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CHAPITRE

I. Mœurs tliéâtrales; dùbuU; congés. — II. Les tragédiens; Talma, — III. Les tiagédiennes. — IV. Les comédiens. — V Les comédiennes.

Un matin de janvier 1803, on apprit au Théâtre- Français que Mlle Clairon, la plus fameuse tragédienne du siècle précédent, venait de mourir octogénaire. La nouvelle fut consignée au registre, à la suite de la distribution du jour, avec ce commentaire : « 11 est inutile de faire aucune réflexion sur cette actrice, qui depuis sa retraite n'a pas cessé de jouir de la plus haute célébrité^ et dont le nom de son vivant est passé à la postérité (1;. »

Un nom, bientôt effacé par la rouille envahissante de l'ouljli, c'est en effet tout ce qui subsiste des plus illustres virtuoses de l'art dramatique. A peine se sont-ils tus, que le fracas des applaudissements s'éteint à son tour: leur souvenir même disparaît avec la génération qui les a acclamés, et, comme on l'a dit en des vers assurés au contraire de durer autant que la langue française,

Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance, De tant d'accords si doux d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un écho lointain (â)!

(1) 9 pluviôse an XI (29 janvier 1803,) : Arch. Com.-Fr. (t) Alfred de Musset, Stances à la ilalibran.

La tâche est donc ardue et décevante, de ranimer après un siècle e'coulé, à l'aide des appréciations souvent contradictoires des contemporains, la physionomie et le talent des comédiens disparus. Dans le fourré des anecdotes et des légendes, les données précises se dérobent. La prudence commande de s'en tenir à l'indication de quelques traits généraux, à l'esquisse de quelques silhouettes.

Bien que le Théâtre-Français continuât à se réclamer du grand nom de Molière, la condition sociale des comédiens avait totalement change depuis le temps de Louis XIY ; « Ce ne sont plus aujourd'hui des bouffons et des histrions, ce sont des citoyens actifs qui s'enrichissent en s'amusant, et qui jouent la comédie non plus comme des acteurs de profession, mais comme des amateurs (Ij. »

Ce souci d'élégance et d'urbanité mondaine avait reconquis ceux-là même qui avaient donné naguère dans les démonstrations démagogiques : sans que personne protestât, le monsieur fut substitué au citoyen dans les énonciations du registre dès le printemps de 1803 (2), plus d'un an avant le rétablissement officiel des vieilles dénominations.

Le monde et les journaux se faisaient complices de la vanité des comédiens, par l'outrance des éloges qu'ils

(1) Journal des Débals, 1" prairial an VIII (feuilleton).

(2) Le 3 floréal an XI (23 avril 1803), il est encore question du citoyen Vanhove; le surlendemain 5, une note mentionne 7noïisintr Armand (Arch. Com.-Fr.).

leur décernaient, par la curiosité' affairée qu'ils mettaient à s'occuper de leur vie mt'me privée. Si un critique morose établissait un désobligeant et injuste rapprochement entre l'acteur à succès et l'automate, inconscient des gestes qu'il fait et des paroles qu'il débite (1), c'était là une exception qui faisait scandale. Au contraire, on célébrait couramment « de très bonne foi et du ton le plus solennel le talent, l'âme, le génie d'une débutante de seize à dix-sept ans(2j » . Les feuilles annonçaient en 1809, sur un ton de galante confidence, qu'une de ces débutantes allait être obligée de quitter la scène pour quelques mois, et le vieux Geoffroy de gronder, en son jargon mythologique ; « Il n'était pas d'usage autrefois de publier dans la gazette ni les accidents, ni la délivrance des demoiselles d'honneur de Melpomène et de Thalie (3). ïMais le feuilletonniste lui-même, pour contenter la curiosité de ses lecteurs, se laissait aller de temps à autre à enregistrer la chronique des coulisses.

C'est sans hyperbole ni ironie, contrairement à ce que pourrait supposer le lecteur moderne, qu'on parlait alors de débutantes de seize à dix-sept ans. Avant la Révolution, la Comédie-Française se recrutait surtout en sujets formés sur les scènes de province (4) ; il y avait alors, dans des centres même de seconde importance, un public exigeant et des troupes remarquables (5. Auditeurs et comédiens avaient été dispersés par les troubles politiques, par le mouvement croissant de centralisation;

(1) Journal des Débals, lo fructidor an XI (feuilleton).

(2) Décade, an XII, t. I, p. 172.

(3) Journal de l'Empire, 27 mai 1809 (feuilleton).

(4) Ibidem, 25 avril 1812 (feuilleton).

(5) Cf. BouiLLY, Me$ récapilulations, t. I, p. 49-50 (sur le théâtre de Tours en 1782).

c'est à titre tout à fait exceptionnel que sous Napoléon le Théâtre-Français, ainsi qu'il en avait le droit légal, enlevait un acteur à la scène de Lyon ou de quelque autre grande ville. Comme il fallait bien pourtant assurer l'avenir, le présent même, et combler les vides qui se multipliaient, on était obligé de faire débuter des écoliers, des écolières surtout, car la vocation théâtrale se manifestait beaucoup plus intense parmi les femmes, et la proportion était presque de dix débutantes pour un débutant (1). Plusieurs étaient des adolescentes ou même des enfants : elles entraient de bonne heure au théâtre, comme leurs contemporaines dans la vie conjugale, comme leurs contemporains dans l'armée ou dans les carrières civiles. Le début de IMUe George à seize ans dans un rôle de mère (Clytemnestre) n'eut rien d'exceptionnel: l'année précédente, Mlle Gros avait débuté à quinze ans et demi; en 1808, Mlle Maillard^ débutant à seize ans et demi dans le rôle d'ilermione, fit presque l'effet d'une vieille actrice, car six semaines auparavant Mlle Desgarcins avait paru à quatorze ans sous les voiles de veuve d'Andromaque. Ces très jeunes débutantes n'étaient pas celles à qui l'aisance manquait le plus : mais elles avaient presque toujours à gagner en expression et en sensibilité.

C'était un§ grande affaire qu'un début au Théâtre- Français. Après une attente parfois prolongée, l'ordre de début était délivré par le ministre de l'intérieur (2), plus tard par le préfet du palais ou le surintendant. Un vieil usage^ inspiré par le désir de ménager la timidité des novices, voulait qu'ils parussent tout d'abord sur la scène de Versailles, devant un auditoire restreint et à

(1) Journal de l'Empire, 19 mai 1812 (feuilleton).

(2) Cf. une série de décisions ministérielles contenant dos ordres de début au Ttiédlre-Fran(;ai.s et à l'Opéra : F17, 3.

demi provincial (1). Cette épreuve préliminaire, qui à côté de certains avantages pouvait avoir l'inconvénient de susciter des préventions, fut supprimée à la fin de 1802 par le ministre Chaptal, très occupé des choses et des personnes de théâtre (2).

Le public, bien plus ardent et plus expansif qu'aujourd'hui, prenait aux débuts un intérêt passionné, tantôt s'engouant du nouveau venu, tantôt manifestant vivement, cruellement son improbation, même quand il s'agissait d'une jeune fdle. Le 4 juillet 1810, lors des débuts de Mlle llordé dans le rôle de Cléopàtre, de Rodofjune, le monologue du cinquième acte fut interrompu par une bordée de coups de sifflet. La malheureuse tomba évanouie, et, après une interruption forcée, eut le courage de revenir achever son rôle, courage qui cette fois lui valut des applaudissements (3;.

C'était beaucoup assurément pour un débutant que d'avoir conquis le suffrage du public : il lui restait pourtant à se concilier les bonnes grâces de ses nouveaux camarades, à désarmer leur ombrageuse jalousie. « On n'ose ni le renvoyer, ni le garder » , écrivait Geoffroy à propos de Michelot : « renvoyer un débutant qui a joué avec succès, il y a de quoi faire crier les honnêtes gens qui s'intéressent de bonne foi au théâtre; mais aussi garder un jeune acteur qui montre du talent, qui en promet davantage, quel danger! quelle inconséquence (4) ! ^

(1) Voici, à titre de spécimen, l'avis adressé par le conseiller d'État Rœderer à Mlle Ducliesnois (dont il écrivait le nom DuckesHOij) : « Vous pouvez, mademoiselle, vous piésenter au comité du Tliéàtre-Francais pour débuter dans les rôles de reines. Vous ferez d'abord trois débuts de jiremier essai sur le tliéâtre de Versailles. » (10 messidor an X (2!y juin 1802) : Arch. Com.-Fr., dossier Ducliesuois).

(2) De Ma.v.nk, la Troupe de Voltaire, p. 311, note.

(3) Journaux.

(4) Journal des Débals, 22 prairial an XllI (feuilleton).

42 LA TROUI'E

Ces misères sont de tous les temps, et peut-être bien de toutes les professions; où GeoO'roy tombait dans le paradoxe, c'est quand il prétendait que l'acteur le plus médiocre était le mieux assuré de l'avenir : « Il végète insensiblement sans trouble et sans alarmes : le temps fait tout pour lui; il devient ancien à son tour, il se trouve enfin chef d'emploi, et, Dieu aidant, il obtient part entière (ij. » Le surnom seul des utilités suffit à justifier leur fortune; à côté d'ailleurs et au-dessus d'elles, sous Napoléon comme aujourd'hui, comme toujours, certains acteurs de talent se distinguaient par une carrière particulièrement brillante et lucrative.

Une habitude relativement récente prenait une extension préjudiciable à la prospérité du théâtre : c'était celle des tournées en province. Durant la belle saison, et parfois assez tard dans l'automne, les acteurs en renom s'en allaient soit par petit groupes, soit isolément, donner des représentations sur les scènes des départements, où la troupe locale leur fournissait des comparses. Dans ces déplacements, ils avaient alTaire à un public souvent sans doute un peu béotien (2 1, mais mieux disposé par cela m(îme à s'enthousiasmer de confiance : les ovations se succédaient de ville en ville, avec palmes, couronnes, madrigaux ou dithyrambes des poètes du cru, articles

(1) Journal des Débats, 6 brumaire an XIV.

(2) Cf., en tenant compte do la déplorable tendance des fonctionnaires en pays annexé à ridiculiser leurs administrés, ce que la spirituelle Mme de la Tour du Pin, femme du préfet de la Dyle. mandait en 1811 à son amie Mme de Duras : « Nous avons eu ici Talnia, Mlle Ducliesnois, etc. On a joué Andromaqne divinement, mais nous ne savons pas à Bruxelles ce que c'est qu'Audromaque, et il y a bien des gens qui croient qu'Hector a été tué dans la guerre de Sept ans. » (6 octobre 1811 : Pailhès, la Duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 87).

hyperboliques dans les gazettes (1), toutes démonstrations sur lesquelles la naïve vanité des comédiens ne saurait se blaser. Les tournées rapportaient d'ailleurs à ceux qui les entreprenaient des profits plus solides; l'on pouvait sans exagération signaler à l'automne de 1802 le retour à Paris de Talraa et de Mlle Raucourt « chargés des dépouilles et des regrets des provinces (2) ». Ces bénéfices pécuniaires allaient en croissant : tandis qu'au début du régime la célèbre Mlle Contât demandait entournée 500 francs par représentation, Mlle Duchesnois en 1813 était engagée à Lyon pour 700 francs, et Ton prétendait que tel de ses camarades recevait la somme alors colossale de 1 000 francs par soirée (3).

11 y avait là pour les comédiens une séduction irrésistible, et les demandes de congé affluaient chaque été. Craignant un refu.? si elle parlait de tournée, Mlle George sollicitait tout éplorée la permission de se rendre au chevet de son père mourant, puis' une fois à Amiens, elle y jouait tous les soirs (4i. Ces absences multipliées nétaient point faites pour rehausser l'attrait des représentations estivales à Paris : c'était devenu un lieu commun pour les journaux que de déplorer tous les ans » la scandaleuse disparition de la plupart des premiers sujets, qui, ne trouvant jamais la part assez forte, vont chercher dans les départements un supplément de gloire et d'argent (5) >'. A l'automne de 1804, au moment où le déplacement officiel d'une partie de la troupe à Mayence était déjà une cause d'embarras, le départ en tournée de

(1) Journal de l'Empire, \" juillet 1809 (feuilleton).

(2) Journal de$ Débatt, 26 brumaire an X( (feuilleton).

(3) Journal de l'Empire, 12 juin 1813.

(4) Mme de Rému.sat à son mari, 16 fructidor an XII (3 septembre 1804) : Lettres, t. I, p. 14.

(5) Décade, an XI, t. 1, [>. 311.

Talma, de sa femme, de Fleury, de Mlle Contât, comple'tait la désorganisation (1).

Indulgents de leur naturel, ou plutôt incapables de bouder longtemps leur plaisir, les Parisiens, bien loin de tenir rigueur aux enfants prodigues, les fêtaient de leur mieux quand ils se décidaient à revenir. De là des solennités spéciales, les rentrées des acteurs aimés du public : « Il est convenu aujourd'hui », écrivait plaisamment Geolïroy, « que le retour d'une actrice s'appelle une rentrée, quoique son départ n'ait pas été une retraite : les absences procurent de l'argent aux actrices, et les rentrées en font gagner à la Comédie f2)... La rentrée de Talma a été très brillante : des barricades, une double garde suffisaient à peine pour réprimer la foule (3). »

Quand un sociétaire quittait définitivement la scène après une carrière brillante ou simplement honorable, il avait droit à une représentation de retraite ou à'adieiiXy donnée à son bénéfice avec le concours d'acteurs d'autres théâtres, et généralement dans la salle de l'Opéra. Les prix étaient alors majorés; comme ces représentations avaient un renom établi d'élégance, on y venait en foule, même quand le programme était peu attrayant et le bénéficiaire médiocrement sympathique au public (4).

Les acteurs tout à fait réputés obtenaient parfois, sans se retirer, l'autorisation de donner à leur bénéfice

(1) Journal des Débats, 10 vendémiaire an XIII.

(2) Ibidcnt, 8 pluviôse an XI (feuilleton).

(3) Journal de l'Empire, 19 novembre 1812 (feuilleton).

(4) Ainoi la rejjrésentation de retraite de Mme Suin produisit 17 000 francs, quoiqu'on eût Ijàillé à Eslher et à l'oratorio de Saûl (Journal des Débals du 29 germinal an XIII; Comédie-Française, registre du 27 germinal).

une représentation extraordinaire: très suivies, très fructueuses, ces solennités étaient fort rares (1).

Si presque tous les sujets s'étaient exercés dans les deux genres, et si certains acteurs, en général de second ordre, rendaient d'appréciables services en jouant indifféremment des rôles tragiques ou comiques, il n'y en avait pas moins en fait deux troupes distinctes, qui alternaient ou qui se partageaient une même soirée. La plupart des artistes en renom, cantonnés dans leur spécialité, craignaient s'ils en sortaient de susciter la jalousie des camarades, de désorienter le public et de s'exposer à des comparaisons peu avantageuses.

La préférence quasi universelle, celle du souverain comme celle du parterre, allait alors à la tragédie. C'était la troupe tragique qui était le plus souvent mandée pour les spectacles de la cour : c'était dans des rôles tragiques que s'obstinaient à paraître la plupart des débutants ambitieux, ceux-là même que leur tournure, leur physionomie et leur son de voix semblaient vouer à la comédie (2).

Malgré cette vogue indiscutable, malgré le grand renom de quelques acteurs, la tragédie était-elle, dans l'ensemble, jouée d'une façon tout à fait satisfaisante?

(1) C'est ainsi que le 27 mai 1802 Mlle Contât donna dans la salle de l'Opéra une représentation du Mariage de Fiijaro. qui lui rapporta 18 586 francs. (Rapport du préfet de police, 8 prairial an X (28 mai 1802) : Aul.\hd, Paris sous le Consulat, t. III. p. 79.)

(2) Journal des Débats, 2 prairial an X (feuilleton, à propos des débuts de Mlle Bourgoin).

De bons juges estimaient que par une re'action démesurée contre la mélopée d'autrefois et contre la froideur des attitudes, on était tombé dans des exagérations de cris et de mimique. Lors de la paix d'Amiens, des visiteurs anglais, accoutumés pourtant à l'exubérance du drame shakespearien , trouvaient qu'il y avait au Théâtre- Français « trop de matamores^ trop d'extravagance de diction (d) ». Huit ans plus tard, à propos de l'indisposition d'une actrice, le critique Geoffroy écrivait : « On a monté la tragédie sur un ton trop haut, que la poitrine des acteurs et des actrices ne pourra soutenir longtemps : cette mode n'est bonne qu'à tuer les comédiens et à blaser les spectateurs (2). » II y avait un singulier contraste entre la croissante véhémence de l'interprétation et la forme de plus en plus archaïque de la tragédie pseudo-racinienne; tandis que les poètes dramatiques demeuraient scrupuleusement, puérilement asservis aux règles soi-disant classiques, les acteurs rivalisaient avec la mimique désordonnée du mélodrame et préludaient aux rugissements du drame romantique.

De cette évolution dans la déclamation tragique^ on rapportait généralement le mérite ou la responsabilité principale à Talma, qui était alors à l'apogée de sa carrière, et dont le nom pour la postérité personnifie le Théâtre-Français pendant l'époque napoléonienne.

Talma ne reçut jamais ni titre ni distinction officielle (l'opinion publique, à défaut de la loi, en interdisait l'accès aux comédiens); il ne siégea même point ài'lns-

(1) Maria Edceworth, Lettres intimes, p. 26. On verra plus loin qu'en 1804 le comte de Nesselrode, père du futur chancelier de Russie, formulait des réserves du même genre sur les représentations de Mayence.

