses moyens lui permettent de faire, et Texécution d'un poète-diseur n'impose pas fatalement ses faiblesses à l'interprétation des artistes dramatiques.

Je dois borner ici cotte étude faite un peu trop à laventure peut-être et sans un plan bien arrêté. J'ai laissé en route bien des choses, je regrette en particulier de n'avoir pas parlé de la déclamation sur la musique, qui est aujourd'hui si foj[*t en honneur et qui exige des préoccupations spéciales chez l'artiste soucieux de se mettre d'accord avec le musicien et de ne pas troubler par d'intempestifs éclats de voix les belles sonorités instrumentales. J'y reviendrai quelque jour.

Je voudrais tant que ce bel art de la diction

poétique fut toujours une force et un soutien pour le talent des artistes dramatiques, et JQ serais si heureux de voir revenir en faveur la forme du drame en vers.

Si le théâtre doit être sauvé, je crois qu'il le sera par les poètes ; c'est un art qui me semblé '^ s'accotnoder assez mal des tendances pessimistes d'aujourd'hui et de Tamertume que nous distillent les livres contemporains. Le rêve, la fantaisie, lagaîté pourront lui ramener le public que les tristesses des philosophies modernes en éloignent chaque jour davantage.

Si nous avons voulu « jouer la comédie », c'est pour nous dérober un peuatix banalités coutumières, c'est parce que sur le fond sombre de r.os tristesses nous avons vu s'agiter la silhouette frémissante d'un Mélingueou surgir la ruine superbe d'un Frederick Lemaître. L'espoir de manger, sur la scéné, une vraie soupe aux choux dans une vraie soupière n'aurait pas suffi à nous arracher à l'existence plus pratique qui s'ouvrait devant nous. Puisque le théâtre veut nous courber sous le joug d'une vérité, très relative d'ailleurs, vérité toute matérielle et mesquine à l'excès, échappons-nous du moins dans la poésie.

Si nous pouvons alors, à la chaleur de notre âme, réchauffer d'autres âmes engourdies, si, comme dit le poète, nous pouvons parfois

— Ï79 — DoiiDBrun peu de joie aux pauvres créatures.

si du manteau écialant et radieux de la poésie nous couvrons les laideurs el les écœurements de la vie, si notre voix est un seul jour le clairon sonore qui appelle sur les hauteurs les tri:^tes humains, si nous savons faire chanter dans les strophes le charme mélancolique des hautbois et si cette douce musique nous fait quelquefois revivre dans les foréis enchantées où se levèrent les poésies disparues, consolonsnous, ne nous plaignons pas de notre tâche et ne nous laissons pas troubler par ceux qui songeraient à en diminuer la noblesse.

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