(2) Journal de l'Empire, i septembre 1810 (feuilleton).

titut comme tel de ses anciens, puisque la réorganisation de d803 supprima la section de déclamation. En revanche, le souvenir des manifestations révolutionnaires encore re'centes et des tirades débitées naguère contre les « tyrans » ne l'empêcha pas de compter au nombre des familiers des Tuileries. Seul de sa profession, il était fréquemment admis le matin dans le salon où le maître, tout en expédiant son déjeuner sur un guéridon, se plaisait à faire causer artistes et savants. Napoléon avait peut-être pour Talma de ces menus égards auxquels la vaniteuse susceptibilité des gens de théâtre est particulièrement sensible (1); sûrement, il discutait avec lui l'interprétation de ses rôles favoris; comme il avait coutume d'en user avec ceux dont il appréciait le mérite ou les services, il se montrait généreux à son égard, lui allouant dès 1804 une pension supplémentaire (2j, lui accordant en outre de nombreuses, de copieuses gratifications (3). Surtout l'empereur manifestait ouvertement son goût pour le talent de Talma : lui d'ordinaire impassible et plutôt distrait au théâtre, il était ostensiblement pris, » empoigné i, par certaines intonations ou certains jeux de scène de son tragédien préféré.

(1) S'il faut en croire Mme de Rcmiisat, l'empereur, reprochant au préfet du palais Luoay trop de hauteur avec les artistes de l'Opéra, lui aurait dit : « Savez-vous bien qu'un talent, dans quelque genre qu'il soit, est une vraie puissance, et que moimême je ne reçois pas Talma sans ôter mon chapeau? » {\îémoires, t. 111, p 336.)

(2) Cette pension de 1 200 francs avait été accordée à Talma par arrêté consulaire du 13 pluviôse an XII, en même temps il est vrai qu'à deux danseurs de rO[)éra, Vestris et Mme Gardel (Alfred CopiN, Talma et l'Empire, p. 76-78).

(3) De 1806 à 1813, le total de ces gratifications monta à 195 200 francs (Frédéric Masso.n, Napoléon chez lui, p. 135).

Un soir, à Saint-CIoud, après une représentation de BritannicHS, se sentant en veine d'admiration expansive : » Eh bien, Fontanes, j'espère que vous avez été content de Talma? » Le courtisan ainsi interpellé mettait quelque coquetterie à sauvegarder au moins l'indépendance de ses opinions littéraires : « Sire », se contenta-t-il de répondre, « j'ai vu Lekain. » Et comme Napoléon impatienté se récriait sur cette manie d'exalter les anciens en tout et à propos de tout, Fontanes, sans se rendre, riposta par un trait de flatterie raffinée : « Sire, je vous abandonne César et Alexandre, mais laissez-moi Lekain (i)! »

Fontanes était ici le porte-parole de tout un groupe, il faudrait presque dire de toute une génération d'amateurs et de lettrés^ qui ne cédaient pas seulement à la magie des souvenirs de jeunesse quand en face des succès de Talma, ils évoquaient la tradition de Lekain, le grand acteur du dix-huitième siècle. A leur sentiment, Talma avait le tort non seulement de trop briser l'alexandrin classique, de « causer comme de la prose le beau vers racinien un peu chanté (2) », mais surtout d'être alternativement vulgaire ou forcené, là où son glorieux prédécesseur, en dépit d'un physique ingrat, ne s'était jamais départi d'une imposante et vraiment tragique noblesse. « Pour résumer et finir le parallèle, Lekain était un héros, l'autre n'est qu'un bourgeois (3) », écrivait Geoffroy dans un de ses jours de mauvaise humeur. Ce n'était là qu'une boutade, injuste ou tout au moins outrée comme toutes les boutades. Une autre fois, le critique marquait plus finement l'inégalité et les lacunes du talent de Talma : « Talma peint bien les

(1) Chaptal, Souvenirs, p. 323, note.

(2) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 271-272, note.

(3) Journal de l'Empire, i" octobre 1812 (feuilleton).

angoisses d'un conspirateur, les tourments d'une passion coupable, le trouble et les remords d'un scélérat, les atrocités, les situations déchirantes, les sentiments portés au dernier degré de véhémence et d'énergie; mais, admirable dans certains moments, il languit dans les détails, il manque d'éloquence, il n'est point galant, sait mal parler d'amour, n'a point assez de noblesse, de franchise et d'éclat pour exprimer la grandeur d'âme, la générosité, les actions héroïques (Ij. » Ceci revient à dire que Talma dans la tragédie sacrifiait aux effets dramatiques le souci de la pompe, de la distinction aristocratique. En cela, il s'écartait à coup sûr de la tradition classique, mais il correspondait plus exactement aux sentiments de la généralité d'entre ses contemporains. Tout en lui reprochant de jouer les fureurs d'Oreste en « frénétique des Petites-Maisons », tandis que Lekain s'y montrait simplement « un amant égaré par une mélancolie noire », Geoffroy avait la bonne foi de convenir : i Après Talma, Lekain lui-même, dans les fureurs d'Oreste, pourrait bien paraître faible (2j. » Et Mme de Staël, qui^ sans avoir personnellement applaudi Lekain, avait maintes fois entendu vanter et décrire son jeu, Mme de Staël estimait que Talma rendait d'une façon plus naturelle et plus saisissante la fameuse réplique d'Oreste à Hermione,

Quoi ! ne m'avez-vous pas

Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

Tandis que Lekain « appuyait sur chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l'ordre qu'il avait reçu d'elle », son successeur jetait

(1) Journal de l'Empire, 31 mars 1807.

<2) Journal Jeu Débats, 9 fructidor an XI (feuilleton).

50 LATROUPE

d'abord im cri de stupéfaction, et articulait à peine la fin de la réplique : « Ses bras tombent, son visage devient en un instant pâle comme la mort, et l'émotion des spectateurs s'augmente à mesure qu'il semble perdre la force de s'exprimer M ). »

C'était surtout dans les rôles « chevaleresques », dans les tragédies moyen âge de A^oltaire et de ses imitateurs, que les admirateurs obstinés de Lekain dénonçaient l'infériorité de Taima (2). Le grief n'est guère de nature à nous émouvoir, aujourd'hui que le répertoire tragique du dix-huitième siècle est tombé dans l'oubli : il revenait souvent sous la plume des critiques contemporains. Le souvenir sous lequel ils se plaisaient le plus volontiers à accabler Talma était celui de l'entrée de Tancrède, dans la tragédie du même nom. Il paraît que Lekain détaillait si bien l'émotion du chevalier de retour dans le château de ses aïeux, préparait par une mimique si savamment expressive le vers alors célèbre,

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère I

que la salle était invariablement transportée d'enthousiasme, et qu'un soir, dans une tournée de province, le comparse anéanti d'admiration ne put que balbutier les répliques de l'écuyer-confident (3). Avant d'être tout à fait brouillé avec Talma. Geoll'roy, causant avec lui chez le chanteur Lainez, opposait à ce prestigieux souvenir la vulgarité avec laquelle son interlocuteur se tirait de la même scène de Tancrède : « Dès qu'il paraissait, toute la chevalerie entrait avec lui... Vous entrez comme

(1) De r Allemagne, 11" partie, chap. xxvii.

(2) Cliateaiibriand était sur ce point rie leur avi.s, et mettait on cause bien hors de propos le jacobinisme de Talma {Mcnioires d'outre-tombe, t. II, p. 274).

(3) Journal dea Dèbnti, IS tliermidor an IX (feuilleton).

TALMA 1:T les TRAGEDIENS 51

entrerait un passant, un commis voyageur, un herboriste, le premier venu; vous donnez votre bouclier à droite, votre lance à gauche, aux deux comparses qui vous servent d'e'cuyers; puis vous vous avancez sur la rampe, disant de votre mieux : A tous les cœurs... (i). »

Fontanes et Geolï'roy e'taient assurément des hommes de goût : mais leur jugement est de moindre poids pour nous que celui des grands écrivains dont l'influence allait rénover les lettres françaises. Malgré ses préventions contre tout ce qui était en faveur aux Tuileries, Mme de Staël était fanatique dutalent ou plutôt, comme elle disait, du « génie » de Talma. Après avoir été Tentendre à Lyon, elle lui écrivait que l'exil lui semblait plus amer et plus vide, l'éloignement de Paris plus intolérable (2). A tête reposée, elle consacrait à Talma des pages admirables, qui nous donnent l'idée la moins imparfaite de cette sorte de magnétisme qu'exerçait le jeu et en particulier le timl)re du grand acteur : « D'autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font bien d'en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents^ réveille toute la sympathie du cœur... Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de concevoir ses rôles! Il en est le second auteur par ses accents et par sa physionomie (3), » Chateaubriand, évoquant au terme de sa carrière ses impressions du Consulat, pouvait bien, par un sentiment inavoué de jalousie littéraire, taxer d'hyperbolique l'appréciation

(1) BniFAUT, Œuvres, t. I, p. 301-304 (la conversation fut plus tard rapportée par Talma lui-même à un dîner cliez Brifaut).

(2) Lettre du 8 juillet 1809 : Aifi'ed Copin, Talma et l'Empire, p. 205.

(3) De l'Allemagne, II' partie, cliap. xxvii.

de Mme de Staël ; mais sous prétexte de la rectifier, il s'y associait, et faisait de Talma un éloge plus impressionnant, peut-être plus éloquent encore : « Sa seule entrée en scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. Tout entier triste, attendant quelque chose d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.. . Sans Talma, une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue (1). »

A côté du témoignage enthousiaste des deux illustres précurseurs du romantisme, celui de ce païen réaliste de Beyle-Stendhal a son prix, par les réserves mêmes qu'il contient. Stendhal a impitoyablement noté les imperfections, les tics de Talma, tels que « sa grosse voix factice et l'affectation presque aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués », mais il se hâtait d'ajouter que Talma n'en avait pas moins « l'âme tragique et à un point étonnant (2) » . Il écrivait au sortir du théâtre, et ceci semble bien l'équité même : « . . . Ces défauts donnent des regrets sans exciter le moindre mépris : il faut être un grand acteur pour les avoir, et jamais la médiocrité ne pourra même y atteindre (3). »

Quant à la masse des spectateurs, quant à ce qu'on est convenu d'appeler le grand public, il était assurément conquis par le jeu et les intonations si dramatiques de Talma, il lui décernait des ovations, il fêtait sa rentrée après une tournée ou une maladie : mais l'acteur

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 275.

(2) Souvenirs d'égotisme, p. 94.

(3) 3 brumaire an XIII (25 octobre 1804) : Journal, p. 83.

dut conquérir par de longs efforts, mais il dut jalousement défendre une situation prééminente dans la troupe tragique, analogue à celle dont Mole ou Mlle Contât jouissaient sans conteste parmi les comiques. En 4805 ■encore, une cabale, ourdie en secret, prétendait-on, par Mlle Raucourt, tenta de le détrôner au profit de son double, le jeune et beau Lafon. La prétention était de toute injustice : si Lafon supportait peut-être la comparaison dans le rôle d'Achille d'/phigénie, son infériorité «tait manifeste dans le reste du répertoire; de plus, Talma avait très généreusement encouragé les débuts de son cadet (1). Le parterre monté n'en eut pas moins la cruauté, un soir où Talma jouait le Tancrède de A^oltaire, de réclamer à grands cris Lafon dans le même rôle.

Talma outré songea un instant à briser sa carrière théâtrale. A la réflexion, il conçut ou se laissa suggérer l'idée d'abandonner momentanément le répertoire classique, pour exhumer quelque tragédie oubliée, à laquelle il rendrait la vie et où son talent se révélerait aux inconstants Parisiens sous un aspect nouveau. Contestable en principe, cette tactique obtint dans l'espèce un complet succès. Le choix de Talma s'arrêta sur le Manlius de Lafosse, médiocre adaptation, dans un cadre romain, de la Venise sauvée d'Otway (2). L'acteur avait surtout été

(1) Il avait même certain soir poussé la bonté pour Lafon et le ■dévouement pour la ComL'die jusqu'à s'oiïrir à tenir le rùle secondaire de Nérestan, dans Zaïre, à côté de Lafon qui jouait Orosmanc : « 11 est rare ». notait-on avec émotion dans le registre, « de voir un chef d'emploi des premiers rôles tragiques venir jouer à côté de son double un rôle inférieur dans un autre «mploi. » (30 prairial an XI (19 juin 1803) : Arch. Com.-Fr.)

(2) Il fallait être anglophobe de parti pris comme Geoffroy pour écrire : « La tragédie de Manlius nous offre une preuve frappante de la supériorité de la manière française sur la manière anglaise dans l'art de composer une tragédie... La pièce d'Otway est

séduit par une scène, et dans cette scène par un mot; Manlius, apprenant qu'il était trahi par son ami Servilius, lui plaçait brusquement sous les yeux le billet révélateur, en lui demandant : Quen dis-tu? A la reprise, qui eut lieu le il janvier 1806, Talma mit dans cette apostrophe un tel accent, il l'accompagna d'une mimique si émouvante, que tout Paris accourut voir Manlii(><, ou plutôt entendre le Qu'en dis-tu, désormais fameux; Geoffroy lui-même, si peu favorablement prévenu pour le tragédien, ne consacra pas moins de trois feuilletons à cet événement dramatique. La vogue se soutint. « On ne peut penser à Talma » , écrivait plus tard Mme de Staël, tt sans se r appeler M (ml tus (1). » C'est dans 3/a»i/m5 qu'après ses tournées l'acteur rentrait volontiers, sûr de déchaîner l'enthousiasme (2) ; c'est dans Manlius qu'il tint à reparaître en pubUc le 28 mars 1810 (3), à la suite d'une maladie qui avait duré plusieurs mois et l'avait littéralement mis aux portes du tombeau : « Cette représentation », écrivait Geoffroy, « m'a paru le non plus ultra des succès du théâtre (4). » La recette atteignit le chiffre alors formidable de 5 376 francs (5).

Encouragé par cette expérience, Talma la renouvela, et mit son amour-propre à faire applaudir des pièces de second ou de troisième ordre, dont son interprétation

monstrueuse et barbare; celle de Lafosse est tout à fait digne d'une nation polie. » (Journal de l'Empire, 2 mai 1813.)

(1) De l'Allemagne, II« partie, chap. xxvii. Cf. celte appréciation de Geoffroy en 1812 : « Manlius est le triomphe de Talma; c'est le rôle où il s'anime le plus et où il crie le moins. » {Journal de l'Empire, 23 avril 1812.)

(2) Par e.xemple le 29 août 1809.

(3) Il avait bien joué le 1" février 1810 Sévère de Polyeucte, mais sur la scène des Tuileries, et une rechute s'en était suivie (Arch. Com.-Fr.).

(4) Journal de l'Empire, 31 mars 1810,

(5) Arch. Com.-Fr.

était indéniablement le principal, sinon le seul attrait. Il joua ainsi le Gaston et Bayard, de Debelloy, le Cor'iolan de Laharpe : surtout, il balança presque son propre succès de Manlius dans un rôle qui lui était familier depuis plusieurs années déjà, celui d'Oreste, non pas dans VAndromaque de Racine, mais dans l'Iphigénie en Tauride d'un jésuite défroqué, Guimond de la Touche (i). En même temps, il reprenait ses grands rôles classiques, en s'attachant à en rendre la composition de plus en plus savante et expressive. La date de 4806 marque avec Manlius le moment où la maîtrise de l'acteur s'imposa définitivement au public.

Comme tous les comédiens, Talma était légitimement friand d'applaudissements : mais aux battements de mains, il préférait encore le silence angoissé de la salle, coupé par des exclamations ou des gestes de terreur (2); son triomphe alors lui semblait plus flatteur, parce que l'illusion apparaissait plus complète. Certains de ses jeux de scène étaient fameux : ainsi, dans la tirade où Cinna évoque le souvenir des proscriptions, arrivé aux deux vers,

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père Et, sa tête à la main, demandant son salaire,

Talma vers 1802 eut l'idée d'avancer et d'agiter convulsivement devant lui son casque à crinière rouge, en tendant l'autre main du geste de l'homme qui réclame son dû (3;. Dans l'auditoire, des femmes poussaient des

(1) « Talma n'a point de rôle où il soit plus beau et plus tragique que dans l'Oreste d'iphigniie en Tauride. » {Journal de l'Empire, 16 mai 1810 : feuilleton de Geoffroy.)

(2) AuDiBERT, Indiscrétions et confidences, p. 43-44.

(3) Mlle George, Mémoires, p. 91-92; duchesse d'Abkantès, Mé-

cris d'épouvante; d'autres détournaient la tête ou se cachaient la figure entre les mains.

Dans ces minutes pathétiques, l'ascendant de Talma sur les spectateurs était tel, qu'il résistait même aux. incidents burlesques qui d'ordinaire font sombrer l'émotion tragique dans un accès d'irrésistible hilarité. A certaine représentation d'Iphigénie en Tawride, sa mimique dans le rôle d'Oreste tourmenté par les Euménides fut si convulsive que sa perruque se détacha ; Damas, qui jouait Pylade, la saisit prestement et la jeta dans les coulisses : « Personne n'a ri » , écrivait Geoffroy le lendemain, « c'est le plus grand éloge du talent de Talma; un volume entier de panégyriques de cet acteur ne lui ferait pas autant d'honneur que le sérieux du public à l'égard de sa perruque (1). »

Talma était un trop grand artiste pour ne point chercher à élargir le cadre de son talent, et à prendre possession d'autres rôles que ceux où il produisait un effet de terreur (2). Sans parler d'une incursion dans le domaine de la comédie pseudo-antique, incursion dont réchec tint surtout à la médiocrité de la pièce (3), il désira paraître et il triompha dans des personnages de tragique concentré, comme Néron de Britannicus, de tra-

moires, t. III, p. 447-448 (il est inexact que Talma, effrayé luimême de l'effet produit, ait renoncé à renouveler cette mimique).

(1) Journal des Débats, 11 frimaire an XII (feuilleton).

(2) On sait que son premier succès retentissant, dû à la vérité pour une bonne partie aux passions politiques et religieuses, avait été en 1789 le rôle de Cliarles IX hanté par les spectres des victimes de la Saint-Barthclemy, dans la tragédie de Marie-Joseph Chénier.

(3) Piaule ou la Comédie latine, comédie en trois actes et en vers de Népomucène Lemercier, fut jouée sans succès le 20 janvier 1808; Talma jouait le rôle de Plante, entouré de Michot, de Grandmesnil et de Mlle Mars.

gique tempéré, comme Sévère de Pohjeucte ou Abner à'Athalie, de tragique atténué et mêlé d'ironie, comme Nicomède. Il aborda également les jeunes premiers, Achille à'Iphiçiènie, Rodrigue du Cid, mais là, ainsi que dans le jeune Marigny des Templiers, ses rares qualités de composition ne purent pleinement compenser ce qui lui manquait du côté de l'exaltation chevaleresque.

Autant par curiosité d'esprit que par penchant naturel, Talma devait éprouver la tentation de s'essayer au drame shakespearien, tout défiguré et mutilé qu'il fût alors par les adaptations de Ducis. Le 3 avril 1803, dans une représentation donnée au théâtre de la Porte Saint-Martin au bénéfice du fameux Labussière, on remit à la scène Hamlet, qui n'avait pas été donné depuis quinze ans, et Talma prit possession du rôle (i). Quoique l'apparition du spectre paternel eût été proscrite comme trop contraire aux règles classiques, et reléguée dans le récit d'un songe, sur le modèle de celui d'Athalie, le jeu de physionomie de Talma rendit ce récit aussi saisissant que si la voix d'outretombe avait retenti comme dans le texte anglais. De plus, Ducis venait d'accorder cette concession aux idées nouvelles, d'ajouter en tête du quatrième acte un monologue imité du fameux To he or not to be. Sans doute, le rimeur français avait écarté les fossoyeurs, les crânes et même le décor du cimetière : pour observer l'unité de lieu, on ne quittait point » le palais des rois de Danemark » ; sans doute encore, les incertitudes d'IIamlet sur l'immortalité de l'âme s'exprimaient en alexandrins lourdement chevillés (2j. Néan-

(1) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 815-816.

(2) On est confondu d'étonnecuent, ou plutôt d'admiration pour

moins, le talent de Talnia transfigura ces pauvretés. Il se trouvait que dans la vie courante, mais principalement sur la scène, Tidée de la fragilité de l'existence humaine le hantait jusqu'à l'obsession : ses plus brillants succès étaient constamment assombris par la pensée que les spectateurs qui l'acclamaient étaient voués comme lui à une mort prochaine, inévitable (1). Tout heureux de pouvoir hautement exprimer ce qui causait sa perpétuelle et secrète angoisse, l'acteur, mieux identifié que jamais avec son rôle, fit passer le frisson de l'au-delà dans un auditoire où dominaient certainement les épicuriens : » Talma ne faisait pas un geste », écrivait un peu plus tard Mme de Staël; « quelquefois seulement il remuait la tète pour questionner la terre et le ciel sur ce que c'est que la mort. Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L'on voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le sort des mortels (2). » Dès lors, non seulement Talma se plut à jouer Hamlet, mais il fit mettre au répertoire d'autres adaptations de Shakespeare. En vain les purs classiques, les dévots de Voltaire, avec qui Geoffroy se trouvait ici d'accord, reprochaient-ils au tragédien de se laisser séduire par t la manière noire des Anglais (3) » . Après Macbeth, il

le prestige du jeu de Talma, quand on voit Mme de Staël qualifier de « beaux vers fiançais » celte tirade :

La mort... c est le sommeil... c est un réveil peut-être. Peut-être... Ah I c'est ce mot qui glace épouvanté L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté. Devant ce vaste abimc il se jette en arrière, Ressaisit l'existence, et s'attache à la terre.

(\) Cette préoccupation habituelle est atteste par tous les familiers de Talma.

(2) De V Allemagne, II" partie, chap. xxvii.

(3) Journal des Débats, 29 ventôse an XIII (feuilleton).

donnait Othello, dont les scènes de jalousie et de violence rentraient dans son genre primitif Un soir, chez Re'musat, la grande scène ^'Othello, jouée par Talma et par sa femme en habits de ville, sans le prestige du décor et des costumes, jeta tous les assistants dans un émoi indicible : le moins secoué n'était pas le brave général Oïdener, qu'on eût pu croire réfractaire aux sensations littéraires et blasé sur l'image de la mort violente (1).

Solidement instruit, ami des lectures historiques et des causeries artistiques, Talma en dehors du théâtre recherchait la vie confortable sans doute, mais unie et quasi bourgeoise. Sans être un époux modèle, il avait la vocation du mariage, puisqu'un essai malheureux ne le découragea point. Divorcé en 1801 d'avec Julie Carreau (celle qui avait loué en 1795 à la citoyenne Beauharnais et vendu plus tard au général Bonaparte le petit hôtel historique de la rue Chantereinej (2), il se remaria le 16 juin 1802 avec sa camarade Mlle Vanhove, fille d'un vieux tragédien, divorcée elle-même depuis 1794 d'avec le musicien Petit. Son plus grand bonheur était d'embellir sa maison de campagne de Brunoy, où il courait au premier moment de liberté, où mourut son beau-père Vanhove.

Cette existence d'apparence régulière ne mit pas Talma à l'abri des dettes, que les libéralités impériales ne suffirent point à éteindre et qui furent le tourment de sa vie. Une sérieuse maladie qui l'arrêta en 1805, en plein succès des Templiers, n'eut pas d'autre cause, comme le ménage l'avouait à Mme de Rémusat(3j.

(1) Bacsset, Mémoires, t. II, p. 72-73. {i) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 84.

(3) Mme de Rémusat à son mari, 29 vendôraiaire an XIV (21 octobre 180oj : Lettres, t I, p. 333-336.

Cétait pour combler le goufïre au moins autant que pour chercher des satisfactions d'amour-propre que ïalma multipliait les tournées en province, se passant au besoin de l'autorisation réglementaire: un jour que le commissaire Mahérault lui reprochait une représentation donnée ainsi à Rouen sans permission, il répondait naïvement : « Plaidez ma cause auprès des ministres. Vous me dites qu'ils s'étonnent de mon départ; j'aurais craint de les étonner bien davantage en leur proposant de payer mes dettes (Ij. »

La question des tournées fut sinon la vraie cause, du moins l'occasion déterminante d'un esclandre dont on jasa beaucoup à la fin de 1812, et qui fit au demeurant peu d'honneur à Talma. Geofi"roy, le très célèbre et très discuté critique dramatique du Journal de l'Empire (Débats), tout en rendant hommage de temps à autre aux inspirations de l'acteur (2), déclarait l'ensemble de son jeu trivial, forcé, désordonné, et pour tout dire constamment inférieur à celui de son prédécesseur Lekain. Ces réserves, énoncées sans ménagement aucun^ sur le ton bourru du pédagogue qui semonce un collégien, semblaient de plus en plus intolérables à Talma, à mesure que son ascendant sur le public s'affirmait plus éclatant. Le 21 novembre 1812, un feuilleton où l'abus des tournées lui était amèrement reproché mit le comble à son mécontentement. Vingt jours plus tard, le 9 décembre, Talma, qui ne jouait point, fit irruption dans

(1) E. Legocvé, Un conseiller dramatique, p. 12.

(2) Le 9 janvier 1812, il avait encore écrit après une représentation d'OEdipe : « Talma peint bien cette espèce de malheureux, poursuivi par les dieux, cette victime d'une aveugle fatalité; son jeu muet est très expressif, et ses tons sont vraiment tragiques, » (Journal de l'Empire.)

la loge dont le théâtre accordait la jouissance à Geoffroy, et, la menace à la bouche, le somma de déguerpir; on prétendit même qu'il s'était livré k des voies de fait sur la personne du vieillard (1). Un peu interloqué tout d'abord, Geoffroy fit preuve de sang-froid, de dignité, et garda les honneurs du champ de bataille, c'est-à-dire de la loge; il consacra son feuilleton du 15 à un récit dédaigneux de l'incident, en soulignant malicieusement ce que, là comme en scène, la mimique de Talma avait eu d'exagéré et d'inélégant. L'altercation passionna le public parisien, qu'on eût pu croire absorbé par l'attente des nouvelles de Russie; malgré les haines féroces que Geoffroy s'était attirées par la sévérité de ses appréciations sur les littérateurs et les comédiens, par ses campagnes contre la philosophie du dix-huitième siècle, une notable partie de l'opinion se prononça contre son agresseur. Quand, le 12 décembre, celui-ci reparut en scène dans Bhadamiste de Crébillon, des sifflets se mêlèrent aux applaudissements (2).

Le nom de Talma appelle celui de Lafon (3), son double pendant la période napoléonienne et presque son émule, au jugement de certains contemporains (4;. Lafon, originaire du bourg de Lalinde, proche de Bergerac, avait reçu une éducation soignée : après avoir pensé pour lui à l'Église, sa famille le destina à la médecine. Étudiant à Bordeaux, pais à MontpelUer,

(1) Bulletin de police du iO décembre 1812 : AF. IV, 1524.

(2) Bulletin de police du 13 décembre 1812 : Ibidem.

(3) On écrit souvent Lafont ou La fond; je me suis conformé à la signature autographe de l'artiste, telle qu'elle fleure sur plusieurs pièces de son dossier personnel fArcli. Com.-Fr.).

(4) Sur Lafon, on peut consulter une toute récente monograpliie de M. Joseph Durieux (Célébrités périrjourdines; le tragédien Lafon).

quelques succès remportés dans des comédies de société lui révélèrent sa vraie vocation. Après Tavoir entendu, le poète Raynouard l'engagea vivement à aller tenter la fortune à Paris (4). On racontait plus tard qu'il s'était mis en route avec 25 louis dans sa poche, se jurant à soi-même « que si, les 25 louis mangés, il n'était pas reçu, il se brûlerait la cervelle (2) » : l'anecdote est sans doute controuvée, car tout ce que l'on sait du caractère de Lafon concorde mal avec ces allures de matamore. Quoi qu'il en soit, Dugazon, qu'il prit pour professeur, discerna en lui des aptiludes plutôt tragiques, et le fit débuter le 8 mai 1800 dans Achille d'ipliigénie, qui demeura son meilleur rôle, le seul où il fût égal et peutêtre supérieur à Talma. Son succès fut très vif, succès de chaleur, de distinction et de prestance physique : on l'appela couramment dès lors « le beau Lafon » .

L'heureux débutant faisait preuve d'une défiance de soi triplement méritoire chez un jeune homme, chez un comédien, chez un compatriote de Cyrano ; en demandant le temps d'étudier à fond les nouveaux rôles qu'on voudrait lui confier, il écrivait au comité : « Je crains mon insuffisance, et cette appréhension est bien naturelle à un commençant (3). » Il fut tout d'abord étranger à la cabale qui le posa en rival de Talma. Certains admirateurs de ce dernier, à commencer par le Premier Consul. se félicitèrent d'une concurrence qui devait stimuler son talent, et lui dirent amicalement : « Vous dormiez, il va vous réveiller (4). » D'autres, plus mal disposés, ou sin-

(1) De m ANNE, la Troupe de Talma, p. 233.

(2) Stendhal, Journal, p. 28 (écrit à la date du 25 floréal an XI- 15 mai 1803).

(3) 4 iiies.sidor an VIII (23 juin 1800) : Dossier: Arch. Coni.-Fr.

(4) Talma lui-même aurait redit à Mlle George le propos de Bonaparte (iMlle GEonGE, Mémoires, p. 17).

cèrement engoués du talent de Lafon, déclaraient sérieusement que celui-ci observait plus fidèlement les traditions classiques (4), jouait mieux le répertoire de Racine et de Voltaire (2). Geollroy allait jusqu'à déclarer que, dans Tancrède, Lafon avait fait revivre Lekain (3), ce qui, on le sait, était l'éloge suprême sous la plume du vieux critique. Les femmes, conquises par l'extérieur avantageux de Lafon, par l'émotion qui vibrait dans ses déclarations amoureuses, prenaient en majorité parti pour lui (4).

La cabale, on l'a vu, se manifesta avec une telle vivacité que Talma en fut momentanément démoralisé, et qu'il fallut le triomphe de Manllus, au début de dSOô, pour lui rendre pleinement courage. Dans les années suivantes, c'est l'inverse qui se produisit : acclamé dans tous les rôles où il lui prenait fantaisie de se montrer, Talma émit la prétention d'exercer rigoureusement ses droits de « chef d'emploi » et de jouer quand il lui plairait dans toutes les tragédies mises à l'affiche, sauf à faire à Lafon l'abandon de quelques rôles déterminés, choisis parmi les meilleurs. Mais cette générosité même dissimulait un piège, car Talma annonçait par exemple l'intention de céder à Lafon Manlius, où lui-mt'me était incomparable, et où il était sûr que le public le réclamerait; c'était donc une avanie qu'il ménageait à son ancien rival. A son tour Lafon parla de démissionner, si on ne le laissait pas jouer de temps à autre tous les

(1) Journal de l'Empire, 3 décembre 1811 (feuilieton de Geoffroy). {2) Cf. une appréciation de Mlle de Meulan, reproduite dans le recueil Temps passé, t. 1, p. Ti).

(3) Journal des Débats, 12 ventôse an XII.

(4) Mlle George, Mémoires, p. 16. Pourtant, l'anglomane et dénigrante Mme de Cazenove d'Ariens écrivait en 1803, au sortir d'une représentation de Sémiramis : « Lafon Leugle comme un taureau et ses bras sont à une lieue de son corps. » {Journal, p. 58.)

premiers rôles tragiques, notamment Achille, Rodrigue, Orosmane, ïancrède, qui avaient établi et consacré son succès. Il paraît avoir eu satisfaction en fait (1).

Suivant un très ancien usage, à l'observation duquel Lekain et Mlle Clairon s'étaient seuls soustraits sous l'ancien régime, Lafon s'essaya dans la comédie. Le 20 septembre 1806, il parut successivement dans Glitandre des Femmes savantes et dans Détieulette de la Gageure imprévue^ de Sedaine (2) : il y trahit quelque embarras (3), comme il arrive aux meilleurs acteurs quand ils changent de genre, mais en somme l'épreuve tourna à son avantage, et pendant plusieurs représentations un public nombreux témoigna sa satisfaction. Lafon se produisit ensuite dans le Misanthrope, où son succès fut plus discuté, parce qu'il donna au rôle d'Alceste une allure quasi tragique : on n'était point habitué alors à considérer certains caractères de Molière comme des personnages de drame, et beaucoup d'auditeurs, dérangés dans leurs habitudes d'esprit, en surent mauvais gré à l'artiste (4). Lafon, d'ailleurs, ne persévéra point dans cette expérience.

(1) Nous ne connaissons cet incident que par des allusions assez mystérieuses de GeotTroy dans le l'euilleton du Journal de l'Empire du 2o avril 1812.

(2)LAUtiiER, Documents hisloriques sur la Comédie-Française, p. 78.

(3) Citons l'appréciation de GoolTroy, moins encore pour le fond que comme spécimen du ton pëdantesquement mythologique et galantin auquel le crititique ci-oyait devoir rester fidèle : « Un commerce suivi avec Thalie donnera à ce nouvel amant plus de familiarité, plus d'aisance : on peut être timide et embarrassé dans une première entrevue, mais par degrés on devient plus entreprenant; et peut-être Laton, qui le premier jour a été trop respectueux avec la déesse, jjoussera-t-il bientôt la hardiesse jusqu'à lui ravir ses plus précieuses faveurs. » (Journal de l'Empire, 22 septembre 1806.)

(4) Mme de Rémusal à son mari, 27 octobre 1806 : Lettres, t. Il, p. 46-47.

Dans les premiers temps qui suivirent la réunion, les grands rôles tragiques étaient encore tenus par Larive, un élève de Mlle Clairon, qui avait débuté avec éclat vers la fin du règne de Louis XV, mais qui, prématurément vieilli, ne recueillait plus du public du Consulat que des quolibets (i). Les agents de Dubois prétendaient qu'il y avait une cabale montée par les journaux pour désorganiser la troupe reformée, en rendant Larive antipathique aux spectateurs (2) : mais c'était très spontanément que ceux-ci sifflaient Larive dans Rodrigue ou dans Oreste. Le malheureux parut pour la dernière fois en scène au printemps de dSOl (3), et vécut encore plus d'un quart de siècle dans la retraite.

Monvel, doyen des sociétaires, membre de l'Institut avant comme après la réorganisation de ce corps en l'an XI, avait vieilli lui aussi : mais c'était un excellent acteur, qui remédiait à ses défauts physiques par les ressources d'un art consommé; d'ailleurs les rôles de rois et de pères nobles, qui étaient son lot, le contraignaient moins à se rajeunir. Quoique sa taille fût voûtée et que la perte de ses dents gênât considérablement son débit (4), il tenait encore le rôle d'Auguste, dans Cinna, avec une puissance de mimique et d'intonation qui soulevait les acclamations (5j. Un juge très exigeant et très

(1) Mlle George, Mémoires, p. 12-13.

(2) Rapport du préfet de police, 3 vendémiaire an IX (23 septembre 1800) : AF. IV, 1329.

(3) Exactement le 13 mai 1801, dans Oreste d'Andromaque (Registres; Arch. Com.-Fr.).

(4) Indépendamment de la peine qu'il éprouvait à articuler, ses lèvres se couvraient constamment d'écume, qu'il essuyait à la dérobée pendant les répliques de ses camarades (Charles M.auniCE, Histoire anecdolique du lliéàlre, t. I, p. lol-lo2).

(5) Décade, an XII, t. I, p. 183.

personnel dans ses appréciations, le Premier Consul, savait gré à Monvel de lui avoir révélé la vraie signification du dénouement de la tragédie, en débitant le fameux passage,

Soyons amis, Cinna : c'est moi qui t'en convie,

« d'un ton si habile et si rusé que je compris que cette action n'était que la feinte d'un tyran (1; ». Conforme peut-être à la vérité historique et au caractère réel de l'empereur Auguste, une telle interprétation s'écartait assurément de la pensée de Corneille, mais elle faisait honneur à l'ingéniosité de l'acteur; c''est le privilège des chefs-d'œuvre de l'art dramatique, de fournir indéfiniment de nouvelles créations aux grands comédiens.

Si vaillamment, si habilement qu'il luttât contre l'âge et contre les infirmités, si encouragé qu'il fût par la faveur persistante du public, Monvel eut la sagesse de ne pas s'éterniser sur la scène. Il fit sa dernière création en 1804, dans un rôle du Pierre le Grand de Carrion de Nisas : « Quoique difficile à entendre et peu agréable à voir », écrivait un critique qui ne l'aimait guère, « il ne sera pas remplacé (2). » Monvel prit définitivement lôG sa retraite le 1" mars ISQ^, pour mourir .(Jiœfq ans plus tard : « Il s'est retiré », consignait-on sur les registres, » avec la réputation d'un des plus grands acteurs qui aient honoré la scène française (3). » Il laissait au théâtre une fille naturelle, dont la réputation commençait à s'affirmer et dont la carrière d'ingénue devait être

(1) Mme DE RÉMcsAT, Mémoires, t. I, p. 279.

(2) Journal des Débats, 2o messidor an XII (feuilleton de Geoffroy).

(3) Arch. Com.-Fr.

aussi glorieuse qu'étonnamment prolongée, puisque c'était Mlle Mars.

La retraite de Monvel fit passer au premier plan, dans les rôles de pères nobles tragiques ou comiques, Baptiste aîné (l'un de ses frères, Baptiste cadet, appartenait également au Théâtre-Français, mais se cantonnait dans les niais de comédie, où il n'avait pas de rival; un autre, colonel et baron de l'Empire sous le nom d'Anselme, mourut en 1810 des suit»^s de blessures reçues en Espagne) (1), — A côté de lui, Saint-Prix se faisait applaudir; cet auteur, qui n'avait pas été compris dans la réunion de 1799, fut réintégré dans la troupe un peu plus tard, sur l'ordre exprès du Premier Consul, qui se rappelait avoir admiré en 1792, jeune officier, sa création du rôle de Gain dans la Mort d'Abel de Legouvé (2j. Avec l'âge, il avait perdu sans doute de sa fougue, mais son extérieur et son débit imposants firent merveille dans le grand maître des Templiers, et dans plusieurs rôles de Racine, tels qu'Agamemnon, Joad, Mithridate ou Burrhus (3). — Un peu au-dessous, Damas, chef des seconds rôles dans les deux genres, jouait dans un nombre considérable de pièces et rendait de réels services, dont le public lui savait insuffisamment gré (4). Son défaut prédominant était la vulgarité, et quand il ten-

(1) Bulletin de police des 19-20 août 1810 : AF. IV, 10o9.

(2) De Man.ne, la Troupe de Tahna, p. 53-54. Il paraît que Saint-Pris produisait un effet saisissant quand, la bêche à la main, il entamait le monologue alors fameux :

Travailler et haïr, voilà donc mon partage !

(Z) Journal de l'Empire, 8 mai 1813 (feuilleton de Geoffroy). (4) Journal des Débats, 12 nivôse an XII (feuilleton).

tait de réagir, il tombait trop souvent dans le manie'ré; un jour qu'il s'était risqué dans le rôle d'Alceste, en l'absence de Fleury, et qu'il débitait avec emphase ces vers de la scène du sonnet :

Ce n'est que jeux de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature,

un vieil habitué lui cria impatienté : « Non, monsieur, ce n'est pas ainsi (1)1»

Trop souvent méconnu, parfois discuté, Damas du moins n'était point pour le public un objet de dérision, comme tel ou tel auteur tragique dont l'entrée en scène avait pour résultat infaillible, suivant l'expression de Geoffroy, « d'égayer le pathétique (2) » . C'était le sort peu enviable du vieux Vanhove, qui d'ailleurs ne tarda point à prendre sa retraite, de Mme Suin et surtout de Naudet (3). Ce dernier dénaturait les rôles de pères nobles, donnant un accent de trivialité bourgeoise au désespoir de don Diègue ou de Lusignan : quand il était en scène, le parterre exprimait son mécontentement en éclatant de rire aux passages les plus dramatiques.

En somme, à une époque où le public aimait et réclamait la tragédie, la troupe du Théâtre Français était assez pauvre en acteurs tragiques : le génie de Talma et le talent de Lafon ne suffisaient pas à pallier cette indigence. On essaya d'y remédier en faisant appel à des débutants, dont quelques-uns étaient réservés à un bel avenir, dont aucun ne s'imposa d'emblée.

Michelot débuta à la fois dans les deux genres le

(1) De Manne, la Troupe de Tabna, p. 172,

(2) Journal des Débals, 25 messidor an XII (feuilleton).

(3) L'Opinion du parterre, t. I, p. 66-67.

29 mars 1805, dans Britannicus et dans les Fausses infidélités, en faisant annoncer dans les journaux qu'il n'avait que dix-huit ans. L'accueil du public et de la critique fut plutôt sévère (1), et c'est au bout de six ans seulement, le 18 juillet 1811, que le jeune homme fut reçu sociétaire par arrêté de Rémusat (2).

Le 10 juin 1807, en vertu des prérogatives traditionnelles de la Comédie-Française, un ordre de début fut expédié d'office à deux acteurs applaudis du théâtre de Lyon, le tragédien Joanny et le premier comique Thénard (3). Joanny, qui avait eu également des succès à Marseille, fut contesté rue de Richelieu, et eut le bon esprit de retourner achever son apprentissage dans les départements. Il ne reparut à Paris qu'en 1819, àlOdéon, et quoique les railleurs l'appelassent le Talma de la 'province, son jeu emphatique et saccadé fut applaudi dans les drames de Casimir Uelavigne. Il devait passer au Théâtre-Français en 1825, et y créer le rôle de don Ruy Gomez dans Hernani.

Quant au futur créateur du rôle d'IIernani;, Firmin, il débuta un peu plus tard, le 3 juillet 1811, dans Séide de Mahomet et Dormilli des Finisses infidélités, mais le public parisien le connaissait de longue date. Encore enfant, il avait paru au théâtre des Jeunes-Elèves, et en 1806, Picard l'avait engagé au Théâtre de l'Impératrice, où il s'était fait rapidement apprécier. Il devait être sociétaire en 1817.

Le 18 août 1813, il y eut encore un début tragique dont on augura favorablement, celui du jeune acteur

(1) Cf. le feuillr'ton de Geoffroy dans le Journal des Débals du 10 ;,'crininai an XIU.

(2) De Manne, la Troupe de Tnhna, p. 288-289.

(S) Laugier Documents hisloriques sur la Conudic-Française, p. 79.

Desmousseaux dans le rùle, réputé difficile, de Tancrède. A l'inverse des artistes qui viennent d'être nommés, la suite pour lui répondit imparfaitement à ce premier succès : c'est après une carrière honorable, mais moyenne, qu'il prit sa retraite en 1840.

La troupe reformée en 1799 ne comptait qu'une grande actrice tragique, Mlle Raucourt. Elle avait alors dépassé la quarantaine, et sa beauté, qui avait fait sensation lors de ses débuts (1), commençait à s'altérer : mais elle ne cessait au contraire de gagner en majesté, en science de son métier, en autorité. Douze ans plus lard, Geoffroy devait encore saluer en elle la dernière héritière de Lekain et de Mlle Clairon, la seule sociétaire fidèle au culte de la « noblesse tragique », tandis que tous ses camarades donnaient dans « un naturel plus ou moins famiher (2) ». Si dans les rôles de sentiment, comme Phèdre, elle ne se montrait pas assez touchante, elle était incomparable dans les mères et les reines. Même après les débuts éclatants qui signalèrent la seconde période du Consulat et renforcèrent sérieusement le bataillon des tragédiennes, un admirateur enthousiaste de Mlle George écrivait en 4805 : « Mlle Raucourt est encore la seule au Théâtre-Français qui soit capable de rendre les grands caractères tragiques, tels que Cléopâtre, Médée, Agrippine, Jocaste, etc., etc. : c'est la grande reine par excellence, parce qu'elle joint à une

(1) Cf. comte Gabriel Mareschal de Bièvre, le Marquis île Biécre, ]). 113 et s.

(2) Journal de l'Empire, 10 septembre 1811 (feuilleton).

LES TRAGEDIENNES 7i

intelligence parfaite, à une profonde connaissance de l'art, cette majesté' et cette fierté d'altitude, cette superbe représentation, et si l'on peut ainsi parler, cette étoffe tragique, nécessaire à de pareils rôles (1). «

Néanmoins, la réputation de Mlle Raucourt subit une éclipse dans les premiers temps de l'Empire. Un peu déconcertées par les acclamations qui saluaient sa rentrée dans Rodogime (2), ses jeunes rivales se remettaient bientôt à cabaler contre elle. Son talent suscitait naturellement des jalousies; on déclarait son jeu vieilli, démodé. Surtout, son caractère lui valait de la part des gens de lettres comme des comédiens de très vives antipathies : ses mœurs, jadis légères, passaient pour être devenues infâmes (3). On s'ingéniait à faire plus rarement figurer son nom dans les distributions, à ménager des succès dans ses anciens rôles aux nouvelles venues; au foyer, où jadis elle trônait, elle ne trouvait plus qu'un accueil glacial.

Découragée et presque dégoûtée, elle accepta du gouvernement en 1807 une mission qui Téloignerait momentanément de Paris : il s'agissait de former et de diriger deux troupes qui devaient hâter l'assimilation intellectuelle des Italiens, en les initiant aux chefsd'œuvre de notre théâtre classique. Un décret intervint le 10 juillet 1806, décret que l'empereur avait peut-être dicté (4). Une troupe devait parcourir les grandes villes

(1) Journal de» Débats, 29 venlùse an XIII feuilleton); cf. l'opinion de Mlle deMeulan : M. et Mme Gcizot, le Temps passt", 1. 1, p. 63.

(2) Journal des Débats, 27 frimaire an XII (feuilletoa).

(3) Cf. les imputations fort précises d'Arnault (Souvenirs d'un sexagénaire, t. I, p. 318-320), et un seul mot, mais un mot terrible, éciiappé à Mlle George, qui fut l'élève de Mlle Raucourt {Mémoires, p. 25).

(4) On la reproduit en entier dans la Correspondance, sous la numéro 10475.

des départements italiens de l'Empire (Turin, Alexandrie, Gênes, Parme) (1), et l'autre celles du royaume d'Italie proprement dit (Milan, Venise, Brescia, Bologne). Un article du décret édictait une recommandation un peu naïve : « La demoiselle Raucourt n'admettra, dans la composition de ces troupes, que des acteurs français d'un talent reconnu et parfaitement en état de rendre les beautés de la tragédie et de la comédie françaises. » Pour chaque troupe, l'empereur allouait à la directrice 30000 francs pour dépenses initiales et 50 000 de subvention annuelle, à acquitter par moitié par les deux Trésors de l'Empire français et du royaume d'Italie.

Mlle Raucourt partit pleine de confiance, emmenant entre autres recrues le jeune Monrose, qui devait sous la Restauration et sous Louis-Philippe être un des meilleurs comiques de la rue de Richelieu (2). Il fallut moins d'un an pour la désabuser et pour la charger d'un gros passif. Elle écrivit, elle signa plutôt une lettre suppliante, où se déclarant « de Votre Majesté la plus humble, la plus fidèle et la plus soumise sujette », elle confiait au souverain ses déboires (3). « Je connaissais ritahe » , lui faisait dire le pédant qu'elle avait pris pour rédacteur, « mais ne me croyant pas destinée à y former des reposoirs pour Melpomène et pourThalie, je n'avais pas approfondi quelques détails tenant à la localité et dont la découverte a été assez fâcheuse. .. » Suivaient, en termes moins mythologiques et d'autant plus piquants, des doléances sur la cherté exorbitante des loyers des salles italiennes, sur le manque d'empressement des indigènes, sur la ladrerie des fonctionnaires français,

(1) A cette date, Florence et Rome n'avaient pas encore été réunies à l'Empire.

(2) De Man.ne, la Troupe de Talma. p. 366.

(3) S. d. (1807) : AF. IV, plaq. 1390.

dont on avait escompté l'assiduité comme un sérieux élément de recettes : « Cet article est nul : à l'exception du général Menou (1), tous se font donner des loges gratis; quelques-uns se refusent même à payer le billet d'entrée (2), qui est de 15 ou 18 sous suivant les villes où l'on représente... » — Napoléon fit préparer un décret pour accorder à Mlle Raucourt un secours extraordinaire; il y introduisit des corrections autographes et le revêtit de sa signature (3) ; mais il se ravisa sans doute, car ce décret, qui ne porte pas de date, paraît bien n'avoir jamais été expédié.

Par dépit ou par dignité, la tragédienne tarda quelque peu à reparaître sur la scène du Théâtre-Français. Ce délai servit utilement ses intérêts. Depuis surtout la fugue de Mlle George en Russie, aucune autre actrice n'était capable de tenir supérieurement les grands rôles de reines. Les petites jalousies étaient tombées, les vilaines histoires plus ou moins oubliées. Bref, Mlle Raucourt fut non pas accueillie comme l'enfant prodigue, mais acclamée comme une souveraine qui aurait repris possession de s'on empire : « Elle a joué Sémiramis », écrivait Geoffroy, « avec cette fierté, cette tenue magnifique, cette énergie, et toutes les autres qualités qui deviennent si rares, et dont on ne retrouve pas même l'ombre dans les débutantes qui s'offrent pour cet emploi (4i. » Il y avait là de quoi rendre courage à l'actrice, qui dans les dernières années de l'Empire passa en revue tous ses rôles avec un succès désormais incontesté : « Elle est aujourd'hui meilleure qu'elle n'a

(1) Menou était alors gouverneur général du Piémont.

(2) Il y avait gonéralenient un droit d'entrée uniforme, qui était distinct du prix des di\ erses places.

(3) AF. IV, plaq. 1390.

(i) Journal de l'Empire, 5 novembre 1811 (feuilleton).

jamais été... Chaque rùle qu'elle joue est une leçon qu'elle donne (1)... On l'a vue dans Médée, Cléopâtre, Athalie, Jocaste, Léontlne, Agrippine, étaler ce que nos héroïnes tragiques ont de plus fier, de plus véhément et de plus profond (2). »

A côté ou plutôt bien au-dessous de Mlle Raucourt, la tragédie était jouée lors de la réunion par Mme Suin, que le parterre avait prise en grippe et qui dut bientôt demander sa retraite; par Mlle Fleury (nullement parente du comédien du même nom), qui allait elle aussi lasser le public en s'acharnant à réclamer tous les premiers rôles pour barrer la route aux débutantes (3); enfin par la fille du vieux Yanhove, qu'un divorce avait séparée du musicien Petit et qui n'allait pas tarder à porter un nom glorieux : « JNIlle Vanhove », est-il consigné sur le registre à la date du 8 messidor an X (21 juin 1802), t ayant épousé hier le c. ïalma, a pris à compter d'aujourd'hui sur les affiches et journaux le nom de Mme Talma, à la place de celui de Vanhove ou Petit (4) qu'elle portait auparavant (o). >

Mme Talma, qui jouait à la fois les princesses de tragédie et les grandes coquettes de comédie, où elle doublait Mlle Contât, Mme Talma était comme Mlle Fleury une actrice qui se prodiguait trop. Dans la tragédie, son accent, volontiers plaintif, parut monotone et larmoyant quand on put faire la comparaison avec la sensibilité si vibrante de Mlle Duchesnois. A la fin des

(1) Journal de l'Empire, 31 octobre 1812.

(2) Ibidem, 13 mai 1813. Mlle Raucourt allait mourir le 15 janvier 1813.

(3) Mme de Rémusat à son mari, 10 janvier 1806 : Lettres, t. Il, p. 8.

(4) Oo disait couramment « Mme Petit-Vanhovo ».

(5) Arch. Com.-Fr.

LES TRAGEDIENNES 75

représentations d'Erfurt, Napole'on excède' déclara tout net à son mari qu'il n'en voulait plus dans des rôles tragiques (Ij. Malgré quelques essais plutôt heureux dans les mères de comédie, elle se dépita, et prit sa retraite en 1811. Devenue veuve de Talma, elle devait convoler en troisièmes noces avec le comte de Ghalot, et mourir presque nonagénaire en 1860.

Plusieurs dél)uts, presque tous heureux et quelquesuns éclatants, vinrent dès le Consulat grossir les rangs des tragédiennes. Ce fut d'abord Mlle Volnais (2;, qui parut le 7 mai 1801 dans Junie de Briiannuus, à quinze ans, et souleva un enthousiasme tumultueux : non seulement le public la rappela, mais on lui jeta des couronnes (3). Quoique elle aussi abusât des sanglots (4), son succès se maintint^ assombri seulement par la rivalité dune autre novice, qui s'était ménagé de puissantes protections. Même après la période des débuts, même après l'apparition sur la scène de deux nouvelles tragédiennes qui les réléguaient au second plan, la concurrence se maintint très âpre entre Mlles Volnais et Bourgoin. En 1805, Mlle A'olnais osait porter ses doléances jusqu'aux pieds de la compatissante Joséphine, multipliant les visites à Saint-Cloud et se plaignant à l'impératrice, que ces potins de coulisses n'ennuj-aient qu'à moitié, des procédés désobligeants, insolents même, de sa rivale (5). Elle prit sa revanche cinq ans plus

(1) De M.\nxe, la Troupe de Talmn, p. 81.

(2) Elle s'appelait en réulilé Croizet, et avait reçu son nom do théâtre à un st)uper cliez son maître Daziocourt, à qui elle avait demandé un verre de vin de Volnaj.

(3) Décade, an IX. t. 111, p. 5.^6.

(4) Mlle Geouge, Mémoires, p. 17.

(5) Mme de Rémusat à son maii, 4'= complémentaire an XIII (21 septembre 180.^) : Lettres, t. I, p. 264-265.

tard, quand Mlle Bourgoin revint d'une longue absence en Russie; Mlle Volnais prétendit que sa camarade avait de ce fait perdu son rang d'ancienneté, et qu'elle-même avait désormais le droit de revendiquer tous les rôles qui leur étaient communs (1); Rémusat dut intervenir, et décider qu'elles alterneraient (2).

Quelques semaines après Mlle Volnais, une débutante à peine plus âgée, Mlle Gros, se montra dans le rôle d'Aménaïde de Tancrède. A elle aussi Tépreuve fut favorable (3) : mais quoiqu'elle passât pour avoir conquis les bonnes grâces de Joseph Bonaparte, le frère aîné du Consul, sa carrière ultérieure fut plutôt terne.

A l'automne de d799, avant le coup d'État de Brumaire, une jeune fille de dix-huit ans, élève d'un architecte de la Monnaie (car tout le monde alors se mêlait d'enseigner Fart dramatique) et du poète Palissot (4), avait fait une apparition peu goûtée sur la scène du Théâtre-Français. Mlle Bourgoin eut le bon esprit d'interrompre ses débuts, et de se remettre pendant plus de deux ans au travail, sous la direction de l'ancienne émule de la Clairon, Mlle Dumesnil, alors plus qu'octogénaire; elle eut surtout l'art ou la chance de s'attacher le savant Chaptal, qui, devenu ministre de l'intérieur, mit sans vergogne Tinfluence gouvernementale à son service et laissa même publier dans les journaux une lettre où il faisait l'éloge de la jeune actrice (5). Celle-ci débuta à nouveau le 28 novembre 4801, dans la Mélanie de Laharpe et dans Agnès de V École des femmes (6;.

(1) Bulletin de police des 16-17 septembre 1810 : AF. IV,

(2) De Manne, la Troupe de Tahna, p. 2G6, noie.

(3) Décade, an IX, t. IV, p. 307-310.

(4) MÉNEVAL, Mémoires, t. I, p. 78.

(5) Fn'dL'ric Masson, Napoléon el les femmes, p. 100.

(6) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. II, p. 629-630.

LES TRAGEDIENNES 77

Cette fois, son succès de beauté fut très franc, mais son jeu fut encore discuté. On pensait tout au moins qu'elle ne serait reçue définitivement qu'après ses deux concurrentes, Mlles Volnais et Gros. Le ministre interposa son autorité pour la faire nommer, et nommer la première. Si asservie que fût dès lors la presse, Geoffroy se permit une allusion épigrammatique à ce tour de faveur : « Entre les trois débutantes, le jugement de Paris a décidé; c'est à la beauté qu'on a donné la pomme (1). »

Quoique cette beauté mutine, quoique le ton mordant de sa voix semblassent plutôt la vouer à la comédie, Mlle Bourgoin s'obstina à jouer surtout le répertoire tragique, qui était en possession de la vogue. Le parterre l'aimait, la fêtait (2), la houspillait quelquefois presque grossièrement, se permettant d'inciviles allusions à sa vie très libre. Un jour notamment qu'elle jouait Junie de Britannicus, dans la grande scène avec Néron au troisième acte, le vers

Seigneur, j'irai remplir le nombre des vestales,

fut salué par des éclats de rire si outrageants que l'actrice sufToquée s'enfuit dans les coulisses et revint quelques instants après les yeux pleins de larmes : on l'applaudit alors en manière d'excuse (3).

Une autre taquinerie, d'aussi mauvais goût au moins, eut pour auteur le nouvel empereur des Français. Un soir de l'été de 1804, tandis que Chaptal mandé travail-

(1) Journal des Débats, 17 nivôse an X (feuilleton).

(2) En décembre 1802, en pleine vogue des débuts de Mlles Duchesiiois et George, Mlle Bourgoin fit une rentrée très applaudie dans Monime de MUhridate (Aulard, Paris som le Consulat, t. III,

(3) De Manne, la Troupe de Tahna, p. 252,

lait avec le souverain, on annonça que Mlle Bourgoin s'était rendue à l'appel de Sa Majesté. Le ministre, outré de jalousie et d'indignation, rangea incontinent ses papiers et s'en fut chez lui écrire sa lettre de démission (1); cependant l'empereur, content de l'avoir troublé dans sa quiétude d'amoureux, renvoya l'actrice sans la recevoir. Elle prit fort mal la plaisanterie, affectant dès lors de dénigrer le souverain et le régime (2). Sa liaison avec Chaptal semble avoir survécu à l'explication qui dut s'ensuivre, car, l'automne d'après encore, l'ancien ministre la recevait dans sa loge au théâtre, où elle « folâtrait... aux yeux de tout le public (3) ».

A l'entrée de l'année 1802, les trois nouvelles venues, Mlles Volnais, Gros et Bourgoin, paraissaient devoir se partager ou se disputer les premiers rôles tragiques. Bientôt deux débuts retentissants allaient les reléguer à l'arrière-plan.

Vers la fin d'octobre 1801, un rapport du chef de la quatrième division informait le ministre de l'intérieur qu'une demoiselle Duchesnois, se destinant au Théâtre- Français, sollicitait à la fois un secours pour pouvoir continuer ses études et la faveur d'une audition person-

(1) M. le vicomte Chaptal (aujourd'hui M. l'abbé Chaptal, curé de Notre-Dame-du-Travail, à Paris-Plaisance) n'a pas contesté l'autlienticité de celte anecdote dans la biographie qu'il a Jointe aux Souvenirs sur Napoléon de son bisaïeul (p. 103). La scène dut se passer dans les premiers jours de juillet 1804, à Saint-Cloud, car le 23 messidor an XII (12 juillet). Napoléon annonçait confidentiellement à Champagny, alors ambassadeur à Vienne, sa prochaine nomination au ministère de l'intérieur {Correspondance, 7855). La démission de Chaptal ne fut olikiellement acceptée que par une lettre impériale du 18 thermidor (6 août), datée de Calais (/6tdem, 7903).

(2) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 101.

(3) Stendhal, Journal, p. 89 (à la date du 14 brumaire an XIII [5 novembre 1804]).

nelle. Elle invoquait le témoignage du comédien Dugazon, qui lui donnait des « conseils (1) ».

Chaptal, qui se posait volontiers en protecteur des jeunes actrices, ne fit point difficulté d'accorder l'audience. Au jour fixé, il vit entrer dans son cabinet une grande fille de vingt-deux ans, qui avait la taille élancée, mais le teint bistre, les traits disgracieux, et surtout cette expression angoissée des personnes qui parties de bas, de très bas, redoutent toujours qu'on ne leur jette à la face un passé d'opprobre et de misère (2). Invitée pour la forme à débiter quelque tirade classique, sa physionomie tout à l'heure ingrate devint si touchante, surtout sa voix se révéla si pathétique, si mélodieuse, que le ministre Tencouragea et lui indiqua un maître plus approprié à son genre de talent que le facétieux Dugazon, à savoir le poète tragique Legouvé (3). En ce lendemain de bouleversement, les règles de la hiérarchie sociale n'étaient point rigoureusement délimitées : Legouvé accepta sans scrupule une tâche qui semblerait aujourd'hui au-dessous de la dignité d'un académicien. Pendant de longs mois d'enseignement quotidien^ une solide intimité se noua entre lui et son élève; plus tard, après le succès, celle-ci protestait publiquement contre une légende qui lui attribuait pour maître un autre poète (Vigée, le frère de Mme Lebrun) (4) ; plus tard encore Legouvé, devenu veuf, songea à lui donner son nom, et ce fut l'actrice qui eut le bon goût de décliner la proposition (5).

(1) Rapport du 4 brumaire an X (26 octobre 1801) ; dossier Ducliesnois, Arcli. Com.-Fr.

(2) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 98-99.

(3) E. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 197-198.

(4) Lettre à la Décade, du 22 fructidor an X (9 septembre 1802) : Décade, an X, t. IV, p. 569-570 (« Nul autre que le c. Legouvé ne m'a donné des leçons. »)

(5) De Manne, la Troupe de Talma, p. 274, note.

Quand le moment parut venu de solliciter un ordre de de'but, Mlle Duchesnois déclama une scène de Phèdre dans le cabinet de Rœderer, en présence du directeur de l'Opéra, Gellerier; cet arbitre du maintien théâtral pronostiqua un échec et daigna motiver ainsi son opinion : t Avez-vous remarqué son pied gauche pendant toute la scène (l)? » Dans les coulisses, où elle fréquentait pour se familiariser avec le théâtre, les lazzis se succédaient sur ses toilettes râpées, sur sa mine souffreteuse. Enfin, son début d'essai à Versailles, le 12 juillet 1802, fut pitoyable : la gorge serrée d'effroi, c'est à peine si elle put balbutier jusqu'au bout le rôle écrasant de Phèdre. Il fallut l'intervention alors puissante de Mme de Montesson (2) pour obtenir que le début à Paris ne fût pas contremandé : encore était-il convenu que ce ne serait qu'une épreuve de tolérance, destinée à procurer à l'actrice un meilleur engagement en province, car on considérait unanimement qu'il ne pouvait être question pour elle d'une carrière au Théâtre-Français (3).

Par une de ces surprises dont les annales dramatiques offrent maint exemple^ la débutante alla aux nues dans la soirée du 3 août 1802. Stimulée par les reproches de son maître, par les encouragements de Mme Legouvé, par la pensée qu'elle allait décider de sa propre fortune, elle triompha de son angoisse pour rendre avec une surprenante profondeur de sentiment, avec une magie de diction inconnue depuis longtemps, les transports et les scrupules

De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.

(1) RoEDERER, Œuvres, t. III, p. 406.

(2) Son gendre, le général de Valence, était fort lié avec Legouvé.

(3) Journal des Débals, 5 germinal an XI (feuilleton rétrospectif).

Certains vieux amateurs^ qui savaient par cœur leur Racine (c'était commun alors), croyaient entendre pour la première fois la musique de ces vers M); d'autres pleuraient à la description que l'he'roïne faisait de ses souffrances, comme à un mélodrame nouveau (2j. Geoffroy, qui ne devait pas tarder à se montrer si hostile, si discourtois, Geoffroy allait dans le premier élan d'enthousiasme jusquà considérer la laideur de la débutante comme un avantage de plus : « Elle recevra des éloges et non des madrigaux... "N énus n'essaiera même pas de la ravir à Melpomène 3). »

On pouvait croire à une illusion éphémère, à une leçon mécaniquement retenue et récitée. Mais dans le courant du mois d'août, Mlle Duchesnois s'essayait successivement aux rôles de Sémiramis, d'IIermione, de Didon (dans la tragédie de Lefranc de Pompignan), de Roxane, faisant preuve partout de la même sensibilité dans les attitudes et dans l'accent, modulant avec une intonation un peu chantante et étrangement prenante les passages de tendresse ou de mélancolie : « Dès qu'elle avait posé le pied sur les planches «, a écrit le fdsde son professeur, « s'emparait d'elle une sorte de passion inconsciente, qui se communiquait au public comme une traînée de poudre (4). »

Interrompus au commencement de septembre sous prétexte d'une indisposition, en réalité parce que cette suite continue de succès semblait intolérable aux autres actrices (5), les débuts de Mlle Duchesnois reprirent au bout de quelque temps, et s'achevèrent le 9 novembre

(1) Journal des Débals, 12 fructidor an X.

(2) Ibidem, 27 thermidor an X.

(3) Ibidem, 17 thermidor an X.

(4) E. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. 1, p. 200.

(5) Journal des Débals, 15 fructidor an X (feuilleton).

par une représentation de Phèdre, la huitième, qu'on put sans hyperbole qualifier de triomphale. Quand la toile se fut relevée après des rappels enthousiastes, une couronne tomba sur la scène, et le parterre intima à l'acteur qui faisait Thésée l'ordre de la placer sur la tête de la tragédienne (1).

Une admiration si exaltée provoqua un commencement de réaction chez quelques personnes. Le critique Geoffroy, d'abord favorable à la débutante, se mit à multiplier les réserves. S'il ne comparait pas encore les partisans de Mlle Duchesnois aux convulsionnaires du cimetière Saint-Médard (2), il leur reprochait de se comporter comme i des provinciaux qui vont à la comédie pour la première fois, et qui n'ont jamais vu une actrice (3) ». Il se permettait surtout un rapprochement osé et perfide, si proche du plébiscite sur le Consulat à vie : « On dispute sur le mérite d'une actrice avec autant de chaleur que sur la forme d'un gouvernement, et l'on fait plus de façons pour recevoir une comédienne que pour accepter une constitution (4). » Après la scène du couronnement, il perdait de son côté le sens de la mesure, et ne dédaignait pas de rapporter une méchante épigramme, rappelant que Racine lui aussi avait jadis formé une actrice, la célèbre Champmeslé :

Champmeslé fut, dit-on, d'une beauté divine. Et notre débutante a le plus laid minois; Legouvé ressemble à Racine Comme à Champmeslé Duchesnois (5).

(1) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 392.

(2) Journal des Débats, 1" brumaire an Xlll (feuilleton-.

(3) Ibidem, 8 vendémiaire an XI.

(4) Ibidem, 18 vendémiaire an XI.

(5) Ibidem, 20 brumaire an XI.

LES TRAGEDIENNES 83

Quant à l'hostilité des camarades, le succès n'avait fait que l'exaspérer. Lorsque le parterre transporté d'enthousiasme rappelait Mlle Duchesnois^ aucun acteur, contrairement à la tradition, ne se présentait pour lui donner la main (1). Les plaisanteries faciles ne tarissaient pas sur la largeur de sa bouche ou la noirceur de sa peau ; le lendemain d'une représentation de Phèdre, Mlle Gros, qui avait joué OEnone, étalait complaisamment au foyer ses bras tout bleuis des convulsives étreintes de Mlle Duchesnois; MlleContat;, qui avait assez d'esprit et de talent pour admirer cette puissance de pathétique, trouva plaisant de s'écrier : « Oh I la malheureuse ! estce qu'elle déteint (2)? » Le bruit courait que malgré le verdict réitéré du public, le comité se refusait à prononcer l'admission, et pour le contraindre il avait fallu un ordre formel du gouvernement (3),

C'est dans ce milieu que se forma la tenace légende de la sottise et de l'ignorance de Mlle Duchesnois. Celle-ci dut sans doute trahir quelque méconnaissance des généalogies du Dictionnaire de la Fable, sur lequel étaient alors ferrés tous les pédants de collège et de théâtre. Le péché paraissant irrémissible, on se plut à lui prêter mainte balourdise, comme d'avoir confondu Troyes en Champagne avec la ville de Priam, ou encore d'avoir dit tout éplorée^, pendant qu'elle répétait la Mort de Henri IV : « Quand je pense que si Ravaillac ne l'avait pas tué, il vivrait peut-être encore (4) ! »

(1) Ch. Maurice, Hisloire anecdotique du théâtre, t. I, p. 80-81.

(2) BouiLLY, Mes récapitulations, t. II, p. 265-266.

(3) Remacle, Relations inédiles des agents de Louis XVIII, p. 205-206 (à la date du 13 décembre 1802).

(4) E. Legouvé, Soixante ans de fouvenirs, t. I, p. 200 (Ernest Legouvé, qui avait six ans lors de la mort de son père, n'est ici l'écho que d'une tradition de coulisses : un peu plus

A ces imputations anonymes, qui se re'pètent parfois encore de confiance au bout d'un siècle, il convient d'opposer des témoignages précis. Pauline deBeaumont, l'une des natures les plus fines de ce temps, écrivait à Pasquier après avoir déjeuné avec Mlle Duchesnois : « Il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvent bête (1). » Beyle-Stendhal, qui n'était indulgent qu'aux jolies femmes, a fréquenté assidûment l'actrice en 1804 et 1805, puisqu'il prit d'elle une série de leçons de déclamation : il parle à plusieurs reprises du charme de sa conversation, jamais de sa prétendue niaiserie (2). Enfin, les archives de la Comédie-Française possèdent un certain nombre de lettres de Mlle Duchesnois : si la plupart sont seulement signées d'elle, il en est quelques-unes écrites entièrement de sa main, correctes d'orthographe et de style. Une lettre entre autres, datée de Bruxelles, 21 messidor an XI (10 juillet 1803), raconte fort agréablement un dîner chez l'ex-directeur Barras avec le ménage Talma et une soirée chez 'le préfet Doulcet-Pontécoulant, marié à la tumultueuse Mme Lejay, l'ancienne amie de Mirabeau (3).

Pendant l'interruption des débuts de Mlle Duchesnois, au commencement de septembre 1802, on produisit une autre débutante de tragédie, Mme Xavier, élève de Dugazon. Froidement accueillie dans Sémiraniis, l'actrice se heurta le 5 septembre, dans Ilermione d'Andromaque,

loin, il rapporte une observation très judicieuse que Mlle Duchesnois lui fit plus tard à lui-même).

(1) Pasquier, Mémoires, t. I,p. 207-208 (la lettre porte la date du 16 juillet, sans indication d'année; elle ne peut être que de 1803, car le 16 juillet 1802 Mlle Duchesnois n'avait pas encore débuté, et Mme de Beauniont mourut le 4 novembre 1803).

(2) Stendhal, Journal, p. 41 et s.

(3) Dossier Duchesnois : Arch. Com.-Fr.

à une évidente hostilité (1;. Durant les trois premiers actes, ses adversaires se contentèrent de quelques murmures d'improbation : mais dans la grande scène du quatrième acte avec Oreste, au vers

S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain,

les applaudissements d'une partie des spectateurs suscitèrent des coups de sifflet;, qui firent perdre contenance à la débutante. Pendant qu'elle sortait à demi pâmée « de dessus la scène » , comme éerivait le secrétaire des comédiens dans la langue du grand siècle (2 1, un violent pugilat s'établissait dans le parterre, où elle avait des partisans; la police intervint à coups de gourdin, selon son habitude (3), et fit une ou deux arrestations. Le tumulte à peu près apaisé, des voix s'élevèrent pour engager Mme Xavier à reprendre la scène interrompue, mais ce fut Damas qui parut, pour annoncer que l'actrice était hors d'état de continuer :'on baissa la toile, et la salle se vida.

Mme Xavier n'osa point tenter de nouveau la partie. Quelques semaines plus tard, en guise de dédommagement, et pour lui faciliter un engagement en Russie, on organisa à Versailles une représentation de Britannicus, où elle parut dans Agrippine (4). C'était indiquer tout à la fois qu'elle abandonnait les grandes princesses

(1) La préfecture de police accusait le général de Valence d'être l'instigateur de la cabale, et les élèves de l'École polytechnique d'en être les artisans (rapport du 19 fructidor an X (6 septembre) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IIl, p. 240).

(2) Les registres contiennent, à la date du 18 fructidor (0 septembre)un récit détaillé et ostensiblement favorable à Mme Xavier, sans doute par antipathie contre Mlle Duchesnois(Arch. Com.-Fr.).

(3) Cf. Gilbert-Augustin Thierry, la Mystérieuse affaire Donnadieu, p 184.

(4) Registres, 3 brumaire an XI (25 octobre 1802) : Arch. Com.- Fr.

tragiques pour les reines et qu'elle renonçait pour le moment à Paris.

Comme tous les fanatiques, les admirateurs de Mlle Duchesnois se montraient donc intolérants. C'eût été de bien mauvais augure pour une débutante qui restait à entendre, si, dans une société qui professait pour la beauté physique un culte presque païen, une légende d'admiration et de curiosité ne s'était déjà formée autour de cette enfant de seize ans. Au théâtre, dont elle suivait soigneusement les représentations, tous les regards se braquaient sur elle quand elle gagnait sa place au balcon; des indiscrets du parterre se levaient pour la mieux voir, et parfois il s'esquissait des applaudissements (1). La ressource des malveillants était de prédire qu'avec une beauté si précoce, les traits olympiens ne tarderaient pas à s'empâter, les formes sculpturales deviendraient massives (2). On se répétait à l'oreille le nom de Mlle George-Weymer, une fille de petits acteurs de province, dénichée à Amiens par Mlle Raucourt, qui lui avait obtenu une pension du gouvernement et qui, malgré son extrême jeunesse, la destinait à jouer les rôles de reines, à commencer par Clytemnestre d'Tplu'génie.

Le début impatiemment attendu eut lieu le 29 novembre 4802 (3) : dès midi, la foule obstruait les alentours du théâtre, et il fallut l'intervention de la force armée pour permettre à la débutante de gagner la

(1) Mlle George, Mémoires, p. 19-21 (ce récit naïf et authentique, sinon toujours très sincère, était destiné à servir de canevas à un teinturier, comme il s'en est trouvé beaucoup au dixneuvième siècle : il a été récemment découvert et publié par M. Cheramy).

(2) Décade, an IX, t. I, p. 506.

(3) Reichardt, Un hiver à Paris, p. 89-91.

LES TRAGEDIENNES 87

porte des artistes (1;. Son entre'e en scène fit sensation, et sa beauté parut supérieure encore à la renommée; pourtant, au témoignage d'un critique qui allait bientôt se déclarer son fougueux champion, « lorsqu'elle a fait entendre les premiers vers de son rôle, l'oreille ne lui a pas été si favorable que les yeux (2) » . Non seulement sa voix fut trouvée dure, mais on eut l'impression qu'elle reproduisait servilement, comme il était naturel de la part d'une élève aussi jeune, toutes les intonations de Mlle Raucourt dans le rôle (3;. Néanmoins, l'aplomb de l'actrice enleva le succès : interrompue par quelques murmures dans la grande tirade du quatrième acte, elle recommença trois fois le même vers, avec un accent de résolution qui eut raison des opposants. Après le cinquième acte, on lui fit une ovation, et on eut l'attention ou la malice de réclamer aussi Mlle Raucourt, qu'une entorse empêcha de venir saluer le public.

Mlle George fit preuve d'un tempérament beaucoup plus personnel dans deux rôles de Voltaire, qui sont bien oubliés à présent et qui étaient alors classiques, Aménaïde de Tancrèdeei Idamé de V Orphelin de la Chine. Elle aborda ensuite (le 22 décembre) Emilie de Cinna, où l'accueil du parterre fut très favorable aussi, mais avec une nuance de narquoise malignité. On avait remarqué que le Premier Consul, après avoir applaudi le 4 décembre (ij la nouvelle Ch'temnestre, revenait volontiers au théâtre les jours où elle jouait; on commençait à savoir t'comme tout se sait à Paris de la vie

(1) Mlle George, Mémoires, p. 51-33.

(2) Journal des Débats, 10 frimaire an XI (feuilleton de Geoffroy).

(3) Décade, an XI, t. I, p. 506.

(4) Rapport du préfet de police, 14 frimaire an XI (3 décembre 1802) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 451. Mlle George se trompe ou se flatte en racontant que Bonaparte assistait à sa première représentation.

intime des grands personnages et des actrices en vue), qu'amenée par le valet de chambre Constant, Mlle George passait assez fre'quemment la soirée à Saint-Cloud. Aussi le vers du rôle d'Emilie,

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres,

fut-il salué par une triple salve de bravos, où les naïfs comme le musicien allemand Reichardt furent seuls à voir un galant hommage à la beauté de la tragédienne (1). Le visage de celle-ci s'empourpra, car elle comprit qu'elle était définitivement compromise : elle prétendait plus tard n'avoir tout à fait capitulé que dans la nuit qui suivit (2).

Lors du brillant début de Mlle George, la première impression avait été qu'aucune rivalité n"était à prévoir entre elle et Mlle Duchesnois, puisqu'elles se vouaient à deux genres bien distincts, Tune jouant les reines et l'autre les « amantes passionnées (3) ». Mais poussée soit par une ambition très explicable, soit par les suggestions de ceux qui ne prenaient pas leur parti du succès de Mlle Duchesnois, Mlle George avait désiré élargir son genre en abordant des rôles de princesses, mieux en rapport avec son âge et sa beauté. Quand elle s'essaya à son tour dans Didon et dans Sémiramis, les admirateurs de Mlle Duchesnois commencèrent à s'émouvoir, tout en demeurant encore sur la réserve (4) ; mais

(1) Un hiver à Paris, p. 193.

(2) Mémoires, p. 93-95.

(3) C'est l'expression même dont se servait Geoffroy. (Journal des Débats, 12 frimaire an XI.)

(4) Geoffroy, devenu le partisan fanatique de Mlle George, convenait indirectement que son succès dans Sémiramis n'avait pas été éclatant : « Je ne voudrais pas, pour l'intérêt de sa gloire, qu'elle eût été applaudie avec ces transports extravagants, symp-

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lorsqu'elle annonça l'intention de jouer Phèdre, c'est-àdire le rôle par excellence de Mlle Duchesnois, on jura de ne point laisser impunie une si scandaleuse te'me'rite', et la question de rivalité' se trouva pose'e par le fait de Mlle George, sinon par sa faute.

Elle parut dans Phèdre les 14 et 17 février 1803, et loin de chercher à copier sa concurrente, mit en relief l'e'nergie du personnage, aux dépens de la sensibilité. Soit que le public très lettré de cette époque jugeât une telle interprétation moins conforme à la pensée de Racine, soit qu'il demeurât sous le charme des gémissements de Mlle Duchesnois, il parut visiblement désorienté, et Geoffroy lui-même dut convenir que la palme restait momentanément à l'actrice la moins belle (1). Il y eut des applaudissements, mais non unanimes; quand après le dénouement les partisans de Mlle George la rappelèrent., les deux soirs, des coups de sifflet protestèrent, et on put craindre un commencement de bagarre (2).

Cependant le comité rendait à Mlle Duchesnois le très mauvais service de la faire rentrer dans Aménaïde de Tancrède, un rôle qui lui convenait médiocrement (3;, un des rôles de début de Mlle George. Ses amis résolurent de déjouer la manœuvre. Le 19 février, Tancrède terminé, ils ne se contentèrent pas de rappeler et d'acclamer Tactrice : comme le rideau se relevait pour la petite pièce (Crbpin médecin), ils réclamèrent à grands

tomes de l'aveuglement ou de la mauvaise loi. » [Ibidem, 21 ventôse an XI).

(1) « Mlle George ne joue pas aujourd'hui le rôle de Phèdre aussi bien que Mlle Duchesnois : dans quelques années, elle le jouera mieux. » {Ibidem, 27 pluviôse an XI.)

(2) Rapports du préfet de police : Aul.'^kd, Paris sous le Consulat t. 111, p. 664 et 673.

(3) Cf. Stendhal, Journal, p. 156.

cris pour le surlendemain Phèdre au lieu de Tancrède, et Phèdre avec Mlle Duchesnois. Mal satisfaits des explications embarrassées du semainier Baptiste cadet, les plus ardents commencèrent à escalader la scène, en menaçant de tout briser si on n'accédait point à leur requête. Pendant que les acteurs épouvantés prenaient la fuite, un commissaire fit entrer la garde et somma les citoyens paisibles de se retirer : quelques jeunes gens des plus exaltés furent arrêtés. La manifestation se reproduisit deux jours plus tard, mais sans empêcher cette fois de jouer la petite pièce (1). Elle n'atteignit pas son but immédiat, puisque la représentation suivante de Phèdre eut lieu le 25 février, avec Mlle George, qui fut très applaudie (2).

La bataille ne s'en poursuivit qu'avec plus d'ardeur. « On va bientôt », pouvait écrire un journal, « voir se renouveler à Paris les factions du cirque. Mlles Duchesnois et George- Weimer auront chacune l'avantage d'avoir fait couper quelques oreilles et meurtrir quelques omoplates (3). » La question George-Duchesnois atteignait l'importance de ces querelles historiques qui viennent de temps à autre remuer à Paris les diverses classes de la population, semant la zizanie dans les auditoires, les sociétés, les familles même (4). Comme si les journaux n'eussent pas suffi, il se publiait des brochures spéciales. C'était le sujet favori de discussion dans les ate-

(1) Registres, 30 pluviôse et 2 ventôse an XI : Ârch. Com.-Fr. Cf. AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 678-679, 685-686 et 688; Reichardt, Un hiver à Paris, p. 351-352.

(2) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 696.

(3) Décade, an XI, t. II, p. 440.

(4) Charles de Romusat a raconté que sa mère et sa tante Mme de Nansouty, très exaltées toutes deux pour Mlle Duchesnois, reprochaient à Rémusat de tenir la balance trop égale (Mme DE Rémusat, Mémoires, t. I, p. 202, note).

LES TRAGEDIENNES 9i

liers, dans les réunions d'étudiants comme dans les salons.

Mlle George avait pour elle la majorité des comédiens, dominés par l'influence redoutée de Mlle Raucourt ou cédant à leur instinctive jalousie contre Mlle Duchesnois. Le Premier Consul, désireux sans doute de favoriser sa maîtresse, n'intervenait qu'avec une réserve marquée, par crainte du ridicule d'abord, puis parce que ces rivalités de tréteaux lui semblaient singulièrement mesquines. Parmi les littérateurs et les journalistes en renom, on n'en comptait guère qu'un dans le camp de Mlle George , mais c'était le fameux Geoffroy. Subjugué par la beauté plastique de l'actrice, le vieux pédant épuisait pour la louer l'arsenal de sa rhétorique. Fidèle à ses habitudes de tactique offensive, il prodiguait contre la partie adverse des attaques toujours vives, trop souvent dépourvues de délicatesse et de bon goût : par exemple, la laideur avérée de Mlle Duchesnois lui était une mine de détestables plaisanteries; il était mieux inspiré, sinon plus équitable, quand il lui reprochait la trivialité, la fadeur, la monotonie dans la sentimentalité, écrivant par exemple après une représentation d'Esther : ï On eût désiré une actrice, et non pas une tourterelle (1). » — En revanche, les jeunes militaires étaient légion, qui, après avoir applaudi Mlle George au cours d'une permission, emportaient dans une garnison lointaine, dans un cantonnement de la future Grande Armée, l'éblouissant et troublant souvenir de cette beauté de déesse descendue parmi les mortels. Dans les premiers jours de 1805, il arriva rue de la Loi, à l'adresse de « M. le Semainier du Théâtre-Français », une lettre datée du

(1) Journal des Débats, 15 prairial an XI (feuilleton).

camp de Montreuil-sur-Mer, signée d'un capitaine adjoint à l'état-major géne'ral, et bien caractéristique : « Quoique éloignés de Paris, nous aimons à nous entretenir des artistes qui sont l'ornement de la scène française. La question de savoir si Mlle George a joué depuis qu'elle est au Théâtre-Français le rôle d'Ariane a été parmi nous l'objet d'un pari (1). »

Le parti de Mlle Duchesnois, plus nombreux peutêtre, était surtout infiniment plus compact et concertait mieux ses démonstrations, parce qu'il comprenait la majorité des habitués, épris de Fart dramatique pour lui-même. Les auteurs étaient presque tous de ce côté, par penchant naturel ou par amitié pour Legouvé. Contrairement à ce qu'on eût pu présager, la plupart des étudiants, y compris les élèves de l'École polytechnique, se prononçaient également pour la sensibilité contre la beauté : c'étaient eux surtout dont l'enthousiasme éclatait, exubérant et intolérant, aux représentations de Mlle Duchesnois. Mentionnons enfin les femmes du monde, ardentes à intervenir dans la querelle : on les accusait malignement d'exalter celle des deux actrices qui portait le moins d'ombrage à leur coquetterie, qui alarmait le moins leur jalousie. A leur tête, Mme Bonaparte, informée des infidélités du Consul (2), se vengeait de Mlle George en laissant annoncer dans les journaux qu'elle avait fait cadeau à Mlle Duchesnois d'un manteau de prix pour sa prochaine réapparition dans le rôle de Phèdre (3).

(1) 30 nivôse an XIII (20 janvier 1805) : dossier George; Arch. Coai.-Fr.

(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 208.

(3) Journal des Débats, 16 ventôse an XI. Mlle George racontait plus tard (Mémoires, p. 55-60) qu'elle aussi avait eu un manteau de Joséphine. S'est-elle vantée, ou Bonaparte mécontent aurait-il

La tactique des amis de Mlle Duchesnois e'tait de crier à l'usurpation, de soutenir que les prétentions envahissantes de Mlle George de'courageaient les autres actrices : ils racontaient non seulement que Mlle Duchesnois songeait à abandonner la partie, mais que Mlle Fleury, menacée dans la possession des rôles qui lui appartenaient depuis douze ans, parlait, elle aussi, de demander sa retraite (i).

Le 15 mai 180.3, l'administration tenta de re'tablir la paix en faisant paraître les deux rivales dans la même pièce : ce fut un événement, mentionne' par une note spéciale dans les registres des distributions (2). On donna VIphigénie de Racine, où Mlle George reprit son rôle de Clytemnestre, tandis que Mlle Duchesnois jouait non pas Iphigénie Croie considéré comme trop jeune pour elle et confié à Mlle Volnais), mais l'ardente et jalouse Eriphile. A la fin, elle revinrent ensemble saluer le public, ce que la police célébrait comme un gage de tranquillité (3). Mais ces représentations d' Iphigénie, qui se répétèrent de temps à autre pendant plus d'une année (A), scellèrent moins une réconciUation qu'elles ne marquèrent une trêve : sans en venir ouvertement aux mains, sans désarmer non plus, les deux partis se mesuraient de l'œil, et acclamaient alternativement chacun son héroïne (5).

ordonné à. sa femme de faire à Mlle George un présent pareil à celui qu'avait reçu Mlle Duchesnois?

(1) AuLARn, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 22.

(2) A la date du 25 floréal an XI : Arch. Gom.-Fr.

(3) Rapport du préfet de police, 26 floréal an XI (16 mai 1803) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 79-80.

(4) En juillet 1804, les deux actrices échangèrent leurs rôles : Mlle Duchesnois fit Clytemnestre, et Mlle George Eripliile.

(5) Journal des Débats, 27 prairial an XII (feuilleton de Geoffroy).

Les hostilités se rallumaient aux représentations de Phèdre^ dont l'administration semblait vouloir réserver le monopole à Mlle George. Le 3 juillet 1803, la cabale adverse mena si grand train que l'actrice déconcertée s'évanouit au quatrième acte et dut être emportée (1). Le 8 août, c'est au second acte qu'elle fut sifflée et qu'on se battit pour ou contre elle (2).

Tout en réclamant et en faisant réclamer pour elle le rôle de Phèdre, Mlle Duchesnois avait le bon esprit de ne pas se cantonner dans une attitude de bouderie. Elle avait déjà su donner un relief surprenant au personnage secondaire d'Eriphile. Le 19 août 1803, elle se surpassa daùs la vieille tragédie d'Ariane, de Thomas Corneille, qui au dixseptième siècle avait presque balancé le succès de la Bérénice de Racine. L'affluence fut » prodigieuse », au dire de la police (3), et prodigieux aussi l'enthousiasme, qui se communiqua môme aux acteurs, si mal disposés d'ordinaire. Dans la scène où Ariane découvre que Thésée l'a abandonnée et trahie, le désespoir de Mlle Duchesnois fut si pathétique que LafoUj qui lui donnait la réplique dans le rôle de Pirithoûs, s'oublia à dire tout haut : « Ah! mon amie, c'est sublime (4)! » Les détracteurs obstinés n'eurent d'autre ressource que de railler cette vocation persistante pour les rôles gémissants, ou encore de

(1) Dans ses Mémoires (p. 60), elle- prétend qu'on l'avait démoralisée en lui annonçant ce soir-là la fausse nouvelle de la mort de son père; mais l'article de Geoffroy, tout en prenant parti pour elle avec indignation (Jouoia/ des Débats, 16 messidor an XI), ne souffle mot de cette odieuse manœuvre, que le feuilletonisto n'aurait pas manqué de dénoncer.

(2) Rapport du préfet de police, 21 thermidor an XI (9 août 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 295.

(3) Rapport du même (21 août) : Ibidem, t. IV, p. 323.

(4) Cil. Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 98-99.

se formaliser qu'au mépris de l'ancienne étiquette monarchique, on eût applaudi en présence du Premier Consul (1).

L'administration comprit enfin qu'à ne pas céder, elle susciterait de nouveaux orages. Le 10 septembre 1803, à rassemblée générale des sociétaires, Mahérault donna lecture « d'un arrêté du comité, approuvé par le gouvernement, qui met Mlles George et Duchesnois en partage dans l'emploi des reines et premiers rôles, avec la faculté de jouer deux fois de suite le même rôle chacune à son tour (2). » Les journaux s'empressèrent d'annoncer qu'en conséquence Mlle Duchesnois allait reprendre le rôle de Phèdre, et Mlle George celui d'Aménaïde (3).

Les deux représentations de Mlle Duchesnois dans Phèdre eurent lieu les 16 et 19 septembre. Loin d'être émoussée par dix mois d'attente, l'admiration de ses partisans se traduisit en manifestations aussi expansives qu'à l'automne précédent : rappels réitérés, ordre donné à l'acteur Damas de couronner l'héroïne (4). Même parmi les spectateurs impartiaux, l'impression prévalut que la tragédienne était en progrès, et que si la sensibilité demeurait son mode préféré, elle en tirait des effets très variés, très nouveaux, très saisissants (5).

Toujours résolu à tenir la balance égale entre les deux rivales, Rémusat les nomma ensemble sociétaires, en leur attribuant à chacune un quart de part (6). Il en

(1) Journal des Débats, 4 fructidor an XI (feuilleton de Geoffroy).

(2) Registres, 23 fructidor an XI : Arcli. Com.-Fr.

(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 372.

(4) Ibidem, t. IV, p. 378 et 384.

(5) Ibidem, t. IV, p. 443.

(6) Mahérault en annonça la nouvelle dès le 19 octobre 1803 (26 vendémiaire an XII ; Registres; Arch. Com.-Fr.) : mais l'arrêté

résultait la nécessité de délimiter à nouveau leurs attributions, ce qui, comme l'écrivait un journaliste, était aussi délicat que de rendre une sentence d'arbitrage diplomatique entre deux grandes puissances. « Le point essentiel était de peser et de combiner les articles avec tant d'adresse;, que l'une n'eût aucun avantage sur l'autre, et pas même une ombre de supériorité (1). » On s'en tira en décidant que Mlle Duchesnois serait admise à doubler (2) en premier les grandes princesses, et Mlle George les reines (3).

Ce partage théorique laissait en vigueur l'arrangement d'après lequel elles devaient paraître chacune à son tour dans les mêmes grands rôles du répertoire. II en résultait non seulement des comparaisons intéressantes au point de vue artistique, mais des scènes de violence, car les deux camps demeuraient intransigeants. Ainsi, après que Mlle Duchesnois eut accentué dans la Roxane de Bajazet le côté d'exaltation amoureuse, Mlle George, reprenant le rôle, y montra surtout la sultane hautaine : quand ses amis la rappelèrent après la chute du rideau, il y eut des protestations, et, au dire d'un témoin, « un jeu muet assez vif de coups de pied et de coups de poing (4) ». D'autre part, des contestations surgissaient de temps à autre sur l'application pratique de ce roulement un peu compliqué : les deux actrices réclamaient parfois le même rôle pour le même soir; la question semblait assez importante

ne fut signé que le 17 mars 1804 (Laugier, Doaiments historiques sur In Comédie-Française, p. 74).

(1) Journal des Débats, 27 germinal an XII (feuilleton).

(2) Les anciennes sociétaires demeuraient naturellement chefs d'emploi, sauf à user plus ou moins souvent de leurs droits.

(3) Décision du 20 prairial an XII (9 juin 1804) : Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 75.

(4) Journal des Débats, 4 nivôse an XII (feuilleton).

pour être soumise non seulement au comité^ mais même à l'assemblée ge'nérale (1).

On se lasse de tout en France, même de discuter sur le mérite respectif de deux actrices et de se gourmer en leur honneur : que la querelle eût duré trois grandes années, il y avait déjà là de quoi se récrier. Les deux héroïnes eurent l'esprit de comprendre que l'intérêt du tournoi s'épuisait, et l'adresse d'en marquer le terme par une réconciliation naturellement un peu théâtrale, comme il convenait en pareil cas. Le 30 novembre 4806, après une représentation d'Horace, où Mlle George avait joué Camille et Mlle ûuche.snois Sabine, elles vinrent ensemble saluer les spectateurs et tombèrent dans les bras Tune de l'autre : € On les vit n, rapportait un témoin, « se serrer et s'embrasser mutuellement avec autant de sincérité qu'il peut en exister entre deux concurrentes longtemps ennemies, mais fatiguées de la guerre, et qui, de part et d'autre, n'y trouvent pas leur compte; c'était une assez bonne scène de comédie jouée par deux actrices tragiques (2;. »

Bientôt, par un coup de tête où la jalousie dramatique n'entrait pour rien, Mlle George laissa le champ libre à

(1) Cf. une menlion au registre, le 2 brumaire au XIV (24 octobre 1805;, et cette lettre sans signature, adressée à Mlle Duchesnois le l'^'' bruaiaire : « Chère camarade, le comité a l'honneur de vous prévenir que le .semainier s'est trompé en vous faisant avertir pour le rôle de Ciytemnestre. D'après l'examen que nous avons fait des registres, c'est le tour de Mlle George. Elle réclame ce droit; le comité le lui accorde. Il le fait avec autant de plaisir qu'il en a éprouvé à accueillir la réclamation que vous avez formée pour le rôle de Didon. » (Dossier Duchesnois : Arch. Com.-Fr.) Le registre dit positivement : « Le comité et ensuite l'assemblée ont décidé que c'était à Mlle George à jouer. »

(2) Journal de l'Empire, 2 décembre 1806 (feuilleton de Geoffroy).

sa rivale. Reprenant une tradition du temps de la grande Catherine, les directeurs des théâtres de Saint- Pétersbourg multipliaient depuis quelque temps les démarches pour attirer en Russie les acteurs parisiens réputés : ils engageaient au besoin des actrices chevronnées et chevrotantes, du moment qu'elles avaient eu leur heure de célébrité sur les rives de la Seine (1); ils songeaient même, assurait-on, à embaucher à prix d'or des musiciens, comme Boïeldieu, et des librettistes, comme Marsollier(2). Les femmes sutout se montraient accessibles à la tentation : le seul nom de Russie évoquait dans leur imagination le mirage d'appointements fabuleux, d'auditoires uniformément enthousiastes, d'adorateurs princiers ou à tout le moins opulents. « Au moindre dégoût », écrivait Geoffroy, « au plus léger mécontentement, elles nous menacent de la Russie (3). »

Au printemps de 1808, Mlle George n'avait aucun grief sérieux ni contre le public ni contre ses camarades. Mais c'en était fini de sa liaison avec l'empereur, et le chiffre grossissant de ses dettes ne laissait pas que de l'embarrasser. Un diplomate russe retourné à Saint- Pétersbourg, Benckendorlî, frère de Mme de Lieven, lui persuadait qu'une fois en Russie il l'épouserait, mieux encore, qu'il la présenterait à l'empereur Alexandre et qu'elle n'aurait pas de peine à supplanter la favorite,

(1) La tsarine Elisabeth écrivait le 25 septembre/7 octobre 1803 à sa mère, la margrave de Bade : « C'était le début de Mlle Sainval, qui est engagée ici pour y flair ses jours, car elle était célèbre il y a vingt-cinq ans de cela. Elle est bonne, mais si vieille, qu'il n'y a pas la moindre illusion : il faudrait fermer les yeux, et l'entendre déclamer de cette manière. » (Grand-duc Aicolas jMi- KH.'iïLONViTCH, l'Impératrice Elisabeth, t. II, p. 110.)

(2) Rapport du préfet de police, 26 brumaire an XI (17 novembre 1802) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 404-405.

(3) Journal des Débats, 28 floréal an XII.

LES TRAGEDIENNES 99

Mme Narychkine (1). D'autre part, elle ne haïssait point un danseur de l'Opéra, Duport, qui, jaloux de Vestris, supportant impatiemment la fe'rule du maître de ballets Gardel, écouta et persuada à son amie d'écouter des propositions venues de Saint-Pétersbourg. La négociation fut menée par l'ambassadeur en personne, le comte Tolstoï, qui, maussade et quasi muet dans le monde officiel, retrouvait son aisance dans les coulisses des théâtres comme dans les salons du faubourg Saint-Germain (2j. Mlle George ne mit dans le secret que Talma, qui depuis ses débuts s'était institué en quelque sorte son directeur spirituel, et le régisseur Florence, confident-né de tous les comédiens (3;.

Elle venait de créer le rôle de Mandane dans une tragédie nouvelle;, VArtaxerce de Delrieu. Le 11 mai 1808, alors que la quatrième représentation était affichée pour le soir même, eUe partit sans crier gare, et rejoignit au premier relai-Duport, qui avait jugé à propos de revêtir un déguisement de femme. Les fugitifs osèrent à peine coucher à Strasbourg, et ne se sentirent qu'à moitié en sûreté au delà du pont de Kehl, car ils croyaient la police à leurs trousses, et craignaient quelque demande d'extradition.

Mais l'alliance de Tilsit allait se confirmer solennellement à Erfurt, et Napoléon dédaignait de transformer en affaire d'État une fugue de cabotins. Ses relations passées avec Mlle George lui commandaient d'ailleurs de jouer rindifi"érence, pour se sauver du ridicule. De Bayonne, où lui parvint la nouvelle, il écrivait superbement à son ambassadeur Caulaincourt : « Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de

(1) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 104.

(2) Vandal, Napoléon et Alexandre I", t. I, p. 195-198.

(3) Mlle George, Mémoires, p. 177-179.

danseuses et d'actrices que nous manquerons à Paris (1). » Trois semaines plus tard, il reprenait ; « Si la circonstance se présentait d'en parler, dites que, pour ma part, je suis charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'empereur (:2). »

Le comité du Théâtre-Français ne pouvait envisager avec une philosophie aussi détachée l'escapade de la tragédienne. Le 13 mai, Mlle George fut frappée d'une amende de 3000 francs pour avoir fait manquer la représentation du 11 ; le 30^ sa part fut mise sous séquestre; le 17 juin, on la déclara rayée du nombre des sociétaires et déchue de ses droits à la pension (3).

Cependant, le mariage Benckendorll' ne se conclut pas, et si le tsar fut séduit (ce point d'histoire est incomplètement élucidé), il ne s'agit que d'un caprice sans lendemain. Restait l'association avec le danseur Duport^ dont la tragédienne ne tarda pas à manifester sa lassitude (A). Elle savait d'autre part que sa place demeurait vide au Théâtre-Français, et que personne n'avait pu recueillir la succession de Mlle Raucourt dans les reines (5). Elle prit honorablement pour prétexte la guerre de 1812, quitta la Russie par la frontière suédoise, et rejoignit ses anciens camarades à Dresde, pendant l'armistice de 1813. Après avoir, sur l'ordre de Napoléon sans nul doute, participé aux représentations données alors au quartier général, elle reparut sur la scène de la rue de la Loi le 29 septembre 1813, dans

(1) 15 juin 1808 : Correspondance, 14107.

(2) Au même, 9 juillet 1808 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 314.

(3) Laugieu. Documents historiques sur la Comédie-Françaite, p. 82-83.

(4) L'impératrice Elisabeth à sa mère, 21 janvier/2 février 1810 : grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch, l'Impératrice Elisabeth, t. II, p. 367.

(5) Journal de l'Empire, 10 septembre 1811 (feuilleton).

LES TRAGEDIENNES 101

Clytemnestre, son rùle de début. Le public ne lui tint pas rigueur^ ni l'empereur non plus^ puisque à travers les préoccupations de la campagne de Saxe, il ordonna non seulement qu'elle fût réintégrée comme sociétaire, mais que ses six années d'absence comptassent comme services (l). Rémusat décida pourtant (et ce n'était qu'équitable) qu'elle doublerait dans les princesses Mlle Duchesnois, devenue chef d'emploi, et dans les reines Mlle Raucourt (2): par dépit autant que par conscience de ses vraies aptitudes, elle ne tarda pas à se cantonner dans ce dernier genre.

Mlle Duchesnois était gravement malade au moment de la fugue de sa rivale : sa rentrée dans Phèdre, à la fin de juillet 1808, réalisa ce prodige de rendre la salle comble en pleine canicule (3). De nouveau et à deux reprises, en 1810, l'état de sa santé la tint longtemps éloignée de la scène ; mais en dehors de ces interruptions forcées, elle s'acquitta fidèlement d^un service de plus en plus lourd, dont la payait la faveur croissante des spectateurs. Comme à l'époque de ses débuts, sa supériorité éclatait surtout dans les rôles de sensibilité; mais depuis longtemps elle rendait à merveille la véhémence passionnée de certaines héroïnes, telles qu'Hermione, et vers la fin de la période impériale elle triomphait dans Camille (4).

(i) « Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais. » (Frédéric Masso.v, Napoléon et les femmes, p. iO.S).

(2) Arrêté du 26 octobre 1813 : Lalgier, Documnils historiques sur In Comédie-Française, p. 88.

(3) Journal de l'Empire, 26 juillet 1808 (feuilkton).

(i) En 1805, Beyle-Stendhal, qui suivait assidûment les représentations de Mlle Duciiesnois, établissait ainsi l'échelle de ses meilleurK rôles, par ordre de mérite : 1' Ariane; 2° Phèdi'e; 3° Roxane; 4° Ilermione; o" Eriphile. Il la déclarait médiocre dans Am/'Haïde, les deux Cl\ temne.stres (de Racine et de VAga-

Dans les ovations répétées dont elle était l'objet, on distinguait presque toujours une voix discordante, une seule. L'actrice se vantait dans l'intimité, au commencement de 1805j d'avoir la promesse de Fouché qu'à la première incartade contre elle, le critique Geoffroy, déjà semonce par le ministre, irait « faire un tour à Bicêtre (1) ». Cette assurance, qui n'avait peut-être jamais été donnée, fut en tout cas bien mal tenue, heureusement pour la liberté de la presse, car le Père feuilleton put en toute sécurité continuer à être hargneux, grossier même à Toccasion. Si parfois il enregistrait un succès particulièrement retentissant, c'était presque toujours comme à regret, en y mêlant quelque restriction disgracieuse, quelque épigramme sur l'enthousiasme exubérant du public (2). Il exprimait plus volontiers son antipathie sans ambages, reprochant à l'actrice de « ne pas connaître de milieu entre la fadeur et Texagéraration (3) », de « sommeiller au bruit flatteur de la chute de ses hémistiches (4) », et allant jusqu'à dire de son jeu dans la déclaration de Phèdre à Ilippolyte : « C'est la femme de Putiphar qui fait des propositions à Joseph (5). »

Le 11 juin 1808, une jeune actrice avait débuté dans Hermione, qui parut quelque temps appelée à combler

memnon de Lemercier), Didon, Andromaque (!), Sabine etMonime (28 pluviôse an XIII (17 février 1805) : Journal, p. 156).

(1) Ibidem, p. 115 (à la date du 21 nivôse an XIII [11 janvier 1805]).

(2) Par exemple, après une représentation triomphale d'Ariane : « Les scènes où Mlle Duchesnois ne paraît pas sont des moments de repos dont les spectateurs ont besoin pour respirer. » (Journal de l'Empire, 20 novembre 1810.)

(3) Ibidem, 5 mai 1806.

(4) Ibidem, 16 décembre 1806.

(5) Ibidem, 4 juin 1809.

le vide résultant de la récente escapade de Mlle George. Elle se nommait Mlle Maillard, ne comptait que dix-sept ans, et avait été découverte et formée par le vieux Monvel. La vie intense qu'elle donna au personnage fit sensation, ainsi que ses qualités physiques, et le succès se soutint pendant la suite de ses débuts. Mais ce succès même porta ombrage aux comédiens^, qui se concertèrent pour rayer son nom des distributions. Enfin Népomucène Lemercier intéressa en sa faveur la générosité de Talma, qui la fit reparaître dans Eriphile d'iphigénie, un jour où lui-même jouait Achille. La jeune femme transporta la salle par la chaleur de son débit, par la véhémence de sa mimique : elle semblait désormais appelée à une belle carrière. Mais cette nature ardente avait abusé de la vie : elle dut bientôt espacer ses apparitions en scène, et succomba prématurément le27 janvier 1813.

Pour être complet, il faudrait encore mentionner les débuts contestés de Mlle Florine Bazire dans Phèdre, en août 1808, et en septembre 1812 ceux de Mlle Régnier, qui, après avoir joué à l'Odéon les soubrettes de comédie, s'essaya rue de Richelieu dans les princesses tragiques. Elle fut bien accueilhe : si toutefois son nom' a gardé quelque notoriété, c'est grâce à son fils, un des meilleurs comédiens et professeurs de déclamation du dix-neuvième siècle.

Lors de la reconstitution de 1799, le doyen de la troupe comique était le célèbre Mole (de son vrai nom Molet), dont les succès artistiques et galants avaient été

légendaires durant les vingt-cinq dernières anne'es de l'ancien régime. Dans sa vieillesse, il avait conservé à un degré inouï la prestesse des manières, la flamme du regard et de la voix : « 11 a soixante-cinq ans » , disait alors sa camarade Mlle Contât, « et il n'existe pas un jeune homme qui se jette aussi bien aux genoux d'une femme (1). » Mole avait abandonné à contre-cœur les grands seigneurs amoureux, qu'il avait marqués jadis d'un cachet incomparable de distinction dans la passion ; dans les pères, qui étaient désormais son lot habituel, il se laissait aller à d'inopportunes réminiscences de ses rôles de marquis (2). Ce qu'il recherchait de préférence et ce qu'il incarnait à ravir, c'étaient les personnages un peu conventionnels dont la jeunesse, la verdeur tout au moins, était censée se prolonger en dépit des années. Le parterre ne manquait jamais de lui décerner une ovation quand, dans le Confident par hasard, médiocre pièce écrite pour lui, il lançait d'un accent triomphant ce vers devenu proverbial.

Mon acte de naissance est vieux, et non pas moi.

Dès le début de sa carrière, Mole s'était fait remarquer par sa fatuité d'homme à bonnes fortunes : presque septuagénaire, il conservait sous le Consulat des allures de don Juan, qui lui coûtèrent probablement la vie. D'autre part, membre de l'Institut depuis la création, ses affectations de familiarité académique contribuèrent à faire décréter en l'an XI l'exclusion des comédiens (3). Mais au théâtre, ses défauts de caractère étaient moins

(1) De Manne, la Troupe de Voltaire, p. 184.

(2) Journal de l'Empire, 6 mai 1813 (feuilleton rétrospectif).

(3) On prùtendait qu'il avait écrit au ministre Chaptal, en lui recommandant une aflaire : « ... Je vous prie, mon cher collègue, d'en entretenir notre collègue le Premier Consul. »

déplacés ou moins apparents, et tous s'inclinaient devant le glorieux vétéran. A la fin de 1801, on lui accorda, ainsi qu'à Mlle Contât, le privilège d'une mention séparée sur l'affiche chaque fois qu'il jouerait, quelque chose comme ce qu'en notre argot théâtral d'à présent on nomme la vedette (i). Il n'en jouit pas longtemps; le 9 mai 1802, en mentionnant contre l'usage et après coup une répétition du Mariage de Fir/aro, où Mole avait tenu le rôle d'Almaviva, le secrétaire-archiviste ajoutait gravement : « C'est à cette répétition que le c. Mole a parlé pour la dernière fois sur la scène française (2). »

Un mois auparavant (3 avrilj, une représentation avait été donnée à son bénéfice à l'Opéra : l'affluence fut considérable, et la recette supérieure à vingt mille francs (3). Au lieu de payer ses dettes, qu'il avait alléguées pour obtenir l'autorisation, Mole donna dans sa propriété d'Antony, près Paris, une fête qui dégénéra plus ou moins en orgie (A). De là la maladie qui l'empêcha de jouer Almaviva aux représentations, et l'emporta le 11 décembre 1802.

Ses funérailles (5) attirèrent une foule très considérable pour l'époque (6;; elles eurent surtout le caractère, de la part des autorités ecclésiastiques, d'une sorte de

(1) Registres, 21 frimaire an X (12 décembre 1801) : Arch. Com.-Fr.

(2) 19 floréal an X : Ibidem.

(3) Rapport du préfet de police, 14 germinal an X (4 avril 1802) : AvLARti, Paris sous le Consulat, t. II, p. 816.

(4) Reichahdt, Un hiver à Pans, p. 160.

(5) Cf. Pai-is sous Napoléon, t. III, p. 359.

(6) En dehors de plusieurs personnages officiels et notamment du général Jubié, représentant le Premier Consul, les registres du théâtre mentionnaient la présence de « plus de trois cents personnes de diCférents états et conditions » (21 frimaire an XI (12 décembre 1802) : Arch. Com.-Fr.); aujourd'liui, ce chiffre semblerait scandaleusement mesquin.

rétractation implicite de l'incident Chameroy (1), qui deux mois auparavant avait profondément ému le monde des théâtres (2). Il faut dire que Mole avait fait une fm chrétienne et reçu les derniers sacrements (3). La cérémonie religieuse eut lieu à Saint-Sulpice sous la présidence du curé (4), mais en l'absence des membres de l'Institut, qui avaient délibéré de s'abstenir (5). Un discours fut prononcé à la barrière d'Enfer par le doyen Monvel, et un autre à Antony par Mahérault; le curé du village crut devoir aussi vanter la bienfaisance du défunt (6). — Par une exception presque unique, le grand acteur fut encore célébré sur la scène même où il avait si souvent triomphé : le 41 janvier 1803, le Théâtre- Français joua un impromptu consacré à exalter la mémoire de Mole; deux vaudevillistes, Dubois et Ghazet, avaient collaboré à cette œuvre, qui s'appelait le Double choix ou la Fête d'Apollon.

(i) Cf. Paris sous Napoléon, t. IV, p. 108-114.

(2) Au-dessous de la distribution du 24 vendémaire an XI (15 octobre 1802), le registre du Théâtre-Français contient une brève analyse des faits survenus à Saint-Roch, avec la mention suivante : « Cette note ne se trouve consignée ici que parce qu'il y avait plusieurs artistes du Théâtre-Français présents à cet événement, qui fit grande sensation dans Je public et doit faire vraisemblablement époque dans l'histoire du théâtre. » (Arch. Com.- Fr.) Le 30 vendémiaire, le registre ne manqua pas de signaler le fameux article du Moniteur contre le curé de Saint-Roch.

(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 473.

(4) Le curé de Saint-Sulpice alla-t-il jusqu'à prendre la parole aux obsèques pour répudier le vieux préjugé contre les comédiens (Lacgier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 68- 70)? Cela paraît bien invraisemblable, étant données la rigidité et l'indépendance de l'abbé de Pierre.

(5) AuLARi), Paris sous le Consulat, t. III, p. 478.

(6) Il est à noter que ce curé d'Antony, nommé Chesneau, devait bientôt déguerpir de sa paroisse à l'improviste, et qu'il avait appartenu comme lecteur à la secte des théophilanthropes (renseignements communiqués par M. le chanoine Pisani).

LES COMEDIENS dû7

Si vivement sentie que fût la disparition de Mole, elle ne créait point un vide irréparable, grâce à la présence de Fleury. Après des débuts contestés, Fleury s'était imposé au public dès les premiers temps du règne de Louis XVI. Dans les grands rôles de comédie, qu'il avait partagés avec Mole et qu'il était seul désormais à assumer, à défaut de la fougue et de la séduction propres à son doyen, il apportait une distinction un peu sèche, un ton de fausset aristocratique, qui ressuscitait les gentilshommes de l'ancienne cour au point de faire illusion à ceux qui avaient connu ce temps et ce monde (1). Fleury possédait encore la précieuse qualité de varier à l'infini son répertoire : s'il marquait une prédilection obstinée, en dépit des années, pour les jeunes premiers du grand monde^ il était capable de jouer « dans la même semaine et avec le même talent le rôle de l'homme à bonnes fortunes et celui de Tartufe, le rôle du colonel du Cercle et celui du Philosophe marié (2). » Dans la pièce anecdotique des Deux pages, où il représentait le grand Frédéric, on prétendait que jadis il avait stupéfié le prince Henri de Prusse, propre frère du héros, par sa fidélité à reproduire la physionomie et les gestes favoris de celui-ci.

Fleury était très aimé du public, qui prenait grand intérêt à sa santé (Z), et qui s'attachait instinctivement en lui au dernier représentant d'une tradition près de s'éteindre. Comme Geofi'roy l'écrivait en 1812, « Mole, malgré son extrême talent, n'était pas un homme si rare, si précieux, si unique : ... il avait derrière lui Fleury, et derrière Fleury on n'aperçoit personne (4). » Fleury

(1) L'Opinion du parterre, t. I, p. lo-16.

(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 453.

(3) Journal de l'Empire, 26 octobre 1811 (feuilleton).

(4) Ibidem, 14 mai 1812.

d'ailleurs ne devait prendre sa retraite qu'en 1818, à près de soixante-dix ans.

On essaya vainement^ pendant toute la pe'riode napoléonienne, de remédier à cette disette de premiers sujets de comédie. Saint-Fal, qui recueillit un certain nombre des rôles de Mole, n'approcha jamais du charme de son prédécesseur. Armand, fort élégant de maintien, avait un débit si défectueux qu'il fallut renoncer à le poser en futur successeur de Fleury. Firmin, qui devait plus tard remporter de grands succès dans la comédie ou tout au moins dans des pièces de genre, était surtout apprécié alors comme tragédien.

Les rôles de valets, si importants dans le répertoire comique, étaient partagés au début du dix-neuvième siècle entre deux excellents artistes, qui se ressemblaient peu et s'aimaient encore moins.

Dazincourt était un ancien secrétaire du maréchal de Richelieu, conduit sur les planches par une irrésistible vocation. C'était lui qui avait créé le rôle de Figaro dans le Mariage. Maître de déclamation de Marie-Antoinette, il s'était, à la Révolution, nettement déclaré contre les novateurs, et avait été incarcéré sous la Terreur. Cet acteur, voué à la casaque et aux facéties des laquais, apportait dans ces turlupinades un respect presque dévotieux pour son art. Un soir qu'il faisait le valet dans rUomme à bonnes fortunes, vieille pièce du comédien-auteur Baron, camarade et élève de Molière, certain jeu de scène un peu outré provoqua quelques coups de sifflet. Dazincourt s'arrêta net, s'avança devant le trou du souffleur, et dit avec autorité : « Messieurs, je joue d'après la tradition

de Baron. » Ce fut alors un concert unanime d'applaudissements (1).

Il parut pour la dernière fois en scène le 31 juillet 1808, dans le rôle de Figaro du Barbier de Séville (2j. Quelques semaines plus tard, on estima en haut lieu que ce comédien serait plus apte que personne à diriger les représentations tragiques qui allaient se donner à Erfurt, à l'occasion de l'entrevue des deux empereurs (3). Quoiqu'il se sentît souffrant, Dazincourt ne crut pas devoir décliner l'invitation transmise de la part de Napoléon : il s'acquitta en perfection de sa mission de directeur temporaire, mais revint d'Allemagne exténué et prit le lit pour ne plus le quitter. II mourut le 28 mars 1809 ; quelques jours avant sa fin, ce tenant de la tradition eut la consolation d'apprendre que, faisant revivre en son honneur un vieil usage tombé en désuétude, le parterre du Théâtre-Français avait pendant un entr'acte réclamé de ses nouvelles (4;.

Dugazon, comme Dazincourt élève et successeur du fameux Pré ville, mourut comme lui en 1809 (le 11 octobre), après avoir comme lui paru pour la dernière fois dans Figaro du Barbier (o). Il appartenait à une famille d'artistes et de comédiens, les Gourgaud (c'est par

(1) Rapport du préfet de police, 28 nivôse an XII (19 janvier 1804) : AoLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 640.

(2) Note inscrite après coup au-v registres : Arch. Com.-Fr.

(3) En effet, le crédit de Dazincourt était grand sur ses camarades, malgré une cabale de coulisses montée contre lui à l'automne de 1805. (Cf. le feuilleton du Journal de l'Empire du 29 frimaire an XIV.)

(4) Journal de l'Empire, 30 mars 1809.

(5) On ne manqua point de mentionner cette coïncidence aux registres du Théâtre-Français : « ... Une chose remarquable est que M. Dazincourt avait aussi terminé sa carrière par ce même rôle de Figaro. » (Arch. Com.-Fr.)

exception qu'un sien neveu avait embrassé la carrière militaire, le futur général baron Gourgaud, l'aide de camp qui devait accompagner Napoléon à Sainte-Hélène) (1). Une sœur du comédien, mariée à un frère du Diou de la danse, s'appelait Mme Vestris, et faisait partie elle aussi de la troupe des Français, médiocre d'ailleurs dans les deux genres. Dugazon lui-même avait épousé en premières noces une actrice de la Comédie- Italienne, Rose Lefèvre, qui malgré ses tapageuses infidélités et son divorce avait gardé au théâtre le nom de Mme Dugazon, et l'avait même illustré au point d'en faire un terme générique, servant encore au bout d'un siècle à désigner les chanteuses d'opéra-comique, les dufjazons (2). Remarié en dehors du monde des théâtres, Dugazon avait bruyamment adhéré non seulement au parti de la Révolution, mais au jacobinisme terroriste. C'est ainsi qu'il avait pu faire connaissance avec un jeune officier d'artillerie, successivement client de Robespierre et de Barras. Après Brumaire, reçu avec affabilité à Malmaison, il eut le tort d'oublier que les temps étaient changés, et de s'émanciper à des propos, à des manières que ne pouvait tolérer l'étiquette renaissante (3); le maître le lui fit sèchement sentir.

Caractère personnel et éducation à part, Dugazon excellait dans ce que, par une pédantesque réminiscence de la comédie latine, on appelait alors les valets Daves ou les « rôles à grande casaque (4) ». Son jeu très en dehors provoquait l'hilarité, et eût semblé plus comique

(1) Frédéric Masson, Autour de Sainte-Hélène, t. I, p. 108-109.

(2) A. PouGiN, Figures d'Opéra-Comique, p. 16 et s.

(3) Comme le Consul lui disait un jour : « Vous grossissez, Dugazon! » l'acteur frappa familièrement sur le ventre de son interlocuteur en ripostant : « Et vous aussi, petit papa! »

(4) Décade, an XI, t. III, p. 245.

encore sans un penchant accentue' à la charge. Ce défaut, qui frappait déjà Mme Vigée-Lebrun sous l'ancien régime (1;, avait persisté et grandi avec les années : t II ne manque à Dugazon, pour bien jouer », écrivait Geoffroy, « que de se guérir de la manie de faire rire les servantes qui viennent à la comédie le dimanche (2) . »

Au-dessous de Dazincourt et de Dugazon, les rôles de valets et surtout de paysans étaient tenus avec moins de perfection, mais avec rondeur et entrain, par Michot, qui lui aussi avait donné des gages au terrorisme. Il fut chargé sous le Consulat de diriger les spectacles de Malmaison^ et plus tard de faire répéter les princesses, quand elles s'essayaient à jouer la comédie. Mais, comme pour Dugazon, un geste irre'vérencieux causa sa disgrâce : par mégarde ou par sans-façon, il se permit certain jour de puiser une prise dans la tabatière impériale (3;.

On essaya dans les valets Thénard, fds d'une sociétaire, enlevé d'office en 4807 avec Joanny au Grand- Théâtre de Lyon, où il jouait les premiers comiques. La tentative fut médiocrement heureuse^ et suscita une mordante répartie de Mlle Mars (A); Thénard pourtant devint sociétaire en 1810.

L'année suivante vit les débuts, dans le même emploi des valets, d'un jeune homme, Cartigny. dont la bonne mine et la voix mordante plurent d'emblée au public. Il était appelé à fournir une honorable carrière.

(1) Souvenirs (éd. Nolhac), p. 71-72.

(2) Journal des Débats, 8 thermidor an X (feuilleton).

(3) De Ma.n.ne, la Troupe de Talma, p. 141-142.

(4) Comme, à une séance de comité, Mlle Mars priait Thénard de fermer une porte, il eut la sottise de dire : « Mademoiselle, me prenez-vous pour un valet? », l'actrice riposta : « J'avoue mon tort. J'avais oublié qu'il n'y a plus de vakls à la Comédie-Française. » {Ibidem, p. 299.)

Le chef d'emploi des rôles à manteaux, c'est-à-dire des pères et des vieillards de comédie, Grandmesnil, était, comme Dazincourt et comme Lafon, tout le contraire d'un « enfant de la balle ». Avocat au Parlement de Paris, il avait manifesté contre la réforme judiciaire du chancelier Maupeou une si vive opposition qu'il avait dû s'expatrier. A Bruxelles, la nécessité de subsister et le souvenir de certains succès dans la comédie de société l'avaient orienté vers le théâtre; après avoir joué en province, il était entré à la Comédie-Française en 4790. Il excellait dans le répertoire de Molière, surtout dans Arnolphe et dans Harpagon, et le parterre lui faisait fête quand il reparaissait après une maladie ou une absence (d). Mais la vocation dramatique avait été tardive chez lui, et ses forces devenaient insuffisantes, même pour incarner des personnages âgés. Il avait soixante-quatorze ans sonnés quand il prit sa retraite, le 21 mars 1811, par une représentation du Malade imaginaire.

Lorsque Louise Contât, âgée de moins de seize ans, avait débuté à la Comédie-Française en 1776, elle n'avait d'abord obtenu qu'un succès de beauté. Le futur Charles X, d'après la chronique, s"était montré pour elle un adorateur plus volage que généreux. Un des fils de la jeune actrice avait été reconnu par le prince de Lichtenstein, un autre par le marquis de Maupeou; une fille, qui portait avec le nom de sa mère le prénom bizarre et

(1) Journal de l'Empire, 23 octobre 1810 (feuilleton).

LES COMÉDIENNES il3

révélateur d'Amalric (i), et qui débuta avec succès le 4 février 1805 (2), avait pour père l'élégant Narbonne, l'ancien ministre de Louis XVI et le futur aide de camp de Napoléon (3j.

Autant les gentilshommes à la mode étaient galamment empressés autour de Mlle Contât^ autant, dans les premiers temps, l'accueil du public fut peu enthousiaste (A) : c'est par pure faveur qu'elle fut reçue sociétaire en 1777. On lui reprochait de jouer sans expression, sans intelligence même, à la façon d'une jolie statue. Gomme tant d'autres actrices célèbres. Mlle Contât mit son amour-propre à ne point être applaudie seulement pour sa taille ou sa figure : par un travail assidu, elle devint une excellente comédienne, et si elle échoua toujours dans les passages ou dans les rôles de sentiment (oi, elle arriva à mettre un charme, un esprit, une distinction incomparables dans les rôles de grandes coquettes. Son succès s'affermit encore et son répertoire s'agrandit quand Beaumarchais lui eut fait créer Suzanne dans le Mariage de Fujaro, en dépit des réclamations de l'actrice qui était alors chef d'emploi pour les soubrettes. A la veille de la Révolution, Mlle Contât était sans conteste la comédienne la plus en vue et la plus applaudie du Théâtre-Français.

(1) Almaiic était un prénom traditionnel chez les hommes de la famille de Narbonne-Lara (Welvert, Autour d'une dame d'honneur, p. 17, note).

(2) Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 77. Sur ce début, qui fut presque un événement, cf. le feuilleton de Geollroy dans le Journal des Débats du 17 pluviôse an XIII. Mlle Amalric Contât quitta bientôt le théâtre, à la suite d'un mariage avantageux.

(3) Duc V. DE Broglie, Souvenirs, t. I, p. 229.

(4) Journal des Débals, 13 mars 1813 (feuilleton rétrospectif). (5") « Son organe alors devenait glapissant; des larmes prises dans

la tête; c'était à faire souffrir. » (Mlle George, Mémoires, p. 46-47.)

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